Lucas tourna aussitôt les talons et détala.
Daren, qui avait assisté à la scène non loin, claqua la langue d'un air inquiet.
« N'était-ce pas un peu excessif ? S'il se met à vous en vouloir, que ferez-vous ? »
« Lucas est actuellement l'unique héritier de la maison grand-ducale. S'il m'arrivait quoi que ce soit, c'est ce garçon qui devrait perpétuer la lignée. »
J'avais parlé avec une parfaite indifférence.
« J'aimerais plutôt savoir pourquoi vous l'avez laissé se dégrader à ce point. »
« Vous êtes si jeune et si vigoureux, Monseigneur. Quel besoin y avait-il de préparer le second fils à la succession ? »
Daren haussa les épaules d'un air nonchalant.
« D'ailleurs, maintenant que vous êtes marié, vous aurez bientôt un héritier direct, non ? »
Je ne répondis rien et me contentai d'ouvrir l'outre pendue à ma ceinture pour m'humecter les lèvres.
Entre les soldats affairés, on apercevait quatorze chariots de ravitaillement et une grande voiture de voyage à quatre roues.
Une quart-naine portant une énorme bassine s'en approchait, visiblement résolue à s'occuper des besoins de ma femme.
Soudain, un goût amer et métallique se répandit sur ma langue, comme si j'avais mordu dans du fer rouillé.
Depuis sa blessure à la jambe, Talia était devenue d'une sensibilité extrême à l'idée d'exposer son corps. Elle ne laissait personne d'autre que cette femme et la guérisseuse fournie par sa mère toucher sa jambe.
En me rappelant comment elle se convulsait chaque fois que je tentais d'examiner moi-même la blessure, le goût métallique vira à quelque chose de plus sanglant.
Je laissai encore une gorgée d'eau-de-vie forte couler dans ma gorge rêche comme du sable, puis détournai délibérément la conversation.
« Y avait-il quoi que ce soit d'inhabituel au château de Dorcaen ? »
« Rien de particulièrement suspect. Il semble qu'ils nous aient simplement invités pour nouer des liens avec la maison grand-ducale. »
Daren, se caressant la barbe, poursuivit d'un ton posé.
« Pendant que vous étiez en audience privée avec le seigneur du château, j'ai même inspecté le terrain d'entraînement. Il semble que les rumeurs sur le manque d'effectifs soient fondées. »
« Y a-t-il une raison particulière à cette baisse des effectifs ? »
« Des difficultés financières, je suppose. »
Daren poussa un profond soupir.
« Le seigneur de Dorcaen semble dépourvu de talent pour l'administration de son domaine. Faute de pouvoir verser des soldes convenables, de nombreux guerriers ont quitté Dorcaen, et avec les brigands qui sévissent, ses troupes ont subi de lourdes pertes. Je doute qu'il ose se rebeller contre la maison grand-ducale. »
Je contemplai les prairies baignées de la lueur du couchant, perdu dans mes pensées.
Mon jugement différait peu de celui de Daren. Tandis que mon père était alité, les nobles de la région avaient chacun étendu leurs forces et accumulé du pouvoir.
Pour un seigneur de château dépourvu de véritable force militaire, des voisins de plus en plus puissants devaient représenter une menace bien réelle.
Pour sa propre sécurité, soutenir le nouveau grand-duc avait dû lui sembler le choix le plus sage.
La question était de savoir si cet homme me serait utile.
« Envisagez-vous de soutenir Darken pour contenir les autres vassaux ? »
Tandis que je pesais mentalement les possibilités, Daren posa la question.
Je secouai lentement la tête.
« Laissez-moi d'abord rencontrer les autres nobles avant de décider. »
« Une sage décision, Monseigneur. »
Ma conversation avec Daren terminée, je me dirigeai vers le centre du camp.
Les soldats s'étaient déjà rassemblés près du feu de camp et mangeaient. Je parcourus le camp du regard avant de diriger mes pas vers ma tente.
Dès que j'entrai dans la pénombre de l'intérieur, l'odeur âcre de l'huile de rose et une douceur écœurante m'assaillirent les narines.
Debout à l'entrée, je tournai les yeux vers le lit éclairé à la chandelle. J'y vis une femme vêtue d'une ample chemise de nuit de lin bleu, étendue mollement sur les couvertures.
À cet instant, un air froid s'infiltra entre mes côtes.
Je m'approchai du lit à pas mesurés et posai le dos de ma main contre sa joue. Une fine couche de sueur froide perlait sur sa peau, lisse comme de la porcelaine émaillée.
Souffrait-elle encore, même dans son sommeil ?
Je fronçai les sourcils et me levai pour fouiller le meuble. Si la douleur la tourmentait pendant son sommeil, faire brûler des herbes médicinales semblait la meilleure solution.
J'insérai une botte serrée d'herbes séchées dans le petit brûle-encens que la guérisseuse avait préparé à l'avance.
Au moment où je m'apprêtais à l'allumer, une voix ténue s'éleva tout près.
« … Barcas. »
Tournant la tête, je vis ses yeux, encore voilés de sommeil, flous et lointains.
Cet air hébété me troubla, et je plissai les yeux.
Avais-je déjà fait brûler le somnifère ?
Je me penchai vers elle et approchai mon nez de son col, mais ne décelai aucune trace de fumée. À la place, un parfum d'une douceur accablante, le sien, envahit mes sens si intensément que ma gorge se serra.
Ce stimulus excessif m'embrouilla un instant l'esprit. J'avais l'impression que des sensations longtemps endormies s'éveillaient toutes à la fois.
Luttant pour chasser cette étrange sensation, je relevai prudemment la tête, pour remarquer ses épaules rentrées, comme si notre proximité la mettait mal à l'aise. Faisant mine de ne pas le voir, je parlai avec un calme délibéré.
« Tu as de la fièvre, peut-être ? »
Elle remonta la couverture jusqu'à sa poitrine et répondit sèchement.
« Je vais bien. Je me suis juste endormie d'un coup. »
« Tu as mangé correctement ? »
« J'ai mangé tout à l'heure. »
Elle désigna du menton le plateau posé à côté du lit.
Je baissai les yeux sur les bols débordant de nourriture, les sourcils crispés.
On n'y voyait presque aucune trace de repas. Tout au plus avait-elle bu quelques gorgées d'hydromel et grignoté une poignée de fruits.
Sentant l'étrange sensation qui m'avait troublé se muer brusquement en agacement, je me passai rudement la main dans les cheveux.
Talia guettait mon expression avec attention. Mon attitude agitée ne faisait qu'aiguiser son anxiété. Mieux valait sans doute que je reste dehors jusqu'à ce qu'elle se rendorme.
Je me tournai vers l'entrée de la tente.
« Repose-toi. »
« B… Barcas ! »
C'est alors qu'une main pressante se tendit derrière moi.
Je me retournai, surpris. Talia agrippait fermement la manchette de mon manteau, les yeux écarquillés et affolés, la voix brisée.
« J'ai… j'ai mal aux jambes. »
Comme je ne répondais pas, Talia déglutit avec peine et poursuivit avec difficulté.
« Donnez-moi le médicament. »
Je la fixai d'un air absent avant que mon regard ne descende vers ses lèvres. Cette chair rouge et gonflée ressemblait à des grains de grenade écrasés.
La sensation de les attirer dans ma bouche, de les aspirer doucement, me revint avec netteté. La texture douce et humide qui s'était enroulée délicatement autour de ma langue reprit vie.
Soudain, une soif brûlante s'alluma au fond de ma gorge. Je marchai lentement jusqu'à l'étagère et pris une petite fiole de verre. Quand je m'assis au bord du lit, la fiole à la main, une profonde inquiétude passa sur son visage.
Je lui tendis la fiole comme pour la mettre à l'épreuve.
« Ça ? »
Une rougeur rosée se répandit sur sa peau, si translucide qu'elle semblait luire de l'intérieur.
La femme, les oreilles et le cou empourprés, roula des yeux incertains avant d'acquiescer légèrement.
Je débouchai aussitôt la fiole et gardai le liquide visqueux dans ma bouche.
Soutenant sa nuque fragile, si délicate qu'elle semblait pouvoir se briser, je sentis son pouls : rapide et puissant.
Le souvenir me revint d'un petit oiseau tenu au creux de ma paume, dont je sentais le cœur battre avec force sous une peau douce et tendre. La même urgence anxieuse m'envahissait à présent.
Je soutins sa mâchoire sculptée avec un soin respectueux et approchai mes lèvres de la douceur pleine de sa bouche, comme taillée dans le cramoisi même.
Tandis que ma langue se glissait par l'étroite ouverture, un gémissement plaintif, comme celui d'un chat en détresse, trembla au fond de sa gorge.
