Après ce jour-là, je fus incapable de manger presque quoi que ce soit. Je ne pouvais plus me fier à ce qui se cachait peut-être dans un plat.
La Nourrice s'agaçait, sans comprendre ma répugnance. Elle se disait simplement que je faisais la difficile et que je chipotais.
Sans rien expliquer, je survécus avec les fruits et le miel qu'elle m'apportait de temps à autre en guise de collation, et rien d'autre.
La solitude et l'isolement étaient devenus des soucis dérisoires. Dans le lieu le plus fastueux et le plus luxueux du monde, je devais livrer bataille à la faim elle-même.
Certains jours, la faim devenait si insupportable que je me résignais à toucher aux plats que m'apportaient les domestiques. Mais immanquablement, j'y trouvais des insectes, des rongeurs, ou parfois d'indéfinissables touffes de poils grouillants emmêlées dedans.
Après avoir subi cette horreur plusieurs fois, j'en vins à ne plus rien pouvoir avaler. En quelques semaines, je m'étiolai jusqu'à n'être plus que l'ombre pitoyable de moi-même.
Arrivée là, même la Nourrice, pourtant peu dégourdie, sembla remarquer que quelque chose n'allait pas du tout. Elle courut trouver l'impératrice et fit un esclandre, assurant que sa fille unique était pratiquement mourante.
Grâce à son intervention, je vis le visage de ma mère pour la première fois depuis des mois.
« Comment en es-tu arrivée là ? »
C'était la première fois que Senevir venait au Palais séparé, elle qui s'était comportée comme si elle avait complètement oublié l'existence de sa fille.
En contemplant ma mère, radieuse comme une fleur d'été alors que j'étais dévastée, je sentis les larmes me brûler les yeux. Son visage était d'une pureté si innocente que la rancœur monta en moi.
J'avais eu l'intention de laisser éclater ma colère, de lui hurler comment elle pouvait être aussi égoïste. Mais quand j'ouvris la bouche, il n'en sortit que des sanglots.
Comme un nourrisson, je pleurai et avouai tout ce qui s'était passé. Je lui exposai chaque acte cruel commis par les domestiques du Palais séparé, chaque tourment que j'avais enduré. Durant tout mon récit, Senevir resta assise au chevet de mon lit, en silence, à m'écouter.
Je crus qu'elle se taisait pour contenir sa fureur, que les horreurs infligées à sa fille unique l'avaient laissée sans voix.
Alors je lui secouai le bras avec insistance et exigeai :
« Mère ! Ne les laissez plus me tourmenter ! Vous devez agir tout de suite pour que plus personne ne puisse jamais me faire de mal ! »
« Pourquoi le ferais-je ? »
Senevir pencha la tête, l'air perplexe.
Sa réponse inattendue me laissa abasourdie. Son visage n'exprimait que de la pure curiosité : celle de quelqu'un qui ne comprend sincèrement pas pourquoi une enfant usée par les mauvais traitements viendrait lui demander de l'aide.
« Talia, ce palais est le tien, et tous les domestiques de ce château t'appartiennent. Tu as neuf ans, maintenant. Comment peux-tu venir pleurer auprès de ta mère parce que tu ne sais pas t'occuper convenablement de tes propres affaires ? »
J'en restai sans voix.
Senevir posa la joue dans le creux de sa main et soupira, sincèrement déçue.
« Tu es la fille de l'empereur. Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu laisses des créatures aussi insignifiantes faire de toi leur victime. Que ma fille soit si maladroite et si faible, je trouve cela franchement consternant. »
« Mère… »
Senevir contemplait pensivement la bougie qui vacillait sur le rebord de la fenêtre. Son visage d'une beauté obsédante ne trahissait aucune colère devant les sévices que j'avais subis : seulement une pointe de déception et d'agacement, et l'air songeur de quelqu'un qui se demande comment éclairer une enfant aussi déficiente.
J'avais l'impression de faire face à un insecte qui aurait simplement pris forme humaine.
Après une longue réflexion, Senevir fit claquer ses doigts.
« Voilà ce que nous allons faire. Je vais te laisser un garde compétent. C'est un homme que j'ai formé avec soin, pendant très longtemps. Si tu sais le manier, il devrait se révéler fort utile. »
Comme si cela réglait tout, elle se leva.
Je m'agrippai désespérément à sa manche.
« Je n'ai pas besoin de quelqu'un comme ça ! Je veux être avec vous, Mère ! »
Devant ma supplique désespérée, une ombre de dédain passa sur le visage de Senevir. Je blêmis sous le choc.
Senevir détacha un à un mes doigts de son vêtement, puis se pencha vers moi. Avec une pitié sincère, elle claqua la langue.
« Talia, tout cela a commencé avec moi. Et pourtant, sais-tu pourquoi personne ne met jamais de rats dans ma soupe ? »
Je me figeai comme une souris devant un serpent, incapable de prononcer un seul mot.
Senevir poursuivit doucement :
« Pourquoi l'eau de mon bain est-elle toujours chaude et parfumée ? Pourquoi ma table est-elle toujours abondante ? Pourquoi n'oseraient-ils jamais me faire ce qu'ils te font ? Veux-tu que je te dise le secret, ma chérie ? »
Ses lèvres rouge sang effleurèrent doucement mon oreille.
« Ils me craignent, alors ils n'oseraient pas tenter une chose pareille. Certains d'entre eux me vénèrent même. Bien sûr, d'innombrables autres éprouvent envers moi de la répulsion et du mépris. Mais même ceux-là voient en moi quelque chose dont il faut se méfier, et non une cible à maltraiter. Parce que je suis une présence profondément menaçante. »
Elle plongea son regard dans les yeux de sa fille, et j'entrevis quelque chose d'humide et de trouble qui s'enroulait au fond des yeux de Senevir.
Senevir se redressa et me laissa un dernier conseil.
« Souviens-t'en bien. Ce qui est fort et beau devient objet de crainte et d'envie. Mais ce qui est beau et faible devient bien trop facilement une proie, surtout entre les murs du Palais impérial. Si tu ne veux pas être piétinée sans pitié par les innombrables bêtes qui viendront te chasser, alors, à tout le moins, ne les laisse pas découvrir ta faiblesse. »
Sur ces mots, elle partit, abandonnant dans l'obscurité sa fille, fragile au-delà de toute mesure.
Cette nuit-là, je tournai et retournai ses paroles dans ma tête.
Les faibles sont piétinés. Et Senevir ne semblait pas avoir la moindre intention de protéger sa jeune fille d'une destruction aussi brutale.
Était-ce ce que ressentait un soldat vaincu en perdant son dernier refuge ? La terreur me saisit à la pensée des horreurs à venir, et tout mon corps se mit à trembler sans que je puisse m'arrêter.
Même si l'on me traitait plus durement encore, personne ne me protégerait. Si ma propre mère se détournait, comment Sa Majesté l'empereur daignerait-il accorder un regard à une enfant bâtarde, une tache sur son nom ?
Roulée en boule sous les couvertures, je me rongeais les ongles avec anxiété. Les pieds des domestiques, ceux que j'avais aperçus quand j'étais prostrée sur le sol de la Salle à manger, secouée de haut-le-cœur, hantaient ma vue.
Ces pieds indifférents qui étaient passés vivement près de moi, affalée là dans un tel état de misère. Je n'imaginais que trop bien ces pieds m'écraser comme un insecte insignifiant.
Mes yeux me brûlaient. Mère avait raison. Bientôt, je serais écrasée jusqu'à n'être plus rien.
Et c'était moi qui m'étais conduite au bord de ce précipice, en choisissant de porter la culpabilité d'une criminelle. Mon sentiment de faute avait fait de moi une faible.
Dès l'instant où j'avais pris une attitude impuissante, comme si je méritais tout ce qui m'arrivait, ils avaient senti d'instinct que je ne résisterais pas. Dans ma posture ratatinée, dans mon regard soumis, dans ma voix hésitante, ils avaient discerné la forme de la faiblesse et commencé pour de bon à se montrer cruels.
À l'aube, je compris avec une clarté cristalline ce que je devais faire.
