Aller au contenu principal

Chapitre 114

Chapitre 114

8 octobre 2026 ~9 min · 1 748 mots

Un lourd silence tomba sur la Salle des banquets.

Je remarquai que tous ceux qui se trouvaient dans la salle guettaient ma réaction ; j'étirai donc les lèvres en un sourire.

« Alors pourquoi restez-vous planté là au lieu de faire entrer nos hôtes tout de suite ? »

Tandis que je réprimandais l'intendant avec un calme de façade, l'homme posté sur le seuil s'humecta les lèvres, l'air tendu.

« C'est que… il semble que Votre Altesse doive accueillir ces hôtes en personne. »

Je plissai les yeux.

À l'heure actuelle, j'occupais le rang le plus élevé de toute la Région de l'Est. Aucun hôte ne pouvait être d'un rang tel qu'il me faille courir l'accueillir moi-même.

J'allais le déclarer quand la voix tremblante de l'homme me perça les tympans.

« Le… le représentant de la délégation est… l'impératrice en personne. »

J'en restai bouche bée. Mon esprit se vida d'un coup. Puis, en entendant les murmures autour de moi, je revins à moi.

Je quittai précipitamment la Salle des banquets. Sur le moment, je n'eus pas le temps de craindre que ma démarche anormale attire l'attention.

Je traversai le vaste hall, les jupes gonflées, et me précipitai hors du bâtiment.

Dans la cour du château, des centaines de délégués impériaux se tenaient en formation sous des bannières frappées des armes impériales. La femme qui les menait agita la main avec un sourire radieux.

« Talia ! »

Une femme éblouissante comme le soleil traversa le jardin comme si elle marchait sur des nuages. Son apparence était si fraîche, si éclatante, qu'on avait peine à croire qu'elle était la mère d'une fille de dix-neuf ans.

« Tu t'es bien portée, tout ce temps ? »

La femme, qui avait franchi la distance en un instant, m'attira soudain contre elle, de ses bras doux comme de la crème. Le parfum sucré de sa peau me fit tourner la tête.

Je levai vers elle des yeux où tourbillonnaient à la fois la confusion, l'angoisse, la peur et le manque.

« Mère… pourquoi êtes-vous ici… ? »

« Mais pour te voir, voyons. »

Senevir murmura tendrement en déposant un baiser sur ma joue.

« J'étais curieuse de savoir comment tu allais, alors j'ai supplié Virus de m'envoyer comme déléguée. Et comme toujours, il n'a pas su résister à mon entêtement. »

Puis, de ses doigts délicats au parfum de rose, elle prit mes joues entre ses mains et contempla tranquillement mon visage.

« Tu as meilleure mine qu'au Palais impérial. Il semble que ton mari te traite bien. »

En un instant, pour une raison que je ne m'expliquais pas, un frisson me parcourut l'échine. Je m'écartai d'elle comme si je m'étais brûlée.

« Vraiment… pourquoi êtes-vous venue ici ? Quelle machination tramez-vous cette fois…! »

« Votre Majesté. »

À cet instant, une voix tranchante comme le givre me coupa la parole.

Je tournai la tête vers l'origine de la voix. Barcas, drapé d'une cape grise doublée de fourrure par-dessus une longue cotte-hardie noire, traversait le jardin vers nous.

Il semblait être accouru en apprenant la nouvelle pendant l'assemblée à la cathédrale. Barcas, qui portait encore la lourde odeur de l'encens, se plaça discrètement entre Senevir et moi, puis s'inclina.

« Merci d'avoir fait un si long voyage pour nous rendre visite. »

« Quelle courtoisie, grand-duc Sierkan. »

Des yeux aussi profonds et troubles qu'un marécage parcoururent lentement la silhouette du jeune homme, ciselée avec la précision du marbre. Un sourire singulier fleurit sur ses lèvres.

« Avant de quitter ce monde, je suis heureuse d'avoir vu mon gendre devenir un homme si accompli. Votre père n'aurait rien eu à regretter non plus. »

Devant ce ton qui semblait s'adresser à un petit enfant, un léger rictus passa sur les lèvres de Barcas.

Il répondit de sa voix monocorde habituelle.

« Je suis comblé par des paroles si généreuses. »

« Vous êtes toujours aussi modeste. Beaucoup, au Palais impérial, se languissent de vous. »

Senevir eut un doux rire et lança vers moi un regard lourd de sens en ajoutant :

« Le prince héritier et la première princesse, en particulier, semblent ressentir vivement votre absence. Et c'est bien naturel : vous étiez tous les trois exceptionnellement proches. »

Je serrai les dents pour ne rien laisser paraître.

Senevir, qui m'observait attentivement, se retourna vers Barcas avec un sourire éclatant.

« À propos, ces deux-là m'ont chargée de vous transmettre un message. Pourriez-vous m'accorder un instant ? »

Une lueur acérée traversa les yeux de Barcas.

Le monde entier savait que ces deux-là ne demanderaient jamais rien à Senevir.

Que pouvait-elle bien vouloir lui dire, en proférant un mensonge aussi grossier ?

Rien d'autre qu'un mauvais pressentiment ne m'emplissait la poitrine.

J'agrippai d'une main tremblante le bas de la robe de Senevir.

« Vous avez dit que vous étiez venue me voir, non ? Dites-moi ce que vous avez à dire. »

À ces mots précipités, l'agacement passa sur le visage de Senevir.

En un instant, je fus submergée par l'impuissance d'une enfant de neuf ans. Comme autrefois, quand je bégayais devant la froideur de ma mère, je restai figée et blême, jusqu'à ce qu'une grande main se pose sur mon épaule.

« Son Altesse va se reposer dans sa chambre. »

Barcas, qui m'avait séparée de Senevir, donna ses ordres aux servantes qui attendaient à la porte.

« Raccompagnez immédiatement la grande-duchesse. »

Les servantes accoururent dès que l'ordre tomba.

Je me détournai à contrecœur. Une voix douce résonna alors derrière moi.

« Remettons à plus tard cette vieille affaire entre une mère et sa fille. »

Je lui jetai un regard noir par-dessus mon épaule, puis me remis en marche.

Senevir, qui s'attarda un long moment dans le bureau de Barcas, vint enfin me trouver alors que le soleil commençait à se coucher.

Moi qui arpentais la chambre, je me précipitai aussitôt vers la porte. Mais la Nourrice fut plus rapide.

La Nourrice, qui s'était ruée dehors, éperdue, saisit le bas de la jupe de Senevir et versa des larmes comme des gouttes de rosée.

« Votre Majesté ! Vous revoir si tôt… je pourrais mourir sans regret, maintenant ! »

« Voyons, pourquoi parler de mourir ? »

Senevir se dégagea avec naturel de la Nourrice et égrena un rire de jeune fille.

« Tu dois vivre longtemps. Comment pourrais-je être tranquille sans la Nourrice aux côtés de Talia ? »

La Nourrice leva vers Senevir un regard bouleversé.

Considérant la scène avec dégoût, je tirai le bras de ma mère d'une main impatiente.

« Vous pouvez m'accorder un peu de temps, maintenant ? »

À cette question amère, les yeux de Senevir se plissèrent de sourire.

« Bien sûr. Je suis venue ici précisément pour te parler. »

Elle adressa alors un regard entendu aux chevaliers de la maison Sierkan qui la suivaient comme des sentinelles.

« Je voudrais parler tranquillement avec ma fille. Cela vous ennuierait-il de vous éloigner un moment ? »

« Pardonnez-moi, Votre Majesté. Pour votre sécurité à toutes deux, je ne peux accéder à cette demande. »

Tyron El Drakan baissa la tête et refusa poliment.

L'impératrice considéra avec intérêt le chevalier qui lui tenait tête, et haussa légèrement les épaules.

« Il semble que nous ne puissions pas être seules, finalement. Si nous allions plutôt nous promener ? »

Sur mes gardes, je pris mon manteau et quittai la chambre.

Tout le long du couloir et jusque dans le jardin, d'innombrables regards nous suivirent.

Apparemment, tout le château s'était mis en alerte en apprenant qu'une figure politiquement opposée à la maison Sierkan était venue d'elle-même dans la Région de l'Est.

Pourtant, Senevir ne prêtait aucune attention aux regards acérés braqués sur elle. Elle descendit l'escalier avec une assurance inébranlable, puis traversa le hall aussi aisément que l'eau qui descend un courant. Je la suivais en boitant, peinant à garder le rythme.

En quelques instants, j'eus le dos trempé de sueur à force de lutter pour suivre l'allure de Senevir. Mais l'impératrice semblait parfaitement indifférente à la souffrance physique de sa fille.

Senevir s'avança sans hésiter dans le jardin, où le couchant miroitait dans le ciel, et se tourna vers les chevaliers d'un air innocent.

« Vous ne verrez sûrement pas d'inconvénient à garder un peu de distance, n'est-ce pas ? »

Comme les chevaliers hésitaient à répondre, elle insista avec un sourire.

« À moins qu'on ne vous ait ordonné d'écouter notre conversation ? »

« … Non. Nous attendrons ici. »

Tyron répondit avec une réticence visible.

Senevir ne perdit pas de temps et s'engagea dans l'allée tapissée de feuilles mortes. Trébuchant à ses côtés, j'attendis que les chevaliers soient assez loin, puis parlai avec une urgence soudaine.

« Pourquoi êtes-vous venue, au juste ? Ne prenez pas la peine de me mentir en disant que vous êtes venue me voir. Je ne suis pas dupe. »

« Je suis vraiment venue te voir. Je voulais savoir comment tu allais. »

Je laissai échapper un rire méprisant.

Le jour de mon départ pour la Région de l'Est, elle ne s'était même pas montrée. Et voilà qu'elle osait débiter de telles absurdités.

J'allais lui jeter ces mots à la figure quand Senevir se pencha à mon oreille et murmura comme on confie un secret :

« Et je voulais voir s'il était possible que ton mari revienne de notre côté. »

J'écarquillai les yeux devant ces paroles inattendues.

Senevir contempla la surface ondulante de l'eau avant de poursuivre calmement.

« Il semble que Gareth ait commencé à douter de la loyauté de la maison Sierkan à cause de son mariage avec toi. Alors il tend la main vers la Région du Nord pour trouver une autre force sur laquelle s'appuyer. »

« Ça veut dire que… vous n'allez tout de même pas me dire qu'il pousse à un nouveau mariage pour Aila ? »

« Si. Il semble que Gareth espère que le duc du Nord comblera le vide laissé par ton mari. »

Un sourire désolé se dessina au coin des lèvres de Senevir.

« Mais rien ne dit que ce mariage se fera vraiment. Ton mari fait tout pour l'empêcher. »

Mes jointures blanchirent tant je serrais mes jupes de toutes mes forces.

Senevir ajouta avec une précision cruelle :

« Grâce à quoi, au Palais impérial, tout le monde chuchote désormais sur l'amour impossible de la première princesse et du jeune grand-duc Sierkan. »

Fin du chapitre 114
Fiche de l'œuvre

Commentaires

Code anti-spam :······
0/2000

Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à en laisser un.