Les feuilles mortes roulaient sur la terre.
Les arbres décharnés, dépouillés jusqu'à l'os, se tordaient violemment sous le vent furieux, tandis qu'une pluie glaciale s'abattait sur la colline d'un brun grisâtre.
Assise sur le rebord de la fenêtre à contempler le paysage couleur de cendre, j'aperçus des cavaliers qui entraient dans la Cour intérieure du château et collai le visage contre la vitre froide.
Au-delà de l'avant-toit éclaboussé de pluie, je distinguai Barcas, monté sur un massif cheval de guerre gris. Je le regardai descendre de selle avec une grâce élégante.
Barcas tendit les rênes au vieux serviteur et rejeta en arrière sa cape trempée de pluie, révélant son visage blanc comme le marbre. J'avais du mal à croire que cette silhouette sereine et digne était le même barbare qui me malmenait sans relâche presque chaque nuit.
J'essuyai de la paume la vitre embuée par mon souffle et le fixai intensément, en bas, mais à l'instant où Barcas tourna la tête vers moi, je tirai précipitamment le rideau.
Un simple coup d'œil, nos regards croisés l'espace d'un instant, avait suffi à faire grimper ma température et à affoler mon cœur. Je me mordis nerveusement la lèvre, puis descendis du rebord de la fenêtre et me pelotonnai devant la cheminée. Mais même devant les flammes rugissantes, mes tremblements ne s'apaisaient pas.
J'entourai mes jambes de mes bras et enfouis le visage contre mes genoux.
Je ne savais absolument pas comment affronter Barcas. Depuis cette nuit passée ensemble, tout ce que je croyais clair s'était désespérément emmêlé.
Parfois, l'homme du jour et l'homme des ténèbres me semblaient être deux personnes entièrement différentes.
Le jour, il affichait une expression indifférente, comme s'il n'avait jamais éprouvé le moindre désir de sa vie, et me traitait avec son détachement habituel.
Mais l'homme des ténèbres était autre. Cette silhouette qui n'existait qu'en ombres indistinctes était aussi farouche et primitive que les rois païens de la Région de l'Est qui avaient jadis semé la terreur parmi les anciennes nations.
Je sentis palpiter l'endroit qu'il avait si obstinément travaillé la nuit dernière, et je serrai étroitement les cuisses. Mes joues étaient en feu.
Je n'aurais jamais cru que Barcas se montrerait si ardent dans l'acte. N'était-il pas un homme aussi ascétique que les grands prêtres eux-mêmes ?
Sachant que tout avait commencé parce que je l'y avais contraint, sa réponse passionnée me paraissait presque inexplicable.
Plus encore quand je me rappelais que toutes les femmes du Palais impérial qui avaient tenté sur lui toutes les séductions imaginables avaient essuyé une cuisante défaite.
'… Réagissait-il de la même façon avec Aila ?'
Mes pensées sombrèrent aussitôt dans l'autotorture.
Jusque-là, j'avais fermement cru qu'il était incapable de brûler de passion pour qui que ce soit, et j'en avais conclu qu'il ne faisait que remplir son devoir de fiancé envers Aila.
Mais peut-être avaient-ils partagé quelque chose de plus. C'était un homme qui déversait sur moi ses désirs avec une telle intensité et qui, le lendemain, affichait un visage impassible comme si de rien n'était.
Il avait peut-être commis avec Aila toutes sortes d'actes impudiques, tout en jouant le respectable fiancé. Non, il l'avait sûrement fait.
Je ne pourrais jamais être spéciale aux yeux de personne. C'était une vérité que j'avais apprise il y a bien longtemps.
S'il pouvait éprouver du désir pour moi, il pouvait en éprouver pour une autre. S'il avait épousé n'importe quelle autre femme à ma place, il aurait réagi exactement de la même manière.
'Alors cesse de prêter un sens particulier à ses actes.'
« Seigneur, vraiment ! Arrête donc de te ronger les lèvres comme ça. »
Une voix frivole trancha le fil de mes sombres pensées. Je relevai la tête en sursaut.
La Nourrice, un grand panier sous le bras, se tenait là à m'observer. Je ne l'avais même pas entendue entrer dans la chambre.
« Si tu les abîmes, le fard ne prendra pas comme il faut. »
« Peu importe. De toute façon… »
Barcas ne me verra pas. J'avais failli cracher ces mots avant de me reprendre.
La Nourrice s'affairait chaque soir à me pomponner. Si elle découvrait que tous ses efforts étaient vains, elle deviendrait encore plus insupportable qu'elle ne l'était déjà.
Je cachai sous mes jupes mes ongles ensanglantés et posai le front sur mes genoux. La Nourrice, qui me regardait d'un air réprobateur, fit claquer sa langue et posa le panier sur la table.
« Ne fais pas cette tête pitoyable. Prends plutôt ceci. La guérisseuse vient de préparer les herbes médicinales fraîches que Sa Majesté l'impératrice a envoyées. »
Je contemplai la mystérieuse décoction avec une grimace.
Depuis son retour au Palais impérial, Senevir m'envoyait toutes sortes de remèdes douteux censés favoriser la conception : une pression muette pour que je me plie à sa volonté. Et la Nourrice servait fidèlement d'instrument à l'impératrice.
Elle me fourra sous le nez un bol plein d'un liquide sombre, avec insistance.
« Allons, bois. Sa Majesté l'impératrice a bien insisté pour que tu le prennes sans faute, tous les jours. »
Prenant le bol à contrecœur, je vidai le breuvage d'une traite.
J'eus l'impression d'avaler de la boue en fusion. Réprimant désespérément un haut-le-cœur, je me versai de l'eau en hâte et me rinçai la bouche.
Soudain, la remarque sarcastique de Barcas, selon laquelle jouer les juments poulinières ne semblait pas me déranger le moins du monde, me revint à l'esprit. Je mordis mes lèvres ensanglantées et ravalai mon humiliation.
J'ai fait ce choix pour moi seule. Il n'y a là aucune honte.
Me le répétant, j'essuyai rudement mes lèvres humides du revers de la main quand la voix excitée de la Nourrice me perça les oreilles.
« On te prépare maintenant ? »
Tournant la tête par-dessus mon épaule, je fronçai les sourcils en voyant la Nourrice étaler des vêtements sortis du coffre. Elle tenait manifestement pour acquis, comme toujours, que je passerais la nuit dans sa chambre.
Je reportai les yeux sur la fenêtre. Rentré trempé de pluie, Barcas devait être en train de prendre un bain. Ensuite, il s'occuperait des tâches administratives qu'il n'avait pas encore réglées. Sa charge de travail s'était considérablement alourdie ces derniers temps ; il ne regagnerait sans doute pas sa chambre avant la tombée de la nuit. Alors même que je pensais cela, mes jambes m'éloignaient déjà du lit.
Les cheveux libérés de leurs tresses serrées, je me dirigeai vers le bain que les servantes avaient préparé. Tandis que je m'enfonçais dans l'eau tiède parfumée d'huiles odorantes, la Nourrice s'approcha par-derrière et entreprit de me laver les cheveux.
M'abandonnant à ses mains rudes et expertes, je baissai les yeux sur mon propre corps.
Partout où ses lèvres s'étaient posées, elles avaient laissé des marques semblables à des fleurs écarlates. Effleurant du bout des doigts ces taches marbrées, comme si je relevais d'une fièvre, je sentis un léger vertige et fermai les yeux.
Ce que j'avais cru ne devoir se produire que de loin en loin, par obligation, était devenu, je ne sais comment, une part ordinaire de mon quotidien.
Au début, je ne frappais à sa porte qu'une fois tous les quelques jours. Mais sans que je m'en rende compte, je me retrouvais à entrer dans sa chambre chaque jour.
Je me disais que c'était seulement parce que je ne pouvais résister à l'insistance de la Nourrice, que je voulais simplement concevoir un enfant et en finir. Pourtant, un coin de mon cœur savait que c'était un mensonge. Jour après jour, il devenait plus difficile de m'arracher à ses bras.
Quand je m'étendais seule sur le vaste lit après avoir quitté Barcas, un vide m'envahissait. Et chaque fois que je lavais ses traces, je ressentais une douleur singulière.
Je me faisais horreur, et pourtant je ne parvenais pas à me maîtriser. Cette misérable fièvre qui me tourmentait depuis mes neuf ans était manifestement revenue.
'Non. Ce n'est pas ça. Je ne fais que me servir de lui.'
Je chassai précipitamment mes propres pensées.
Je ne pouvais pas me permettre de m'enliser de nouveau dans ce bourbier.
Rassemblant ma résolution, je sortis du bain, le visage déterminé. Je me séchai avec une serviette douce et revêtis la robe de velours bleu que j'avais apportée du Palais impérial.
Je savais que Barcas ne pouvait pas vraiment me voir, mais je ne voulais tout de même pas me présenter à lui négligée.
Contemplant dans le miroir un visage qui ressemblait de façon troublante à celui de Senevir, je finis par me lever.
J'ouvris la porte et sortis : le couloir éclairé aux chandelles apparut.
Je posai le pied sur le tapis où vacillait la lueur du feu, puis tournai les yeux vers la fenêtre criblée de gouttes de pluie. À cet instant précis, un éclair doré déchira le ciel assombri.
M'arrêtant un instant pour contempler les cieux grondants, je repris ma marche.
J'atteignis enfin sa porte, et le vieux serviteur qui attendait l'ouvrit comme s'il avait prévu mon arrivée.
J'entrai avec précaution dans la chambre plongée dans l'obscurité.
À cet instant, un éclair aveuglant illumina d'un blanc cru la silhouette de l'homme qui se tenait près de la fenêtre.
