Deuxième jour à l'auberge.
Après le petit déjeuner, alors que Kazuki se détendait au salon de thé de l'auberge en sirotant un café, Seiya, en face de lui, se répandait en regrets.
« Bon sang, si seulement ma puissance occulte était plus élevée… »
Et si la puissance occulte de Seiya avait été plus élevée, que se serait-il passé ?
Yūhi avait posé sa condition, « si vous donnez aussi du ki à ma mère et à ma sœur », et Seiya l'avait acceptée.
Seiya avait fait appel à Kazuki, un onmyōji de haut niveau, par l'intermédiaire de l'Association des onmyōji.
Yūhi ne pouvait donc pas prendre tout le ki de Seiya, puis le jeter comme un objet qui ne sert plus.
Si un yōkai trompait un onmyōji, Kazuki le signalerait lui aussi à l'Association.
La famille Sasaki ne pourrait alors plus obtenir la moindre coopération de l'Association.
Les onmyōji membres de l'Association refuseraient toute nouvelle mission, la fourniture de talismans serait suspendue, et la famille se retrouverait vite étranglée.
Si Seiya avait rempli la condition, Yūhi aurait donc forcément accédé à sa demande.
Même avec un garçon décevant comme Seiya, s'il avait eu de quoi faire vivre une famille, la relation se serait faite.
Yūhi avait le même âge que Seiya, et c'était une beauté qui rappelait les femmes du Nord.
Hier, c'était vraiment une occasion unique.
Vu la puissance occulte de Seiya, on ne pouvait pas dire qu'il était passé tout près, mais au vu de la taille du poisson qu'il avait laissé filer, ses regrets devaient être d'autant plus vifs.
« Un homme-lézard de rang D, tu pourrais en faire ton shikigami, non ? »
« J'en veux pas, crétin ! »
Seiya rejeta avec force l'avenir où un homme-lézard serait assis à côté de lui.
Le nombre et la qualité des shikigami qu'un maître peut commander dépendent aussi des formules et de l'affinité avec les shikigami, mais avant tout de la puissance occulte du maître.
Pour soumettre un shikigami, on lui propose un contrat du genre : « Je te donne ma puissance occulte, alors obéis-moi. »
C'est un peu comme un contrat de travail dans la société humaine.
Qu'on fasse travailler l'employé ou non, une fois qu'on l'a engagé, il faut lui verser un salaire.
Pour soumettre un yōkai de rang D, le maître se voit prélever sur sa propre puissance occulte, en guise de frais de personnel, de quoi faire fonctionner pleinement un rang D.
S'il ne fournit pas de puissance occulte, c'est une rupture de contrat de la part du maître, et le contrat de soumission devient caduc.
Pour Seiya, la charge en puissance occulte de soumettre Yūhi était trop lourde, mais un homme-lézard de rang D, il en était capable, pensait Kazuki.
« Un homme-lézard, ça a l'air costaud, ça doit être pratique, je trouve. »
« Ce genre de monstres, ça fait rêver que les gamins de primaire. »
Seiya ne voulait vraiment pas entendre parler d'un homme-lézard.
Comparé à Yūhi, il ne pouvait évidemment pas l'accepter.
Renonçant à consoler Seiya avec un autre shikigami, Kazuki proposa une autre solution que de faire fabriquer des talismans par Sara.
« Réfléchissons à une autre méthode que les talismans fabriqués par mon employée. »
« … Ouais. »
« J'y ai un peu réfléchi : qu'est-ce que tu dirais de tracer un cercle dans une partie de l'auberge, sous le plancher de ce salon de thé par exemple, pour collecter le ki que les clients dirigent vers les deux sœurs ou vers la patronne, et compenser comme ça ? »
Les yōkai aspirent le ki des humains.
Mais en dehors de les tuer pour les dévorer, il existe d'autres méthodes : le transmettre par contact, en touchant de la main par exemple, ou le transmettre à l'aide d'un cercle.
La première, Kazuki l'avait utilisée sur Seiya évanoui et sur Sara pour ses talismans. La seconde, c'est celle que Seiya avait tentée avec Yūhi.
Ce que proposait Kazuki, ce n'était pas de tenter un contrat de shikigami, mais seulement de récupérer le ki qui leur était adressé au lieu de le laisser se dissiper en pure perte.
Avec la méthode de Kazuki, on aspirait du ki sans propriétaire, sorti du corps : ce n'était pas un délit.
Personne n'est poursuivi pour avoir utilisé l'air présent dans l'atmosphère.
Et collecter du ki libéré dans l'atmosphère, c'était exactement la même chose.
Rassembler le ki qui flotte simplement dans l'air demande beaucoup d'efforts, mais c'est une autre affaire quand les clients eux-mêmes dirigent leur ki vers Yūhi.
S'ils dirigeaient d'eux-mêmes leur ki vers elle, c'était, en bien plus petite quantité, la même chose que lorsque Kazuki avait transmis son ki à Seiya ou à Sara. En complétant par une formule, la destinataire pourrait le recevoir, comme quand Seiya avait envoyé son ki à Yūhi.
« Si on le trace sous la moquette, ça n'abîmera pas le décor. »
« Le cercle, je peux le tracer, mais avec la puissance occulte des gens ordinaires, ça suffira pas, si ? »
Seiya ne rejetait pas l'idée elle-même, mais doutait qu'elle règle le problème de fond.
Le ki qui s'échappe naturellement ne suffirait-il pas ? Face à cette inquiétude de Seiya, Kazuki évoqua un moyen de faire diriger davantage de ki vers elles.
« Par exemple, un café à soubrettes, qu'est-ce que tu en dis ? On leur adresserait du ki, non ? »
« … Hein, quoi ? »
Seiya, ébranlé, remua, et sa chaise racla le sol.
Yūhi, qui donnait un coup de main au salon de thé, s'approcha alors d'eux.
« Bonjour. »
Yūhi, qui venait les saluer, portait un kimono aux couleurs vives qui attiraient l'œil.
Il était un peu différent de ceux, aux couleurs sobres, que portaient les serveuses de l'auberge : elle donnait l'impression d'une jeune patronne en tenue spéciale.
« Bonjour. »
« B-bonjour. »
Kazuki lui rendit poliment son salut, Seiya répondit brièvement, l'air gauche.
« Où en est la fabrication des talismans ? »
« Ça avance bien. Nous étions justement en train de discuter d'une façon de collecter du ki sans talismans. »
Après s'être déclaré et avoir magistralement échoué, il n'était pas étonnant que Seiya soit mal à l'aise.
Venu en renfort, Kazuki n'eut d'autre choix que d'expliquer à sa place le projet qu'ils étaient en train d'étudier.
« … Voilà pourquoi nous étudions un moyen de reproduire, en beaucoup plus faible, la collecte de ki par un cercle qu'a tentée l'onmyōji Abe. Pour qu'on vous adresse plus facilement du ki, nous nous demandions si une tenue de soubrette ne serait pas une bonne idée. »
La tenue des soubrettes, ces domestiques des maisons britanniques entre autres, n'avait rien d'étrange pour quelqu'un qui fait le service.
Le client servi peut faire l'expérience fictive d'avoir lui-même des domestiques et s'amuser à jouer, hors du quotidien, les membres de la haute société.
La serveuse, de son côté, porte simplement un uniforme qui n'a rien de bizarre et sert le café comme d'habitude.
Certaines femmes n'aimeraient sans doute pas l'idée, parce que les clients masculins les regarderaient d'un drôle d'œil. Mais dans le cas de Yūhi, sa vie était en jeu. Elle avait besoin de ki, alors qu'on lui en adresse, c'était exactement ce qu'elle souhaitait.
Dans le cadre d'une auberge de tradition, une tenue de soubrette se remarquerait et attirerait facilement l'attention. Ajoutée à l'apparence d'une tsurara-onna, elle rivait à coup sûr le regard des clients.
Et Yūhi demanda simplement quelle serait l'efficacité.
« Quelle serait l'efficacité ? »
« Voyons. Même si l'on ne récupère qu'un millième du ki qu'on obtiendrait en dévorant un humain, il suffit de servir mille personnes. En gros… »
En faisant le service une heure par jour au salon de thé, et si dix clients lui adressaient leur ki, on atteindrait mille personnes en cent jours.
En se relayant chaque heure avec sa sœur et sa mère, le salon de thé de l'auberge devait bien être ouvert environ trois heures.
Une heure de travail par jour, ce n'était pas difficile à tenir. Comme il suffisait d'atteindre le total sur la durée, elle pourrait même faire des pauses pendant les périodes d'examens.
« C'est une estimation, mais si ça ne suffit pas, il suffit d'augmenter le temps de travail, ou de compléter avec des talismans de niveau inférieur. »
« Ce n'est peut-être pas impossible, mais d'où vous est venue l'idée des soubrettes ? »
« Je l'ai vu par hasard à la télévision. »
L'émission que Kazuki avait vue par hasard faisait un reportage sur les agences matrimoniales.
On y voyait une conseillère charismatique recommander à une cliente de « porter une jupe quand elle rencontrait un homme ». D'après l'émission, le mouvement d'une jupe éveillerait chez l'homme l'instinct du prédateur qui guette sa proie.
'J'ai comme l'impression que ça me dit quelque chose… ou pas.'
L'information venant d'une émission de divertissement, une part de mise en scène n'était pas à exclure.
Mais au Japon, en général, seules les femmes portent des jupes.
Un homme qui porterait une jupe s'attirerait les regards déçus et réprobateurs des hommes ordinaires, et le regard froid des femmes ordinaires. La police lui ferait sans doute subir un contrôle.
On a donc l'idée préconçue que quelqu'un en jupe est une femme, et c'est un fait indéniable que cela fait davantage penser à la féminité.
Kazuki cita les explications de l'émission pour justifier l'idée du café à soubrettes.
« D'après la télévision, une jupe attire plus facilement l'attention des hommes qu'un pantalon. »
« Dans ce cas, un uniforme scolaire, ou une autre tenue, ça marcherait aussi ? »
Faire le service en uniforme scolaire serait-il plus efficace qu'en kimono ou en tenue de soubrette ?
Plus efficace qu'en kimono, sans doute, mais plus efficace qu'en tenue de soubrette, Kazuki en doutait.
Pour Kazuki, lycéen, l'uniforme des filles faisait partie du quotidien, et les adultes qui prenaient le train y étaient sans doute tout aussi habitués. La soubrette, en revanche, sortait de l'ordinaire.
En se faisant servir, le client aurait l'illusion d'être, l'espace d'un instant, quelqu'un qui peut engager une soubrette, ou du moins aurait l'impression d'en avoir eu une à son service ; il pourrait fantasmer toutes sortes de choses liées à ce statut, et en retirerait de la satisfaction, non ?
Se disant qu'il s'agissait de sauver des vies, Kazuki chercha la meilleure solution.
« La tenue de soubrette sort davantage de l'ordinaire, elle attirera peut-être plus facilement l'attention. Il y a sans doute des jours de la semaine ou des heures où l'on attire plus l'attention, mais ça, je ne le sais pas : je vous laisse en juger. »
« … Grrr. »
À côté, Seiya ne put retenir un grognement.
Mais il comprenait que Yūhi avait besoin de ki, et il ne s'y opposa pas.
En voyant Seiya, onmyōji assez épris d'elle pour lui avoir fait une déclaration, se résigner à contrecœur, Yūhi comprit que la proposition de Kazuki répondait à une vraie nécessité.
« Ça ne me dérange pas, et Hina non plus, je pense, mais je ne veux pas que ma mère porte une tenue de soubrette. »
« Dans ce cas, votre mère pourrait aider le soir au bar de l'auberge, dans son kimono habituel. On peut installer des cercles à plusieurs endroits. »
« Dans ce cas, je vais en parler avec ma famille. »
L'essentiel, dans la conception du cercle, était de ne collecter que le ki libéré, détaché du corps.
Comme les familles Kamo et Abe, qui utilisaient réellement des shikigami, allaient le concevoir ensemble, ce ne serait pas très difficile.
Pour éviter tout problème à l'avenir, il suffirait de demander l'accord de la famille Kasuga, qui dirigeait la préfecture, avant de le mettre en service. Comme le cabinet de Kazuki comptait Sara, leur cousine, il serait très facile de les contacter.
Par la suite, un cercle de collecte du ki fut tracé sous la moquette qui recouvrait le sol de l'auberge.
Et avec la livraison des talismans fabriqués par Sara, la mission de sauvetage des tsurara-onna fut menée à bien.
