Dès le matin, le terrain d'entraînement de la famille Enlight bourdonnait d'activité. Digne de la famille la plus puissante du continent, le duché d'Enlight comptait sous ses ordres de nombreux chevaliers, et plus encore d'écuyers.
Et bien sûr, leur fief principal avait besoin d'un lieu où tout ce monde pouvait s'entraîner.
Le vieux chevalier Jeduin Cortes, retiré du front pour devenir instructeur en chef de la famille Enlight, commença lui aussi sa matinée au terrain d'entraînement.
Comme tous les jours, il venait veiller sur les oisillons qui rêvaient de devenir chevaliers, et les guider.
« ... Quel dommage. »
Le niveau de la plupart des écuyers était médiocre, ce qui, d'une certaine façon, n'avait rien d'étonnant. La majorité d'entre eux étaient des enfants écartés après avoir échoué à entrer à l'académie.
À vrai dire, leur talent inné n'était pas vraiment le problème. Le problème, c'était leur état d'esprit relâché.
Ils ne faisaient aucun effort. Ils n'avaient même pas envie de devenir plus forts.
Mais Jeduin n'y pouvait rien. Les écuyers étant pour la plupart des enfants de familles nobles, son employeur lui avait ordonné de ne pas trop les pousser, pour ménager les relations.
« Hm ? »
C'est alors qu'un garçon entra sur le terrain d'entraînement. Un garçon à peu près du même âge que les écuyers qui s'y exerçaient.
C'était le fils illégitime des Enlight, celui qu'on surnommait « le Jeune Seigneur reclus » : Rain Enlight.
« Ouah, c'est Rain Enlight. »
« On dit que c'est un reclus, qu'est-ce qu'il vient faire ici ? »
« Il se croit tout permis parce qu'il entre à l'académie grâce à sa famille, non ? »
Les écuyers, chacun occupé à son entraînement libre, se mirent à murmurer. Et dans le même temps, des regards jaloux se braquèrent sur lui.
La meilleure académie de chevalerie du continent, l'« Académie Archenia », avait une règle singulière.
Son principe était qu'« à l'intérieur de l'école, tous sont égaux ». Du moins en apparence.
Mais la naissance, elle, ne disparaissait pas.
Archenia disposait d'un système d'admission au titre du mérite national. Les descendants de ceux qui avaient rendu des services insignes à l'État y étaient admis gratuitement et sans examen.
Rain Enlight faisait partie de ses bénéficiaires. Tout bâtard qu'il était, que pouvait-on y faire, puisque c'était la loi ?
Voilà d'où venaient les regards jaloux. Mais le garçon qui venait d'entrer n'y prêtait aucune attention et marchait simplement, le regard vide, le dos voûté.
« Tout le monde, concentrez-vous. »
Un seul mot de Jeduin suffit à dissiper aussitôt l'agitation. Dès qu'il ouvrit la bouche, les écuyers qui murmuraient furent écrasés par sa présence et se turent.
'Le Jeune Seigneur reclus, hein...'
Les rumeurs sur Rain Enlight s'étaient répandues dans tout l'empire.
La honte du duché, le bâtard reclus, le parasite qui vivait de la pitié du duc Enlight. Même Jeduin, homme d'armes typique qui détestait les ragots, les connaissait.
Jeduin observa attentivement le jeune seigneur qui venait d'entrer. Sans intention particulière. Par simple curiosité.
Et son visage prit une expression légèrement surprise.
Le premier exercice du jeune seigneur sur le terrain fut la course. Il semblait savoir où il en était et vouloir bâtir une endurance de base. Après tout, à quoi bon tenir une épée sans assez d'endurance ?
« Hah. »
L'endurance du jeune seigneur n'avait rien d'exceptionnel. C'était naturel. On le disait reclus depuis des années : il ne pouvait pas avoir une bonne endurance. Mais Jeduin remarqua chez lui autre chose.
La ténacité. Le cran.
Le jeune seigneur, à courir ainsi, avait depuis longtemps atteint la limite de son endurance.
Et pourtant, il courait. Encore, et encore, et encore.
Sa foulée s'était effondrée depuis longtemps. Mais le jeune seigneur courait.
Jeduin eut un rire las. Avoir un tel cran à cet âge... Un Enlight restait-il un Enlight, même pourri ?
« ... Si seulement ils pouvaient apprendre ne serait-ce qu'un peu de ce cran. »
Les écuyers se moquaient de Rain Enlight. De lui qui titubait, ruisselant de sueur, pitoyable, mais qui courait encore.
Jeduin se leva de son siège. Et il se rappela son devoir.
Son devoir était d'aider les oiseaux qui voulaient briser leur coquille et s'envoler vers le monde.
Et en ce moment, devant lui, se tenait un garçon qui désirait ardemment briser sa coquille et s'envoler.
***
J'étais à bout de souffle. Je savais que j'étais dans un état où je ne pouvais plus courir. Mais je continuais.
Combien de tours avais-je faits le long de la ligne au centre du terrain ? J'avais renoncé à compter.
Je courus encore quelques tours au-delà de ma limite, mais je ne pouvais pas courir indéfiniment. Pour finir, je m'effondrai d'épuisement et tombai à la renverse, là où je courais.
« Haa... Haa... »
[Système : Endurance passe à F !]
Dans « Arche », il existait peut-être beaucoup de moyens de devenir vite plus fort, mais très peu de devenir plus fort en un instant. Au début du jeu, il n'y en avait carrément aucun.
Enfin, on pourrait trouver ça frustrant... mais c'était justement le charme que je trouvais à « Arche ». Même si, en ce moment, j'aurais désespérément besoin d'un code de triche.
Bref, la conclusion, c'était que pour devenir plus fort, je devais traverser l'enfer moi-même. C'est pourri, mais qu'est-ce que j'y peux ? Si ça ne me plaît pas, je n'ai qu'à mourir dix mille fois.
Et ce genre d'effort me convenait plutôt bien.
Toujours étendu sur le dos, je consultai ma fenêtre de statut. Je voulais vérifier l'altération d'état que j'avais subie lors de ma mort précédente.
« ... Elle a disparu. »
Juste avant de mourir, j'avais constaté que j'étais sous l'effet de l'altération [Choc]. Une altération qui apparaissait lorsqu'on perdait d'un coup plus de 50 % de sa vitalité.
C'était un malus à la durée plutôt longue, et pourtant il avait disparu après ma régression. Cela voulait dire que les altérations d'état du corps disparaissaient à chaque régression.
Je me redressai d'un bond et me remis à courir.
« Alors... ça veut dire qu'il n'y a pas de courbatures non plus... ! »
J'avais beau conserver, grâce à 『Surmonter dix mille morts』, les statistiques acquises avant de mourir, il fallait que je les augmente vite pour sortir de cette situation pourrie avec le moins de morts possible.
Le temps qui m'était donné chaque jour dépassait à peine dix heures. Et le moyen le plus rapide d'augmenter ses statistiques dans « Arche », c'était...
« Me pousser... jusqu'à la limite... ! »
Et je me remis à courir. Sans penser aux conséquences, comme un fou.
Ce qui me fouettait le dos, c'était le désir de progresser, et la peur de mourir.
« Heuk... Heuk... »
Bien sûr, cette fichue endurance minable ne disparaîtrait pas comme ça. Je ne courus pas longtemps avant de retomber sur le dos.
En réalité, si je me poussais aussi fort, ce n'était pas uniquement pour augmenter mes statistiques.
« ... Jeune seigneur, me permettez-vous de vous guider un instant ? »
Jeduin Cortes, chevalier retraité et instructeur des écuyers de la famille Enlight.
Le duché d'Enlight était la principale force antagoniste d'« Arche ».
Vu leur importance, les figures du duché apparaissaient souvent dans le jeu, et ce « Jeduin Cortes » en faisait partie.
Jeduin était un vieux chevalier qui, retiré du front, était devenu l'instructeur chargé des écuyers du duché.
Au fil du jeu, il découvrait les méfaits de la famille Enlight et finissait par aider de l'intérieur le groupe du protagoniste.
C'était un personnage très présent dans le chapitre de la bataille finale contre le duché d'Enlight, et je savais quel genre de personne il tenait en haute estime.
'Quelqu'un qui a une ténacité farouche pour progresser.'
Et c'était exactement l'état d'esprit qui était le mien en ce moment.
Je souris intérieurement et acquiesçai aux paroles de Jeduin.
***
L'enseignement de Jeduin était excellent. J'avais reçu ses leçons à de nombreuses reprises au fil des régressions, et chaque fois, il m'enseignait à un niveau adapté à mes capacités.
« Jeune seigneur, dans votre état actuel, il vous est impossible ne serait-ce que de manier correctement une épée. Une excellente escrime naît d'une excellente endurance, d'une excellente force et d'une excellente agilité. Je vais vous apprendre à les améliorer efficacement. »
La 21e régression. C'était ainsi depuis que je n'étais qu'un reclus chétif, sans aucune capacité. Une fois sous sa direction, la vitesse à laquelle mes statistiques augmentaient changea du tout au tout.
[Système : Force passe à F+ !]
[Système : Endurance passe à F+ !]
[Système : Agilité passe à E !]
... Des statistiques toujours lamentablement basses.
Puis la 29e régression. Quand mon endurance et ma force eurent tout juste atteint la ligne de départ, Jeduin commença à m'enseigner l'escrime.
« Heureusement... vous avez les conditions physiques de base. Nous allons commencer par l'escrime élémentaire. »
[Système : Le rang de la maîtrise « Escrime » passe à [E] !]
Ces journées se poursuivirent. Des journées à m'entraîner, à remporter des succès, à mourir, et à m'entraîner encore.
La 44e régression, quand j'eus enfin atteint le niveau moyen des jeunes de mon âge.
« Oh, vous maîtrisez déjà l'escrime élémentaire. Vous avez dû tout apprendre au collège. Dans ce cas, je vais vous enseigner le style Alles, le style d'épée standard de l'empire. »
[Système : Le rang de la maîtrise « Escrime » passe à [D] !]
La 97e régression, quand je mis enfin le pied dans le monde des épéistes.
« ... Je suis impressionné. Vous maîtrisez non seulement l'escrime élémentaire, mais aussi le style Alles. Mais il existe bien des styles d'épée dans le monde. Et ce n'est qu'en les maniant librement selon la situation que l'on peut prétendre devenir chevalier. À présent, dégainez. »
[Système : Le rang de la maîtrise « Escrime » passe à [B] !]
Il fut toujours un bon maître, et je le suivis sans l'ombre d'un doute. En retour, il m'offrit une progression fulgurante.
En plus, il ne se souciait pas de mes origines, ce qui était un avantage.
Quoi qu'il en soit, grâce à lui, mes statistiques suivirent une courbe de croissance anormalement raide. Comparé à mes misérables statistiques de départ, c'était un bond en avant.
Cependant, le temps qui m'était donné chaque jour n'était que d'une dizaine d'heures. Et comme je l'avais répété 97 fois... 970 heures. Ce n'était pas rien, mais c'était peu pour qu'un reclus renaisse en épéiste.
Et pourtant, je devins un véritable épéiste...
Le secret, c'était l'expérience du combat réel.
***
Dès l'instant où je décidai de m'affranchir de cette journée sans fin, je dus devenir impitoyable.
Puisque la mort n'était pas une fin mais une étape, il fallait que je me serve de la mort. De cette mort atrocement douloureuse.
Même tué par les assaillants, je devais en retirer quelque chose. C'est pourquoi, à partir de la 22e régression, je me mis à élaborer un plan. Les assaillants étaient six. Les vaincre d'emblée était impossible.
Alors je décidai de mémoriser.
De la position des assaillants à l'ouverture de la portière jusqu'à tous les détails du terrain alentour, je gravai tout dans mes yeux. Je me fourrai dans la tête tous les éléments dont je pouvais tirer parti.
Schlac !
Bien sûr, je tentai de me débattre autant que possible. Et ce fut lors de la 40e régression.
« Tout de suite à gauche, dès que la portière s'ouvre... ! »
La voiture s'arrêta comme toujours, et quand la présence désormais familière apparut au-dehors, j'ouvris la portière à la volée.
Clang !
Après avoir paré de justesse le coup d'épée qui arrivait, je plongeai ma lame dans le cou du type.
Schlac !
Quand je retirai la lame, le sang gicla partout. Mon niveau réel était loin d'être suffisant, mais j'y étais parvenu parce que j'avais percé à jour chacun de ses mouvements et que j'avais le minimum de capacités physiques.
Je tournai la tête vers les autres assaillants. Dans leurs yeux, au-dessus des masques qui leur couvraient la bouche, je vis qu'ils étaient décontenancés.
Mais bon, mes capacités s'arrêtaient là.
« Comment ce salaud ose-t-il toucher à mon frère... ! »
Tchac !
[Système : Vous avez acquis le trait « Sens du combat [F] » !]
Ma tête vola juste après, mais j'avais pu acquérir une compétence. Enfin, c'était la première fois que je livrais un affrontement digne d'être appelé un vrai combat.
Quoi qu'il en soit, je continuai ensuite à résister farouchement. Une fois mon escrime sur les rails, je me servis même d'eux comme partenaires d'entraînement. Franchement, avec le recul, c'était complètement fou.
Kang !
Schlac !
Je pare l'épée et j'estoque.
[Système : Le rang de « Sens du combat » passe à E- !]
J'observe la trajectoire de la lame adverse et j'élargis la distance.
Le domaine des sensations qu'aucun entraînement ne peut enseigner, qu'on ne ressent qu'au combat réel.
Les subtilités de l'escrime apprise auprès de Jeduin Cortes devenaient de plus en plus claires à mesure que le temps passait.
[Système : Le rang de « Sens du combat » passe à D+ !]
Fwoush !
'Lors de la régression précédente, il me manquait en gros un pas. Et si je réduisais la distance apparente d'un pas ?'
[Système : Le rang de « Sens du combat » passe à C !]
Clang !
'Ma lame s'est brisée parce que je n'ai pas su dévier l'impact. Cette fois, apprenons la sensation de la déviation.'
Tchac !
'Bon sang, j'ai perdu parce qu'il m'a donné un coup de pied. Je dois utiliser activement le combat à mains nues, en plus des coups d'épée.'
Voilà comment je fis. Je maximisai ma progression en exploitant la régression.
Comme les occasions de recommencer étaient pratiquement infinies, je pouvais analyser moi-même la cause de chaque défaite, et appliquer au combat réel l'escrime que j'avais apprise.
Bien sûr, mourir tranché ou transpercé était toujours douloureux... mais je sentais aussi que la douleur, en retour, nourrissait ma haine et ma résistance envers les assassins.
Et j'avais pu me forger un sens du combat réel que les enfants de mon âge ne pouvaient pas avoir.
[Système : Le rang de « Sens du combat » passe à B+ !]
Schlac.
« Keuheuk... ! »
Du sang d'un rouge vif s'écoulait de l'endroit où l'épée était plantée. La douleur de la chair déchirée, la sensation de la lame froide contre l'os étaient d'une netteté saisissante.
Chaque fois que je ressentais la douleur de la mort, j'avais l'impression de devenir fou, mais étrangement, je ne sombrais pas dans la folie. Au contraire, je sentais mon esprit s'éclaircir à mesure que le temps passait.
《 Liste des traits 》
Volonté de fer [B+]
: Vous possédez un mental solide.
: Vous bénéficiez d'un bonus pour résister aux troubles mentaux et endurer la douleur.
C'était grâce à ce trait, obtenu au fil des régressions. Dire « grâce à »... l'idée de m'habituer à la mort était profondément troublante, mais enfin.
[Système : Vous avez surmonté des morts.]
Quoi qu'il en soit, j'atteignis ainsi la 200e régression.
Couvert de sueur froide, je me relevai du lit, comme toujours. La douleur semblait encore suinter de ma poitrine, là où l'épée s'était plantée, mais le choc n'avait plus rien à voir avec celui de la première régression.
Et je murmurai tout bas :
« Il est temps... d'en finir. »
Oui, la fin de cette mort atroce commençait peu à peu à se dessiner.
Il était temps d'utiliser mon dernier atout.
