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Chapitre 110

Chapitre 110

8 octobre 2026 ~7 min · 1 393 mots

« Puisque tout est arrivé par la faute de la guérisseuse des Sierkan, c'est le moins qu'on puisse faire. »

Le visage de Lucas s'assombrit. L'idée de Tiuran enfermée dans une cellule isolée lui pesait sur le cœur.

« À ton avis, quelle punition va recevoir Tiuran ? »

« Difficile à dire. Comme la grande-duchesse s'est remise sans dommage, ça se terminera sans doute par de la prison. »

Daren répondit d'un ton dédaigneux.

« Cette femme a eu de la chance. Si l'état de la grande-duchesse avait été plus grave, elle aurait fini au gibet. »

Lucas fronça les sourcils, franchement mal à l'aise.

Tiuran servait loyalement la maison Sierkan depuis plus de dix ans. Entendre Daren évoquer sa mort avec autant de légèreté éveillait en lui une vague résistance.

« C'est cette femme qui est trop fragile, voilà tout. Pourquoi faut-il punir Tiuran aussi durement ? »

« Jeune maître Lucas. »

Une note d'avertissement perça dans la voix de Daren.

Il lança une bourse de cuir pleine de pièces d'argent à un marchand, puis entraîna Lucas dans un coin du hall.

« Je sais très bien que vous en voulez à la grande-duchesse. Mais vous devez cesser d'afficher une telle hostilité au grand jour. »

« Je ne suis pas spécialement…… »

« Le sort d'une simple guérisseuse vous préoccupe davantage que la santé de la grande-duchesse. »

Il parlait comme on gronde un enfant.

« Elle est la fille de l'empereur et la maîtresse de la Région de l'Est. Selon la loi, le simple fait de lui nuire vaut la peine capitale. Qu'on se contente de l'enfermer est une sentence d'une indulgence extraordinaire. »

Lucas dévisagea Daren avec attention.

« Tu reconnais la seconde princesse comme la maîtresse de l'Est ? »

« Qu'importe que je la reconnaisse ? C'est un fait. »

Daren haussa ses larges épaules.

« Nous ne pouvons pas défaire un mariage arrangé par l'empereur en personne. Il faut l'accepter, que cela nous plaise ou non. Ce qui compte à présent, c'est de renforcer l'unité de la Région de l'Est. »

Lucas soutint le regard sérieux de Daren avec le même poids.

En parcourant les différentes contrées de l'Est aux côtés de Barcas, il avait lui aussi fini par comprendre la situation.

Les chefs locaux de chaque région, occupés à consolider leur propre pouvoir, négligeaient la sécurité, si bien que les bandits pullulaient dans toute la Région de l'Est.

Il existait des administrateurs compétents, mais eux aussi semblaient opposer une résistance sourde au nouveau grand-duc plutôt que de lui offrir une loyauté sans réserve.

Comme Tyron l'avait prévenu, l'ordre de la Région de l'Est s'effondrait en silence. Peut-être devaient-ils se réjouir de l'arrivée d'un nouveau chef aussi puissant que Barcas.

Parvenu à cette conclusion qui ne lui plaisait guère, Lucas eut du mal à baisser son regard frondeur.

« Je le sais déjà. »

Pourtant, refusant d'être traité comme un enfant docile, il ajouta d'un ton acerbe :

« Il me suffit de me tenir tranquille pendant que mon frère met au pas la noblesse de l'Est. »

« C'est exactement ce que je vous demande. »

Daren grogna comme un ours.

Lucas refusa de céder et lui adressa un sourire teinté de sarcasme.

« C'est déjà ce que je fais. Tu n'as pas remarqué que je me faufile partout comme un rat dans les égouts pour éviter de croiser cette femme ? Je fais profil bas, même devant toi. »

Pas convaincu, Daren haussa ses sourcils épais.

Il croisa les bras sur sa poitrine, voûta le dos et lui lança un regard menaçant.

« Ça ne suffit pas. Montrez le respect qui convient au grand-duc et à son épouse, en public aussi. Si vous continuez à parler avec aussi peu d'égards, la discipline de la Région de l'Est va…… »

« Bon, bon. J'ai compris. Alors arrête de me sermonner. »

Lucas monta l'escalier avec un reniflement méprisant.

Par-delà la rampe, il aperçut Daren qui le fusillait du regard sans chercher à cacher sa mauvaise humeur.

Comme pour le narguer, Lucas lâcha un rire moqueur et fila dans le couloir, avant de s'arrêter net en apercevant un groupe de servantes.

Les domestiques du grand-duc transportaient avec soin des plateaux chargés de dizaines de plats.

'On dirait une vraie reine.'

Les lèvres de Lucas se tordirent en un rictus, mais son visage s'assombrit soudain.

Il ne comprenait pas pourquoi il nourrissait une telle animosité envers cette femme. Après tout, n'était-ce pas lui qui avait franchi la ligne le premier ?

Il passa une main agacée dans ses cheveux.

Lucas n'avait que trop conscience de sa propre bassesse.

Pourtant, quand il se remémorait le moment de leur dispute, une fureur irrationnelle montait en lui avant même que la culpabilité ait le temps de s'installer. C'était peut-être la façon dont elle l'avait regardé.

'… Comme si j'étais de la vermine.'

À l'instant où il avait croisé ces yeux, des yeux qui le contemplaient comme la chose la plus abjecte qui soit, une pulsion laide qu'il n'avait jamais connue l'avait envahi.

Il avait voulu briser cette femme arrogante. Il avait voulu la faire pleurer.

Ces désirs vils bouillonnaient dans son sang, et il ne parvenait pas à les réprimer.

En retraçant ces pulsions violentes, Lucas fut saisi d'une vague de dégoût et se détourna. Une prise de conscience horrible le frappa : s'il l'évitait, ce n'était pas seulement à cause de l'avertissement de Barcas.

S'il s'approchait d'elle, il craignait de découvrir en lui quelque chose d'immonde qu'il ne pourrait jamais supporter de regarder en face.

Comme pour chasser ce sinistre pressentiment, il quitta en hâte le couloir faiblement éclairé.

***

« Encore une bouchée. »

Je fixai l'homme qui me tendait la cuillère comme s'il s'agissait d'un monstre à deux têtes.

Un cauchemar malveillant aurait-il revêtu la peau de Barcas pour prendre sa place ?

Qu'il ait perçu ou non le soupçon dans mon regard, l'homme insista de son ton impassible habituel.

« Pourquoi ne manges-tu pas ? »

« … Ça suffit. J'ai fini. »

« Encore une cuillerée. »

« J'ai dit non. »

Comme je détournais vivement la tête pour esquiver la cuillère qui planait près de mes lèvres tel un moucheron agaçant, il me prit le menton de son autre main et le maintint fermement.

Le visage rouge d'indignation, je le foudroyai du regard.

Mais Barcas ne cilla même pas.

« Quand tu auras fini, je ferai apporter ton fruit préféré pour le dessert. »

« C'est ridicule ! Je ne veux rien manger de tout ça…! »

Au moment où j'ouvrais la bouche pour protester, la cuillère se glissa entre mes lèvres.

J'écarquillai les yeux, stupéfaite.

Il appuya la cuillère sur ma langue pour m'obliger à avaler.

Je n'eus d'autre choix que d'engloutir la bouillie. La sensation écœurante du gruau tiède glissant dans ma gorge me fit grimacer malgré moi.

Je lui jetai un regard venimeux.

Imperturbable, Barcas se leva sans se presser et débarrassa le bol.

L'aisance de ses gestes éveilla en moi un autre soupçon.

Cet homme avait passé toute sa vie à être servi par les autres. Un homme qui n'avait jamais courbé la tête devant quiconque en dehors de la famille impériale. Alors pourquoi était-il si habile à faire manger quelqu'un ?

« Vous avez déjà nourri quelqu'un, peut-être ? »

Je plissai les yeux et lui posai brusquement la question.

Barcas, qui rangeait les bols sur un plateau, me lança un regard indifférent par-dessus son épaule.

La réponse tomba aussitôt, d'un ton neutre.

« Jusqu'à l'écœurement. »

Le choc me raidit, et l'instant d'après, mes yeux flamboyèrent de colère. La nourriture que je m'étais forcée à avaler menaçait de remonter.

Je plaquai un sourire sur mon visage crispé.

« Quel dommage. Abandonner une fiancée qui vous était si entièrement dévouée, pour vous retrouver réduit à jouer les nourrices auprès d'une femme comme moi…… »

« La première princesse n'a jamais été une femme qui avait besoin d'autant de soins. »

Barcas posa le plateau près de la porte et parla sans émotion.

« Celui que je nourrissais n'était pas une personne, mais un cheval. Le jeune Torque demandait bien plus d'attention que Son Altesse n'en a jamais demandé. »

Je restai bouche bée.

Je ne savais pas si ses paroles devaient me soulager ou me rendre furieuse.

Fin du chapitre 110
Fiche de l'œuvre

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