« L'onmyōji en chef de la préfecture d'Aomori est mort en service. La situation est extrêmement grave. »
Le directeur de la lutte contre les yōkai de la préfecture d'Aomori clamait haut et fort qu'il y avait crise.
Kasuga Yayoi, l'onmyōji en chef de la préfecture d'Akita, lui répliqua d'un regard froid :
« Je sais qu'il est mort en service vers le printemps. Et je sais aussi que la cause en revient à la préfecture d'Aomori. »
Touché en plein dans le mille, le directeur de la lutte contre les yōkai perdit de sa superbe et se tut.
Yayoi enfonça le clou :
« L'Association des onmyōji se donne beaucoup de mal pour les répartir. Je vous saurais gré de ne pas les user jusqu'à la corde aussi facilement. »
L'Association des onmyōji du Japon fixe à soixante-douze le nombre de places d'onmyōji de haut niveau.
Soit huit onmyōji de rang A et soixante-quatre de rang B.
Et l'Association s'était donné pour objectif de répartir ces soixante-douze onmyōji de façon à en avoir « au moins un dans chacune des quarante-sept préfectures ».
Les onmyōji de haut niveau ne sont soumis à aucune restriction de résidence.
On compte uniquement sur leur bonne volonté, tout en les aidant à s'installer dans de bonnes conditions.
Pour une onmyōji de haut niveau, les grandes familles d'onmyōji implantées dans des préfectures dépourvues d'onmyōji de haut niveau proposent l'un de leurs fils comme prétendant. Puis on organise une rencontre arrangée, assortie de conditions comme le soutien de la préfecture ou la succession à la tête de la branche principale.
Si l'intéressée accepte, la famille qui l'a laissée partir bénéficie en retour de toutes sortes de faveurs lorsqu'elle se trouve en difficulté.
Issue de la famille Gokidō, Yayoi avait épousé un membre de la famille Kasuga d'Akita selon cette entraide à l'ancienne.
Cela ne suffisait toutefois pas à pourvoir toutes les préfectures en onmyōji de haut niveau.
Aussi, l'une des méthodes employées de longue date consiste à proposer une promotion aux meilleurs onmyōji de rang C qui ne tiennent pas particulièrement à leur lieu de résidence, à la condition « d'être promus au rang B en échange de s'installer dans une région dépourvue d'onmyōji de haut niveau ».
– L'intéressé obtient l'honneur d'être reconnu onmyōji de haut niveau.
– L'Association des onmyōji et la préfecture peuvent placer un onmyōji de haut niveau.
– Les habitants de la préfecture ont l'assurance d'avoir un onmyōji de haut niveau.
L'onmyōji de rang B d'Aomori était un onmyōji de rang C originaire d'une autre préfecture, promu à condition d'y déménager.
Qu'un onmyōji de rang B ait été tué était un fait, mais l'évaluation de la menace que représentait le yōkai, elle, divergeait.
« Il est mort côté monts Shirakami de la ligne de Shirakami, dans la préfecture d'Aomori, n'est-ce pas ? La préfecture d'Aomori a dû y avancer pour ses projets d'aménagement. Vous lui en avez trop demandé, on dirait. »
Les monts Shirakami forment un massif qui s'étend de la préfecture d'Aomori à celle d'Akita.
C'est une terre à la nature foisonnante, d'environ mille trois cents kilomètres carrés ; Tōkyō faisant environ deux mille cent kilomètres carrés, les monts Shirakami ont une superficie équivalant à environ six dixièmes de celle de Tōkyō.
Un massif aussi vaste abrite forcément son lot de yōkai. Mais au fil d'une longue histoire, hommes et yōkai avaient appris à se partager le territoire.
Jusqu'où les humains pouvaient-ils approcher du repaire des yōkai sans se faire attaquer ?
Et à l'inverse, jusqu'où les yōkai pouvaient-ils approcher des villages sans se faire exorciser ?
Grâce à cette frontière, la ligne de Shirakami, bâtie au prix d'un temps long et de sacrifices à la mesure, hommes et yōkai avaient vécu en gardant une juste distance les uns des autres.
Puis l'ère moderne était arrivée, et la science et la technique humaines avaient fait d'immenses progrès.
Les yōkai dotés d'un corps physique de rang E ou moins peuvent être éliminés par une section de fusiliers des Forces d'autodéfense.
À partir du rang D, les armes perdent en efficacité, mais une mitrailleuse lourde de 12,7 mm peut en venir à bout.
Pour un yōkai de rang C, il suffit de lui tirer dessus avec une arme antichar portative.
Ces dernières années, la frontière entre hommes et yōkai avait été redessinée à plusieurs reprises. Autour des monts Shirakami aussi, des aménagements avaient été lancés pour redessiner la frontière.
Et lorsque, face à la résistance des yōkai, la préfecture d'Aomori avait envoyé des onmyōji et les Forces d'autodéfense dans les monts Shirakami, ceux-ci avaient essuyé une cuisante riposte.
« Comme vous le dites, nous avons perdu l'onmyōji de rang B d'Aomori, ainsi que près de cent hommes d'un régiment d'infanterie des Forces d'autodéfense. Et les dégâts causés par le yōkai se sont étendus rapidement après l'opération. Il s'agit d'une jorōgumo, qui s'en prend activement aux humains. »
C'étaient les humains qui avaient attaqué les monts Shirakami en premier.
Le directeur de la lutte contre les yōkai d'Aomori le taisait délibérément et présentait les choses comme si c'était le yōkai qui avait commencé à attaquer les humains : ce discours inspira à Yayoi un profond déplaisir.
Les yōkai attaquent les humains.
Mais ils connaissent aussi la frontière entre hommes et yōkai.
Cette fois, en tout cas, c'était le camp humain qui avait le premier enfreint la règle tacite et envenimé la situation.
La jorōgumo est un yōkai araignée capable de prendre forme humaine.
Elle capture ses proies dans des fils tissés de son aura de yōkai et les dévore à la manière d'une araignée. À mesure qu'elle grandit, ses proies montent en gamme : insectes, oiseaux, animaux, humains, yōkai.
Petite araignée, elle n'a guère de puissance, mais si elle mange beaucoup de proies et vit longtemps, elle grossit et la force qu'elle renferme augmente.
Et une fois devenue forte, elle donne naissance à des petites araignées, les élève jusqu'à un certain point, puis les laisse prendre leur indépendance.
« La jorōgumo se venge si l'on fait du mal à ses petits. Comme la plupart des êtres qui élèvent leur progéniture, d'ailleurs, mais la préfecture d'Aomori a dû s'attirer sa rancune. Elle est plus intelligente qu'un humain et comprend notre langue : c'est une adversaire coriace. »
Yayoi mit les liens de cause à effet au clair devant le directeur de la lutte contre les yōkai.
« Qui cherche les ennuis les trouve. Personne n'a proposé d'abandonner la nouvelle zone d'aménagement ? »
« C'est impossible, voyons. On y a déjà investi plusieurs centaines de milliards de yens, et des habitants de la préfecture y vivent. »
Comprenant qu'il était inutile d'enjoliver les choses, le directeur de la lutte contre les yōkai se résigna à dire la vérité.
Au Japon, les responsables politiques sont choisis par les élections.
Si ce nouvel aménagement, dans lequel on avait englouti plusieurs centaines de milliards de yens, échouait et que tout l'investissement était perdu, le gouverneur et l'assemblée préfectorale d'Aomori, qui avaient décidé du projet, auraient des comptes à rendre aux habitants.
À plus forte raison si des habitants avaient été mis en danger : échouer et se retirer était inacceptable.
Le directeur de la lutte contre les yōkai ajouta une raison de ne pas reculer :
« Et puis, même si nous nous retirions, cela ne servirait à rien si la jorōgumo venait nous attaquer. Il faut donc l'exterminer. »
Face à un yōkai trop puissant, on se retire, on redessine la frontière, et l'affaire est close. Cette fois, comme les humains semblaient pouvoir l'emporter, on se résignait de mauvaise grâce à appeler des renforts de la préfecture voisine.
Les monts Shirakami en question s'étendaient sur les préfectures d'Aomori et d'Akita.
Si les yōkai des monts Shirakami attaquaient les humains, les habitants d'Akita seraient donc touchés eux aussi.
La famille Kasuga, à qui l'on soumettait l'affaire, était une famille d'onmyōji d'Akita, tenue d'intervenir si la préfecture d'Akita subissait des dégâts.
Vu sa position, elle ne pouvait pas ignorer la demande.
Sans dissimuler son déplaisir, Yayoi posa ses conditions pour accepter.
« C'est la préfecture d'Aomori qui est à l'origine de tout cela. Si vous ne nous présentez pas des conditions et une rémunération à la hauteur, nous ne pouvons pas accepter une mission d'exorcisme contre un yōkai qui a tué un onmyōji de rang B. Vous êtes bien sûr libres de vous adresser à d'autres onmyōji. »
« Comme cela concerne aussi la préfecture d'Akita, nous sollicitons la coopération des onmyōji d'Akita. »
Yayoi foudroya du regard le directeur de la lutte contre les yōkai d'Aomori.
« Pour exorciser un yōkai de rang B, l'usage veut qu'on fasse appel à un onmyōji de rang A, et le tarif est d'un milliard de yens. Comme un onmyōji de rang B a été tué, ce sera le double cette fois : deux milliards. Et vous mobiliserez aussi les Forces d'autodéfense. »
« Je vais en référer, mais nous vous solliciterons sans doute. »
Yayoi avait posé des conditions sévères, mais la préfecture d'Aomori, qui ne pouvait pas se retirer, les accepta.
Le contrat fut signé, et des onmyōji partirent pour les monts Shirakami.
Rang A : Gokidō Yoshiichirō (chef de famille)
Rang B : Kasuga Yayoi, Gokidō Yoshisuke (frère cadet du chef de famille)
Kasuga Kazuyoshi (fils aîné), Kasuga Yuzuki (fille aînée)
Gokidō Yoshitomo (deuxième fils de Yoshiichirō), Gokidō Fūka (fille aînée de Yoshiichirō)
Rang C : Gokidō Sara (fille aînée de Yoshisuke), Gokidō Shion (deuxième fille de Yoshisuke)
De la branche principale des Gokidō, seul l'héritier ne participait pas. C'était pour éviter que la famille ne s'éteigne en cas d'anéantissement : ils ne prenaient jamais la même mission.
Quant au partage de la rémunération, l'Association prélevait d'abord un dixième.
Les un milliard huit cents millions restants étaient répartis à raison de sept dixièmes et demi pour la branche principale, un dixième et demi pour la famille Kasuga et un dixième pour la branche cadette, et les onmyōji furent convoqués.
C'est alors que Sara, de la branche cadette, qui avait eu vent de l'affaire, fit une proposition à son père.
« La famille Kasuga a un dixième et demi pour trois rangs B, et nous un dixième pour un rang B et deux rangs C. Ça ne s'équilibre pas, non ? »
« Où veux-tu en venir ? »
« Je peux prendre une partie de ma part pour envoyer une mission nominative à Kamo Kazuki ? »
« Il n'a que la licence de rang C. Même si tu le fais venir, ça ne comptera pas comme un rang B en plus. »
Face à Yoshisuke, l'air mécontent, Sara lui montra la vidéo du duel entre le Gyūki et le tesso diffusée l'autre jour.
Un Gyūki d'une puissance manifestement au moins de rang B moyen abattait sa massue sur un tesso de la force d'un rang B et le rouait de coups.
Puis, une fois le tesso bien entamé, les Yatagarasu l'arrosaient de leurs techniques des cinq éléments et le rabotaient uniformément sur tout le corps.
Sous les coups et la purification des cinq éléments, le tesso disparaissait dans un hurlement.
La vidéo avait été vue plusieurs millions de fois en quelques jours à peine. Il était possible que le mont Hiei ait été entièrement libéré, et l'Association des onmyōji avait commencé ses vérifications.
« Sa licence n'est pas de rang B, mais en réalité, il en est où ? »
« … Tu es une onmyōji en titre, Sara. Si tu veux faire venir un autre onmyōji avec ta propre rémunération, libre à toi. »
C'est ainsi que Kazuki reçut une mission nominative de la part de Sara.
