« La chasse aux pirates de la mer intérieure de Seto se fera en présence d'autres onmyōji de rang A. C'est à cette occasion qu'on fixera votre place dans le classement. Commencez par étudier ceci. »
Le directeur de l'Agence de l'onmyō remit deux dossiers à Kazuki.
Le premier concernait sa promotion au rang A d'onmyōji : il y avait actuellement six vrais rangs A, et deux rangs B supérieurs qui ne servaient qu'à faire le nombre.
Les numéros 1 à 3 n'étaient pas humains et étaient de rang A supérieur.
Le numéro 4 était Yoshiichirō, le numéro 5 le président de l'Association des onmyōji, tous deux de rang A moyen.
Le numéro 6 était le chef de la famille Hanasaki, de rang A inférieur.
Une très auguste personne devait juger du niveau de Kazuki, puis fixer sa place dans le classement.
'C'est qui, cette très auguste personne ?'
Elle mesurerait la force d'un onmyōji de rang A, puis l'insérerait parmi les autres rangs A pour établir son classement.
Pour pouvoir fixer l'ordre des onmyōji de rang A sans qu'ils aient leur mot à dire, ce devait être un être supérieur à eux.
Le Japon compte huit millions de dieux. Imaginant que la très auguste personne était l'un d'eux, Kazuki renonça à emmener Aoi.
Comme il n'avait emmené que Sara lors de la mission précédente, il avait voulu, pour rééquilibrer, n'emmener qu'Aoi cette fois.
Mais s'il emmenait Aoi devant un être capable de jauger des onmyōji de rang A, on découvrirait qu'elle était une princesse des montagnes, susceptible de devenir une Yamanba.
Son interlocuteur s'en moquerait peut-être, mais selon les cas, cela pouvait menacer leur vie de tous les jours, et il n'allait pas prendre ce risque gratuitement.
Le second dossier détaillait la mission.
Une vidéo faisait la synthèse sur les pirates de la mer intérieure de Seto.
Quand Kazuki la lança sur son ordinateur, une présentation générale des pirates Murakami défila, suivie de témoignages de victimes.
L'un d'eux venait d'un ancien pêcheur de la région.
Il avait hérité de ses parents le matériel et le bateau, et pêchait le bar et la daurade au filet fixe.
« Les vaisseaux fantômes n'apparaissaient que dans une zone précise. Alors je me croyais tranquille, et puis tout d'un coup, le brouillard s'est levé… »
Le temps qu'il s'en rende compte, le brouillard l'avait englouti.
Il avait fui en catastrophe, mais des bateaux des pirates Murakami étaient apparus devant lui et l'avaient criblé de flèches.
« J'ai pris une flèche dans l'œil droit et une dans la main gauche, et je me suis sauvé comme un fou en hurlant. Les flèches étaient spirituelles, elles ne m'avaient pas vraiment transpercé. Mais depuis, je ne vois plus de l'œil droit, et ma main gauche ne bouge plus. »
Le pêcheur à l'écran montra sa main gauche paralysée.
Même quand il forçait, elle tremblait à peine.
« Ce sont des esprits liés à un lieu, mais leur rayon d'action est large, et parfois imprévisible, c'est ça ? »
Après le pêcheur apparut une femme d'âge mûr qui tenait à deux mains un portrait funéraire.
Sur le portrait, une lycéenne en uniforme souriait. La femme et sa fille étaient venues s'amuser en famille sur une plage quand les pirates Murakami les avaient attaquées.
« Mon mari a été tué, et ma fille enlevée. »
La femme elle-même avait été assommée sur la plage, puis laissée là, et avait survécu.
Pour des pirates Murakami d'une époque où l'on chantait que la vie humaine dure cinquante ans, la mère d'une lycéenne était apparemment trop vieille pour qu'on l'enlève et qu'on lui fasse porter des enfants.
Avoir échappé à la mort, c'était déjà ça, peut-être.
Mais sa fille, enlevée, n'était jamais revenue. Emmenée dans l'autre monde, en avait-on fait l'épouse de quelque pirate ?
La deuxième vidéo recueillait la détresse des victimes.
Kazuki ferait sa rentrée au lycée en avril.
Comme il avait fait savoir qu'il voulait boucler la mission avant, il fut décidé qu'il ferait sortir son shikigami, le patrouilleur fantôme, fin mars, depuis le port d'Hiroshima, où se trouve la 6e région des garde-côtes.
Seraient présents en témoins le directeur de l'Agence de l'onmyō, le directeur des garde-côtes, tous les onmyōji de rang A sauf le numéro 7, seize hauts fonctionnaires, huit garde-côtes, et la très auguste personne.
Jamais autant d'onmyōji de rang A ne se réunissaient, même pour combattre un yōkai.
« Pourquoi une telle brochette… »
« C'est l'occasion de voir les cartes d'un nouvel onmyōji de rang A. Coordination en cas d'apparition d'un yōkai de rang A, capacité à le retenir, force qu'on pourra déduire d'un yōkai s'il vous bat… C'est une mine d'informations. Ceux qui ne viennent pas sont soit des imbéciles, soit pas de vrais rangs A. »
Alors que Kazuki tremblait devant cette assemblée prestigieuse, le directeur de l'Agence lui expliqua la situation.
À partir du numéro 7, ils n'étaient là que pour faire le nombre ; Kazuki devina que le numéro 7 ne pouvait pas se montrer en tant que rang A. À l'inverse, le numéro 8, qui prendrait sa retraite si Kazuki était promu, était bien obligé de venir.
Ayant compris, Kazuki salua l'assemblée, puis matérialisa le patrouilleur fantôme dans le port.
« PL200, sors. »
Le patrouilleur fantôme se posa dans le port comme une plume qui tombe, sans donner la moindre impression de poids, sans même soulever de vague.
Puis il abaissa de lui-même sa passerelle d'embarquement.
Pour le nom du patrouilleur fantôme, Kazuki avait repris celui d'avant le naufrage, PL200. Compte tenu de toutes les sensibilités en jeu, on peut dire qu'il n'avait guère eu le choix.
« C'est la première fois que je monte sur un patrouilleur. »
Le renard du ki, numéro 3 des rangs A, monta le premier ; à sa suite, les participants empruntèrent la passerelle les uns après les autres.
Les patrouilleurs de classe Miyako sont de grands navires de cent dix-sept mètres de long et quatorze mètres quatre-vingts de large au maximum.
Plus un navire est long et étroit, meilleure est sa tenue à la mer. C'est pourquoi les navires des garde-côtes sont élancés et effilés.
Côté armement, deux canons de 40 mm ; quatre moteurs diesel développant 17 652 kilowatts, pour plus de vingt-cinq nœuds. Une plateforme capable d'accueillir un gros hélicoptère, et deux vedettes rapides de sauvetage de sept mètres.
Les patrouilleurs de classe Miyako allient à un haut niveau puissance de feu, vitesse et polyvalence.
Une fois à l'intérieur, les participants firent le tour du premier carré, réservé aux officiers, du second carré, pour l'équipage, du vaste local à matériel, de la soute bourrée de combinaisons de plongée, des coffres où étaient rangés les radeaux de survie…
« Les équipements de ce navire sont-ils utilisables ? »
La question venait du directeur des garde-côtes.
« Une fois matérialisées, les combinaisons repoussent l'eau, et les bouées et les radeaux flottent. Mais si mon ki s'affaiblit, combinaisons, bouées et radeaux disparaissent. Ils disparaissent aussi si on s'éloigne trop de moi : on ne peut pas compter dessus comme équipement. »
N'ayant aucune envie qu'on l'exploite, Kazuki mit en garde le directeur des garde-côtes.
Certains onmyōji de rang A, qui voyaient la puissance occulte imprégnant le patrouilleur, Uga, le numéro 2, en particulier, eurent un sourire en coin, mais ils ne trahirent pas un onmyōji de leur camp devant une autre organisation.
« Nous appareillons. »
Sans un bruit, en pilotage automatique, le patrouilleur fantôme quitta le quai en douceur.
Sur un vrai patrouilleur, le capitaine, après avoir vérifié le bon fonctionnement des moteurs, de la barre et des instruments, donne des ordres de manœuvre détaillés à l'officier de navigation, à la passerelle.
On annonce à bord « Paré à appareiller ». Puis, après les ordres concernant l'embrayage, les manettes et la barre, on lance des consignes du genre « Machine bâbord arrière 0,5, tribord avant 0,5, larguez les amarres », pour faire défaire une à une les aussières qui retiennent le navire au quai.
Ensuite, en jouant finement des deux moteurs, on écarte peu à peu la coque du quai.
Mais le patrouilleur fantôme, étant lui-même un fantôme, quitta le quai naturellement, sur l'ordre de son maître, comme un homme qui se lève de sa chaise.
Les garde-côtes, qui jusque-là fusillaient Kazuki du regard, ouvrirent de grands yeux, stupéfaits par les mouvements du patrouilleur fantôme.
Trente minutes après l'appareillage.
Alors qu'ils naviguaient près de la zone où apparaissait la flotte fantôme, un brouillard se leva devant eux.
« Nombreux échos sur le système de veille et de poursuite infrarouge. »
C'étaient les marins fantômes du patrouilleur fantôme qui faisaient ce rapport.
Le système de veille et de poursuite infrarouge détecte le rayonnement thermique, le dispositif de surveillance et de collecte de preuves à distance détecte la lumière ; mais les systèmes de détection d'un vaisseau fantôme détectent la puissance occulte.
« N'entrez pas dans le brouillard. Reculez. »
Les patrouilleurs de classe Miyako filent plus de vingt-cinq nœuds (46,3 km/h).
Le plus rapide des navires des pirates Murakami, le kobaya, avait, selon un document de l'époque d'Edo, parcouru quinze ri sur le lac Biwa en quatre heures, soit 14,5 km/h.
Dans une course de vitesse, le patrouilleur ne pouvait pas perdre.
Pendant qu'il reculait en gardant ses distances, on vit plus de cent bateaux de bois surgir du brouillard et foncer droit sur le patrouilleur fantôme.
Des hommes en pagne ramaient, ou tenaient leur arc prêt.
Le son ne portait pas jusqu'à eux, mais rien qu'à les voir, on croyait entendre les cris vigoureux des rameurs et les ordres du chef pirate commandant de tirer.
Sur les plus grands des bateaux de bois, les atakebune, flottaient même des bannières. Elles portaient l'emblème des pirates Murakami : le caractère « 上 », « dessus », dans un cercle.
Le trait était élégant ; on avait sans doute demandé la calligraphie au supérieur de quelque temple.
Ayant repéré les fantômes, Kazuki s'adressa au directeur de l'Agence de l'onmyō.
« Cible repérée. Puis-je ouvrir le feu ? »
« Autorisé. Anéantissez-les. »
Avec l'autorisation du directeur, Kazuki donna ses ordres aux marins fantômes.
« Lors de la seconde bataille de l'embouchure de la Kizu, les pirates Murakami ont pris la fuite quand les canons des navires cuirassés s'en sont pris à leurs atakebune. Cette fois, le but est l'anéantissement total. Laissez les atakebune pour plus tard, et détruisez au canon de 40 mm les petits bateaux, en commençant par les plus proches. »
« Virage de quatre-vingt-dix degrés sur tribord. Deux canons de 40 mm, parés à tirer. Cible : petites embarcations ennemies. »
Le canon de 40 mm du patrouilleur tire trois cent trente coups par minute, avec une portée utile de dix kilomètres.
Couplé au système de conduite de tir, il assure le suivi automatique des cibles et le calcul balistique, et peut même intercepter un missile de croisière.
Les obus du canon du patrouilleur ne sont pas explosifs, mais s'ils touchent un navire ennemi, ils peuvent le cribler de trous et détruire ses moteurs.
L'adversaire étant un vaisseau fantôme, il ne coulerait pas même avec une coque percée, mais un coup au but tiré par un esprit lui infligerait forcément des dégâts. Frappés par un corps spirituel de rang A moyen, la plupart des corps spirituels volent en éclats.
Les deux tubes, d'une puissance inégalée, se braquèrent sur les petites embarcations ennemies.
« Feu ! »
Aussitôt l'ordre donné, un « Dgadgadgadgan ! Dgadgadgadgan ! Dgadgadgadgadgadgadgan ! » fit vibrer lourdement l'air : les deux canons de 40 mm avaient ouvert le feu, chacun par rafales de quatre coups.
Les obus spirituels s'abattirent l'un après l'autre sur les kobaya au loin.
Un obus de canon de 40 mm mesure, douille comprise, quarante millimètres de diamètre et trois cent soixante-quatre de long.
Un rouleau de papier toilette fait trente-huit millimètres de diamètre et cent quatorze de long : un obus de 40 mm est donc un bloc de métal plus long que trois de ces rouleaux mis bout à bout.
Une masse de métal de cette taille file à mille vingt et un mètres par seconde et vient frapper de sa pointe acérée.
Les obus spirituels tirés par le patrouilleur fantôme étaient efficaces contre les kobaya, eux aussi des vaisseaux pirates fantômes.
Comme de vrais kobaya bombardés au canon de 40 mm, ils volaient en éclats sans la moindre résistance, et les hommes en pagne à leur bord étaient projetés spectaculairement dans les airs.
« Quelle puissance effrayante. »
L'onmyōji numéro 8 des rangs A laissa échapper ce commentaire dans un soupir.
En voyant les navires pirates exorcisés les uns après les autres, il avait sans doute voulu dire que lui en serait totalement incapable. C'était presque une façon d'annoncer qu'il acceptait sa retraite.
Pendant qu'un onmyōji de rang A se résignait à la retraite, le patrouilleur poursuivait son bombardement.
Ayant constaté que quelques dizaines de kobaya avaient été balayés en un clin d'œil, Kazuki ordonna de prendre aussi pour cible les sekibune, de taille moyenne.
« Ajoutez les sekibune moyens aux cibles. »
« Saisie des paramètres. »
« Dispersez-moi ces pirates. »
Le massacre à sens unique s'étendit aux sekibune.
Tiré hors de portée de la flotte pirate fantôme, le bombardement arracha les avirons des sekibune et fit voler en éclats leurs coques.
Les pirates à bord étaient projetés, et ceux qui prenaient un coup direct étaient réduits en miettes.
Les sekibune résistaient un peu mieux que les kobaya, mais la différence était presque négligeable. Dispersés, ils finirent en débris engloutis par la mer.
La flotte, décimée en un instant, se hâta de faire demi-tour.
« La flotte ennemie vire de bord ; elle semble chercher à décrocher. »
« N'en laissez pas échapper un seul. Ajoutez les atakebune aux cibles, et en avant. »
« Canons de 40 mm, cible supplémentaire : grandes embarcations ennemies. Saisie des paramètres. »
« Anéantissez-les jusqu'au dernier. »
Les canons de 40 mm à commande automatique ajustèrent rapidement leur visée.
L'instant d'après, des obus gros comme un bras d'enfant furent crachés à la cadence de trois cent trente coups par minute.
Un fracas retentit sur un coin de la mer intérieure de Seto, des gerbes d'écume jaillirent, et les navires pirates, fuyant en tous sens, étaient rabotés et dispersés.
Lourds et lents, les navires ennemis n'avaient aucune chance d'échapper au patrouilleur.
Pour montrer à ses alliés son écrasante supériorité, Kazuki donna un nouvel ordre.
« Affichez sur le panneau latéral : "TU ES DÉJÀ MORT". Ils ne comprendront sans doute pas, mais ça nous permettra de tester l'appareil. »
Sur son ordre, le message « TU ES DÉJÀ MORT » s'afficha sur le panneau d'injonction d'arrêt du patrouilleur fantôme.
Sans se soucier du directeur des garde-côtes, resté bouche bée, Kazuki continua de disperser la flotte pirate.
Tant que la puissance occulte de Kazuki ne s'épuisait pas, le patrouilleur fantôme ne manquerait ni d'obus ni de carburant. Et la puissance occulte de Kazuki suffisait à ressusciter le patrouilleur fantôme plusieurs fois.
Écrasant ses adversaires en portée, en puissance de feu et en vitesse, le patrouilleur fantôme les poursuivait en les bombardant sans pitié.
Il n'y avait aucun risque que des pirates en réchappent.
« Au fait, il y a d'autres navires pirates ? »
« Laissez-nous ce shikigami une semaine environ. Il n'en restera plus un seul. »
À la question lancée en passant par Kazuki, le directeur de l'Agence répondit, l'air consterné.
