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Chapitre 5

Chapitre 5 — La princesse des montagnes, Aikawa Aoi

8 octobre 2026 ~12 min · 2 331 mots

« Et donc, qu'allez-vous faire de moi ? »

Aoi, qui avait repris contenance, posa la question à Kazuki, lequel venait de se chamailler pitoyablement au sujet d'une ramette de papier.

Trois shikigami créés par Kazuki encerclaient Aoi.

Ce n'étaient pas des shikigami ordinaires : ils formaient l'autre moitié de ceux qui avaient paré l'attaque surprise de la Yamanba, double d'Izanami, avant de lui embraser tout le corps.

Puisqu'il en avait créé cinq à la fois, il ne faisait aucun doute que les trois restants possédaient la même puissance que les deux déjà employés.

Et même en franchissant ces trois-là, il restait, aux côtés de Kazuki, le Gyūki qui ne cessait de récupérer ses forces. Du côté de Kazunori aussi demeurait le shikigami de l'élément Terre qui avait paré l'attaque surprise de la Yamanba.

Si elle s'enfuyait maintenant, elle serait poursuivie et tuée par quatre shikigami, ou bien marquée comme sa grand-mère et traquée à travers tout le Japon.

Aoi était déjà acculée.

Sans relâcher sa garde, Kazuki l'interrogea.

« Je vais te poser des questions. Pour ne pas t'accuser à tort ni me méprendre, je te laisserai largement l'occasion de te justifier. Mais dès l'instant où tu t'es soumise à la Yamanba et nous as attirés dans la montagne, tu as perdu le droit de refuser. Tu répondras honnêtement. »

La Yamanba les avait pressés : « J'ai une petite-fille à la maison. Faites vite quelque chose, je vous en prie. »

Aoi avait assisté à la scène sans rien objecter, servant de prétexte au mensonge ; elle avait donc, au moins passivement, aidé à les tromper pour les attirer.

Et puisqu'on comptait les tuer une fois attirés, on pouvait la considérer comme complice de meurtre.

De fait, Aoi ne fit pas mine de refuser et acquiesça d'un air contrit.

« Alors voici ma question. À l'origine, une Yamanba apparaît sous la forme d'une vieille femme aux cheveux blancs, longs et hirsutes, au visage tout ridé, vêtue de haillons et tenant un long bâton mince. »

C'est que la Yamanba était un double d'Izanami, abandonnée par Izanagi.

Son corps putréfié, grouillant d'asticots, était si hideux qu'Izanami avait perdu l'amour de son époux.

Aoi, elle, était une jeune fille d'une grande beauté, à la peau claire et aux magnifiques cheveux noirs.

Chacun de ses cheveux était lustré et scintillait aussi fugacement qu'un cristal de neige baigné de soleil. Sa peau, blanche comme la neige fraîche, était jeune et éclatante. Aoi donnait même l'impression d'une féerique femme des neiges dansant parmi les flocons.

Avec une telle apparence, on ne perdait pas l'amour de son époux, et on ne devenait pas Yamanba. Kazuki en concluait donc qu'Aoi n'en était pas une.

« Mais toi… tu es belle, tu ne peux pas être une Yamanba. Alors qu'es-tu au juste ? »

La plupart des souvenirs et de l'expérience de sa vie antérieure s'étaient effacés avec son âme.

Son esprit avait donc, comme son corps, à peu près l'âge d'un élève de troisième, et dire en face à une fille qui semblait avoir son âge qu'elle était belle l'embarrassait quelque peu.

Après une légère hésitation, Kazuki laissa paraître un peu de gêne devant ses propres paroles, et Aoi esquissa un petit sourire.

« Je suis la petite-fille d'une Yamanba. »

Face à la mine renfrognée de Kazuki, Aoi poursuivit.

« Les Yamanba qu'on trouve un peu partout au Japon sont des descendantes de Yamanba. Quand une créature mi-humaine mi-yōkai qui a du sang de Yamanba mange quelqu'un qu'elle a tué de ses mains, elle devient Yamanba. »

Au regard de la légende selon laquelle Izanami avait envoyé des doubles d'elle-même, Kazuki jugea que c'était envisageable.

« Autrement dit, la déesse Izanami a jeté sur les doubles qu'elle a semés à travers le Japon la malédiction "Tuez mille personnes par jour", et pour atteindre ce but, sont nées des Yamanba qui tuent des gens tout en multipliant leurs pions… C'est bien ça ?

— Je crois que c'est ça. »

Aoi confirma l'hypothèse de Kazuki.

Izanami avait maudit son époux Izanagi en déclarant : « Je tuerai mille personnes par jour. » Puis elle avait semé ses doubles à travers le Japon qu'elle avait enfanté avec lui.

Izanagi et Izanami avaient donné naissance à Honshū, Shikoku, Kyūshū et aux autres îles. C'est d'ailleurs dans cette zone que subsistent les légendes de Yamanba.

Mais même dispersés sur la plus grande partie du Japon, Hokkaidō et Okinawa exceptés, tuer mille personnes par jour, jour après jour, n'avait rien de simple. Qui irait donc s'aventurer dans « une montagne où l'on est sûr de mourir si l'on y met les pieds » ?

Et si, par le passé, des onmyōji étaient partis les exterminer et avaient réduit le nombre de doubles, ceux-ci finiraient par s'épuiser.

C'est pourquoi les doubles maudits, les Yamanba, avaient cherché à combler ce manque en multipliant leurs pions : leurs descendants.

'Il y a donc des hommes que des Yamanba ont attaqués… dans un autre sens.'

Kazuki, qui avait commencé à se représenter la scène, frissonna d'horreur et chassa cette image de son esprit.

Puis il se reprit et tenta de penser à quelque chose de plus agréable.

« De son vivant, Izanami était une déesse. On l'appelait Izanami-no-Mikoto, et son nom contenait même le caractère "beauté". Je comprends qu'il naisse de belles filles.

— … Merci. »

Après cette effroyable vision, Kazuki parvint cette fois à l'affirmer avec aplomb.

Et Aoi, complimentée sur son physique, ne trouva rien d'autre à répondre que des remerciements.

Si elle avait su qu'il ne s'était attardé sur la beauté de la jeune fille que pour chasser l'image de Yamanba agressant sexuellement des hommes, elle en aurait sans doute été consternée.

« Ce qui existe avant de devenir Yamanba, c'est donc ce qu'on appelle une princesse des montagnes.

— Oui, c'est ça. »

Il existe aussi de belles Yamanba.

On les traite alors de « princesses des montagnes », mais Kazuki ne comprenait pas pourquoi elles pouvaient être belles, étant donné la légende d'Izanami.

Pourquoi existait-il des princesses des montagnes, ces belles Yamanba ? Ayant enfin compris, Kazuki passa à la question suivante.

Celle de la mère qui devait se trouver entre la grand-mère et la petite-fille.

« Et ta mère, où est-elle ? »

Se faire attaquer par elle au nom de la vengeance pour la grand-mère repoussée, ce serait le comble. Pour Kazuki, c'était une question de vie ou de mort ; même s'il s'agissait d'affaires de famille, il devait savoir.

Aoi hésita un peu avant de répondre.

« Mon père, un humain, n'a plus servi à rien une fois que je suis née ; ma grand-mère l'a mangé. Ma mère, à qui on avait ordonné de manger mon père, a désobéi à ma grand-mère, et elle a été tuée. »

En entendant une histoire aussi lourde, Kazuki fronça les sourcils, l'air contrarié.

Un père tué par la grand-mère, et une mère tuée elle aussi pour avoir désobéi : une telle histoire ne pouvait être que déplaisante.

Comme Kazuki ne posait plus de questions, Aoi s'expliqua d'elle-même.

« Ma mère était encore une princesse des montagnes. Au Japon, l'état civil et les papiers d'identité sont très stricts : pour posséder un terrain ou une maison, ou pour avoir des descendants, il faut que tout soit cohérent. Chez nous, jusqu'à soixante ans environ, on se fond parmi les humains en tant que princesse des montagnes. »

Kazuki fut aussi surpris qu'admiratif devant tant de minutie de la part des Yamanba.

Si l'on se fondait dans la société humaine jusqu'à soixante ans environ, les humains ne s'apercevraient de rien, même si l'on devenait Yamanba par la suite.

La montagne elle-même appartenait à la Yamanba, et aucun voisin humain n'y vivait.

Dire à une femme « Vous faites vieille » serait impoli ; même si la Yamanba était toute ridée, l'administration ne ferait aucune remarque sur son apparence.

C'est ainsi qu'elles avaient conservé leur montagne et leur descendance, tout en dévorant des humains de manière régulière.

Une fois passé les cent ans environ, il suffisait de faire croire à une mort due à une attaque de yōkai. Libérée alors de la mission de préserver la maison et la descendance, elle pouvait se consacrer entièrement à dévorer des humains dans les montagnes de tout le Japon.

« Un cycle de succession des générations conçu pour continuer à tuer des humains dans la société moderne, hein. »

Aller jusque-là pour une dispute de couple… Kazuki était sidéré par l'acharnement des Yamanba.

« Mais pourquoi ton père a-t-il été tué ? Pour se fondre dans la société humaine, il aurait été plus pratique de le garder en vie plus longtemps, non ?

— Nous sommes des êtres qui mangent les humains : apparemment, il faut que nous mangions de la chair humaine ou que nous absorbions l'énergie vitale. Ma mère était très affaiblie. »

Aoi abordait là un point important concernant la nature des princesses des montagnes ; Kazuki hocha la tête en silence pour l'inviter à poursuivre.

« Ma grand-mère en mélangeait parfois à nos repas, mais ma mère, qui s'entendait bien avec mon père humain, n'en voulait pas. Alors ma grand-mère a voulu y remédier, et elle a tué mon père.

— C'est une histoire atroce. »

Elle avait voulu supprimer la raison pour laquelle sa fille refusait de manger des humains, et elle y était parvenue, mais vouloir lui faire manger son mari avait sans doute été une erreur.

La Yamanba détestait son mari, mais Izanami, avant de devenir Yamanba, aimait le sien.

Il n'aurait pas exactement suffi de se contenter de le tuer… mais Kazuki comprenait à peu près pourquoi la grand-mère avait tué le père pour le bien de la mère, et pourquoi la mère s'était rebellée.

Puis il observa de nouveau Aoi.

Sa peau claire, légèrement rosée, lui donnait l'air de n'être pas en bonne santé.

« Toi non plus, tu ne manges pas beaucoup d'humains ?

— Mais ma grand-mère en mélange dans les repas, donc j'ai dû en manger un peu. Et puis je savais que ma grand-mère était une Yamanba, et je l'ai caché. Qu'allez-vous faire ? »

Ayant entendu l'essentiel, Kazuki se tut et réfléchit.

L'onmyōji officiel, c'était son père, mais celui-ci n'avait pas la force de s'occuper d'une Yamanba ou d'une princesse des montagnes. C'était à Kazuki de s'en charger.

'On ne peut pas reprocher à une mineure d'obéir à sa tutrice.'

Si elle avait parlé, Aoi aurait été tuée comme sa mère ; elle ne pouvait donc rien dire.

Pour Kazuki, la victime qu'on avait attirée, la situation d'Aoi, soumise à sa grand-mère et contrainte de l'attirer dans la montagne, appelait des circonstances atténuantes.

L'avenir était une autre affaire, mais l'Aoi d'aujourd'hui n'était pas un yōkai si malfaisant qu'il faille la tuer.

Le problème, c'était qu'elle mangeait des humains.

Aoi et les siens devaient tuer des humains et absorber leur ki. Jusqu'ici, c'était la grand-mère qui tuait, mais Kazuki l'avait chassée.

Attaqué par la Yamanba, Kazuki n'avait aucun regret quant à sa légitime défense.

Mais résultat, Aoi n'avait plus le choix qu'entre mourir de faim et attaquer elle-même des humains.

« Quand une créature mi-humaine mi-yōkai qui a du sang de Yamanba mange quelqu'un qu'elle a tué de ses mains, elle devient Yamanba. »

C'est ce qu'avait expliqué Aoi.

Si elle se changeait de belle collégienne en Yamanba aux cheveux blancs, Aoi ne pourrait plus rester dans la société humaine.

Il ne lui resterait alors qu'à se réfugier dans les montagnes et à vivre en dévorant des gens.

Ayant compris la situation, Kazuki prit sa décision.

« Très bien. Voici ma conclusion. Je vais faire de toi, princesse des montagnes, mon shikigami, et te transmettre une part de mon ki. Ainsi, tu n'auras pas besoin de manger d'humains, tu ne deviendras pas Yamanba, et tu pourras continuer à vivre comme une humaine. En échange, tu me seras soumise en tant que shikigami. Ça te va ?

— Une princesse des montagnes est un double envoyé par la déesse Izanami-no-Mikoto, une divinité de la montagne. Si un humain essaie d'en faire son shikigami, je crois que son ki s'épuisera aussitôt… »

Elle s'apprêtait à dire que c'était impossible, mais se tut en se rappelant qu'il avait soumis le Gyūki, qui s'était battu à armes égales contre la Yamanba.

« De toute façon, tu n'as pas le droit de refuser. Si mon ki s'épuise et que je meurs, dis-toi que tu as eu la chance de t'enfuir.

— Oui, entendu. »

À moitié sceptique, Aoi se soumit malgré tout à Kazuki.

Ayant obtenu son accord pour l'instant, Kazuki prépara un cercle sur place et, comme avec le Gyūki, passa un contrat de shikigami avec Aoi.

« Rin, pyō, tō, sha, kai, jin, retsu, zen, gyō. Entre ciel et terre, toutes choses se forment du yin et du yang. Mon clan est Kamo, mon nom Kazuki, onmyōji qui gouverne l'ordre des choses. Selon la loi du yin et du yang, je fais d'Aikawa Aoi, princesse des montagnes, le yin, et de moi le yang qui lui répond, et je scelle ce contrat. Ainsi donc, obéis au ki que je te donne et deviens mon shikigami. Kyū kyū nyo ritsuryō ! »

Dans le yin-yang et les cinq éléments, l'homme est yang et la femme est yin.

Tandis que Kazuki psalmodiait la formule et déversait son ki dans Aoi à travers le cercle, une énergie divine commença peu à peu à habiter la princesse des montagnes.

Aoi contempla son propre corps qui rayonnait, les yeux écarquillés de surprise.

« Il en est vraiment capable…

— Obéis-moi, et deviens mon shikigami. »

Quand Kazuki le répéta, Aoi finit par accepter le contrat.

« Je ne suis qu'une humble personne, mais je m'en remets à vous. »

Cette formule, digne d'une jeune mariée s'en remettant à son époux, troubla Kazuki malgré lui ; il frémit comme si les rôles de maître et de servante venaient de s'inverser.

Fin du chapitre 5
Fiche de l'œuvre

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