« Bon. Allons anéantir le bel oiseau. »
Kazuki plaisantait à moitié, pour dissiper la culpabilité de voler des œufs.
Face à un yōkai qui enlevait et dévorait les chiots des humains, nul besoin de scrupules ; c'était une question de sentiment, voilà tout.
Changeant d'état d'esprit, Kazuki sortit de son vêtement cinq talismans de shikigami, les posa sur ses paumes et récita l'incantation.
« Rin, pyō, tō, sha, kai, jin, retsu, zen, gyō. Toi qui te tiens entre le ciel et la terre… Cet être, issu du Bois, a transmigré vers le yin du néant ; mais je lui donne mon énergie yang pour qu'il transmigre vers la vie. Ainsi donc, selon la loi du yin et du yang, deviens mon shikigami. Kyū kyū nyo ritsuryō ! »
Les shikigami-pigeons ainsi créés se mirent à battre vigoureusement des ailes, comme des soldats qui se présentent, des combattants qui s'alignent en rang et s'avancent en tête.
Kazuki invoqua ensuite depuis sa propre ombre le Gyūki, l'esprit divin avec lequel il avait déjà passé contrat.
Quand cette masse de huit mètres de long, haute comme une maison à un étage, apparut, une énorme massue en main, le Yatagarasu mâle qui distribuait la nourriture aux femelles de son harem se mit à pousser des cris d'alarme.
« Chassez-les. »
Sur l'ordre de Kazuki, les shikigami-pigeons s'envolèrent et fondirent tous ensemble sur le Yatagarasu.
Le Yatagarasu tournoyait comme un faucon ; un shikigami-pigeon le percuta et l'envoya valser d'un seul coup.
Le Yatagarasu se rétablit en plein vol, mais le shikigami suivant fondit sur lui et le projeta de nouveau.
Repoussé trois, quatre, cinq fois, le Yatagarasu s'enfuit en croassant. Les femelles s'envolèrent alors une à une, puis toutes ensemble, et s'éloignèrent.
« Le cri du Yatagarasu, c'était peut-être un avertissement pour leur dire de fuir. »
« Ils sont malins. »
Les corbeaux sont intelligents : on voit souvent des vidéos où ils posent des noix sur la chaussée pour que les voitures les cassent. Ils savent reconnaître les individus humains et peuvent s'acharner sur une personne.
« Récupérons les œufs avant qu'ils reviennent. »
À l'aide du Gyūki, Kazuki préleva dans les quatre nids perchés en hauteur un total de douze œufs.
Il les rangea dans une valise prévue à cet effet et quitta le mont Misen, dans le village de Tenkawa.
De retour à la maison, les douze œufs de Yatagarasu furent transférés dans des couveuses artificielles pour oiseaux.
« Quand on sera là, toi et moi, on s'en occupera ; quand je serai au collège, je demanderai à papa. »
« Oui, entendu. »
Kazunori ne ferait jamais rien qui puisse nuire à son fils.
Les honoraires pour faire venir Kazunori et lui demander son aide, Kazuki les avait empruntés à Aoi. Kazunori, lui aussi, devait bien gagner sa vie.
Les corbeaux quittent le nid en août au plus tard. Jusque-là, il faudrait s'en occuper, mais Kazuki ne pouvait pas y consacrer tout son temps.
« Pour continuer mes études, je dois aller au collège sérieusement. »
Depuis son déménagement, Kazuki fréquentait le même collège public qu'Aoi.
En troisième année de collège, et maintenant qu'il entrevoyait de quoi payer les frais de lycée, Kazuki comptait bien poursuivre au lycée.
« Je vous aiderai à réviser pour le concours d'entrée, alors faites de votre mieux. »
« Oui, je vais m'y mettre aussi. Paraît que le niveau est élevé, cela dit. »
La maison d'Aoi se trouvait dans un village de campagne absorbé par la ville voisine de Hanasaki lors d'une fusion de communes.
On y trouvait plusieurs lycées publics : outre les filières générales de niveaux variés, il existait un lycée agricole, un lycée commercial et un lycée technique, dits lycées spécialisés, à raison d'un établissement chacun.
Il y avait aussi plusieurs lycées privés, mais dans la région, le premier choix était le lycée de l'Académie Hanasaki.
Le lycée n'est pas obligatoire, mais un onmyōji qui n'a que le niveau collège se fait mépriser par ses clients et en pâtit. Kazuki étudiait donc avec un sérieux raisonnable.
« Jusqu'à l'éclosion, la couveuse fait tout le travail ; je n'ai qu'à leur envoyer du ki. »
La couveuse artificielle se chargeait de tout ce qu'il fallait pour l'éclosion : retourner les œufs toutes les heures, régler la température et l'humidité.
La température était maintenue à trente-sept degrés et demi, l'humidité à quarante-cinq pour cent ; deux ou trois jours avant l'éclosion, la machine était réglée pour cesser de retourner les œufs et monter l'humidité à soixante-cinq pour cent.
À la main, c'eût été une sacrée corvée, mais la couveuse était entièrement automatique.
Quant aux vidéos pour YouTube, il n'y avait presque rien à filmer tant qu'ils étaient dans l'œuf.
Le plus important, c'était que Kazuki leur envoie son propre ki.
« Qu'est-ce que ça change, de leur envoyer du ki ? »
« Plus ils reçoivent de ki, plus leur force de créature surnaturelle sera grande. Et s'ils grandissent avec mon ki, ils pourront s'en servir pleinement comme de leur propre force. »
En captivité, un corbeau à gros bec vit environ vingt ans. Pour le Yatagarasu, on ne savait pas.
Tant que les corbeaux seraient en vie, il passerait avec eux un contrat de shikigami de leur vivant, comme avec Aoi ; s'ils mouraient avant lui, il basculerait sur un contrat d'esprit divin, comme celui du Gyūki.
Sa ligne de conduite arrêtée, Kazuki répartit les douze œufs entre trois couveuses, modifia légèrement la température et l'humidité de chacune, varia aussi la quantité de ki envoyée, et lança l'incubation.
Avec des réglages strictement identiques, un échec les aurait tous fait périr. Il aurait alors dû passer l'examen d'État d'onmyōji sans shikigami.
Il avait donc diversifié les conditions d'incubation pour que, même en cas d'échec, tout ne soit pas perdu.
En vingt jours, cinq oisillons éclorent des douze œufs.
« Il en est éclos beaucoup », dit Aoi d'une voix douce, sous-entendant : « Qu'allez-vous en faire ? »
« Je ne m'attendais pas à en avoir cinq. »
Kazuki répondit en laissant à son tour percer un « Qu'est-ce que je vais faire ? » embarrassé.
Ce qu'il avait imaginé, c'était trois œufs rapportés d'un seul nid, dont deux environ écloraient et grandiraient.
Deux, ça tiendrait sur ses deux épaules.
Trois, avec un sur la tête, ça pouvait encore aller.
Mais cinq, où allaient-ils bien se percher ?
Sans se soucier de son embarras, les oisillons piaillaient « piou piou » et ouvraient grand le bec pour réclamer à manger à chaque bruit. Une fois repus, ils ne l'ouvraient plus.
Chaque fois qu'on lui réclamait à manger, Kazuki les nourrissait par réflexe, leur donnait du ki, nettoyait leurs fientes : il se mit à élever les Yatagarasu.
« … Encore heureux qu'ils ne soient pas une dizaine. »
S'étant fait une raison, Kazuki mit en ligne sur YouTube une vidéo des Yatagarasu qui piaillaient, intitulée « Un onmyōji apprenti commence à élever des Yatagarasu ».
Il y exposa tout son embarras ; on le traita d'idiot dans les commentaires, mais on lui envoya aussi des messages d'encouragement, et les vues augmentèrent sans que la vidéo déclenche de polémique.
Parmi les commentaires, l'un demandait le nom des Yatagarasu.
Muratsu Kaiji — il y a 6 heures
Bravo pour l'élevage.
Au fait, vous avez donné un nom aux oisillons ?
Les appeler « les oisillons » indéfiniment, ça risque de poser problème.
Bon courage pour la suite.
Le nom était important, car il influe peu ou prou sur la nature d'un être.
Après mûre réflexion, Kazuki choisit cinq dieux d'après les cinq éléments.
« Seiryū pour le Bois, Suzaku pour le Feu, Byakko pour le Métal, Genbu pour l'Eau, Kōryū pour la Terre. Le ki que je leur donnerai sera réparti lui aussi selon les cinq éléments. Comme ça, je pourrai les distinguer. »
On associe parfois la Terre au Kirin, mais comme le Kirin ne blesse pas les humains et que les Yatagarasu volent, il avait choisi Kōryū, le dragon jaune.
Et Kazuki se dit, du fond du cœur, qu'il était bien content qu'ils soient cinq.
S'ils avaient été six ou sept, il les aurait appelés Kirin ou Hōō, mais cela aurait dépassé les cinq éléments, et les forces transmises se seraient chevauchées. Sans compter qu'en trop grand nombre, il n'aurait pas pu tous les maîtriser, ni les diriger au combat comme il faut.
« Ce sont des noms qui ont l'air puissants. »
« C'est vrai. Mais jusqu'où deviendront-ils forts ? »
Le Yatagarasu est un dieu guide, envoyé à l'empereur Jinmu par Takamimusubi selon le Kojiki, et par Amaterasu selon le Nihon shoki.
Takamimusubi est l'un des cinq dieux apparus lors de la création du ciel et de la terre.
Dieu créateur, il est celui qui fait descendre les dieux depuis le Takamagahara, demeure des divinités, vers l'Ashihara no Nakatsukuni, la terre des hommes. Il pouvait donc faire descendre sur terre le Yatagarasu, qui est un dieu.
Amaterasu est considérée comme la divinité principale de la mythologie japonaise, déesse du soleil et ancêtre de la lignée impériale.
Divinité principale qui règne sur le Takamagahara, elle aussi possède la puissance et le rang qui conviennent pour faire descendre sur terre le divin Yatagarasu.
À la lumière de ces mythes, le potentiel du Yatagarasu était considérable. Il ne devait le céder en rang divin ni au Gyūki, esprit divin, ni à la Yamanba, double d'Izanami.
Et comme Kazuki les avait fait naître en y insufflant l'énergie divine du bodhisattva Jizō (le roi Enma), le sang dilué et le rang divin avaient sans doute été restaurés d'autant, supposait-il.
'Mieux vaut qu'ils gagnent plutôt que de se faire tuer par un yōkai, non ?'
Il avait un peu l'impression qu'ils seraient trop puissants pour être présentés à l'examen, mais des Yatagarasu, il en vivait au Japon, et on ne leur prêtait pas grand pouvoir.
Jugeant que ces shikigami n'attireraient pas l'attention de façon gênante, Kazuki continua d'élever les cinq oiseaux, Seiryū, Suzaku, Byakko, Genbu et Kōryū.
Les corbeaux grandissent bien plus vite que les humains. Au bout d'un mois environ, les oisillons étaient devenus de jeunes oiseaux méconnaissables.
« Croâ ! Croâ ! »
Leurs cris, quoique encore un peu aigus, n'étaient déjà plus des « piou piou ».
Était-ce parce qu'ils étaient à moitié Yatagarasu, ou parce qu'il avait mêlé des compléments alimentaires pour oiseaux à leur nourriture et à leur eau ? Ils étaient devenus bien plus gros que des corbeaux ordinaires.
Très intelligents aussi, ils montraient leur vivacité d'esprit : ils changeaient de comportement selon les visages humains, ou avaient appris le jeu qui consiste à deviner sous lequel de deux gobelets en carton on a caché la nourriture.
Ils avaient néanmoins les habitudes des corbeaux : se baigner dans la piscine, laver leur nourriture…
En jouant, Kazuki les entraîna à se rassembler, poursuivre, observer, attaquer et se replier, selon le type de ki qu'il émettait en guise de signal.
Une fois que les Yatagarasu surent voler, il les fit aussi s'entraîner en leur faisant poursuivre et attaquer des shikigami-pigeons.
Et quand les Yatagarasu eurent bien grandi, l'examen d'État d'onmyōji approcha.
« … Arrêtez de jouer en faisant tournoyer le petit oni que vous avez attrapé dans la forêt. »
Kazuki se présenta à l'examen d'État, accompagné de ses Yatagarasu qui avaient « sans doute » fini de grandir.
