Plusieurs mois passèrent.
Maintenant que je comprenais la langue, j'avais appris un certain nombre de choses.
D'abord, mon nom dans cette nouvelle vie : je m'appelais, semblait-il, Ars Louvent.
À vrai dire, j'étais incapable de me rappeler mon nom d'avant.
Je me souvenais de la vie que j'avais menée, mais mon nom, lui seul, s'était entièrement effacé.
Si je m'en étais souvenu, j'aurais eu deux noms et je m'y serais perdu ; au fond, c'était peut-être mieux ainsi.
Autre chose : il se pouvait que ce monde ne soit pas la Terre.
Pourquoi le pensais-je ? Parce que le niveau de civilisation était bien trop bas comparé à celui de la Terre.
Pas de télévision, pas de radio, encore moins de smartphone : il n'y avait même pas l'électricité, et l'on s'éclairait à la lampe. Bref, la maison ne contenait pas le moindre objet digne d'être appelé une commodité moderne.
Chez des gens très pauvres, je l'aurais compris, mais la maison était plutôt grande et luxueuse. Difficile de prétendre que nous étions pauvres.
Il n'était pas exclu que je sois né dans une famille particulièrement excentrique, si bien que cela seul ne permettait pas de conclure.
Mais j'avais une autre raison de penser que je n'étais pas sur Terre.
On élevait dans la maison une créature que je n'avais jamais vue.
On aurait dit un chien, mais ce n'en était pas un.
Des ailes lui poussaient dans le dos. En les agitant, il pouvait s'élever de deux ou trois mètres dans les airs.
Sans les ailes, il aurait ressemblé à un chin, ce chien de compagnie originaire du Japon.
Au passage, on l'appelait, semblait-il, Arsis.
Des chiens ailés capables de voler, il n'y en avait tout de même pas sur Terre.
Force m'était de conclure que, selon toute vraisemblance, je n'étais pas sur Terre.
Quel genre de monde était-ce ? Je n'en savais encore rien de précis.
Mais puisqu'il y avait des chiens ailés, il y avait de fortes chances que ce soit un monde de fantasy.
Décidément, je m'étais retrouvé embarqué dans une drôle d'affaire.
***
Trois ans passèrent.
À trois ans, je pouvais évidemment marcher et parler. J'avais parfaitement assimilé la langue.
Et je commençais à bien connaître la situation dans laquelle je me trouvais.
D'abord, le monde où j'étais né : c'était bel et bien un autre monde que la Terre.
J'étais né, semblait-il, dans l'Empire de Summerforth, sur le continent de Summerforth.
Je n'avais jamais entendu parler de ce continent ni de ce pays. Ils n'existaient nulle part dans l'Histoire.
J'appris en outre l'existence de la magie, un art qui permet de faire naître du feu, jaillir de l'eau, bref, de produire toutes sortes de phénomènes prodigieux.
En voyant de la magie, je fus bien obligé d'en avoir la certitude : j'étais dans un autre monde.
Quant à la maison Louvent, où j'étais né, il s'agissait apparemment d'une famille noble.
Elle gouvernait un petit territoire appelé Lamberg, d'environ deux cents foyers et mille habitants.
J'étais né fils aîné de la maison Louvent et, selon toute apparence, destiné à en hériter.
Franchement, cela ne m'inspirait que de l'inquiétude.
Moi qui n'avais jamais été qu'un employé de bureau, pourrais-je vraiment occuper une position où l'on mène les autres ?
Si seulement on me laissait confier les affaires à mes subordonnés et passer mon temps à m'amuser…
Enfin, j'avais découvert une dernière chose.
Je possédais, semblait-il, un certain pouvoir que les gens ordinaires n'avaient pas.
***
« Bonjour, jeune maître. »
« Bonjour. »
Je m'étais rendu au terrain d'entraînement, juste à côté du manoir.
La maison Louvent pouvait mobiliser environ cent vingt soldats, pour la plupart des paysans.
Entre deux travaux des champs, ces paysans venaient s'exercer ici, sur le terrain d'entraînement.
Coups de lance, tirs à l'arc : ils s'entraînaient à toutes sortes de choses.
« Le jeune maître vient souvent par ici, dites donc. »
« À trois ans à peine, il promet, celui-là. »
Persuadés qu'un enfant de trois ans s'intéressait aux arts martiaux, les hommes me voyaient d'un bon œil.
En réalité, les arts martiaux ne m'intéressaient pas.
Ce qui m'intéressait, c'étaient les gens.
Je fixai un homme qui s'exerçait à la lance et utilisai un certain pouvoir.
Son nom : [Évaluation].
L'Évaluation, voilà le pouvoir particulier que je possédais.
En fixant quelque chose avec attention, je pouvais obtenir des informations détaillées à son sujet.
Seules les capacités des êtres humains pouvaient être évaluées.
Personne ne m'avait expliqué que ce pouvoir s'appelait Évaluation.
Ce nom, je le lui avais donné moi-même.
Comme il me permettait de connaître les détails d'une chose, le mot « évaluation » m'avait paru le plus approprié.
Tandis que je continuais de fixer l'homme, un panneau noir apparut devant mes yeux. Y étaient inscrites les informations de l'homme que je regardais. Personne d'autre que moi ne pouvait voir ce panneau.
Voici ce qu'il indiquait :
[Millet Crystal, 21 ans, ♂]
[・Statistiques]
[Commandement 21/35]
[Bravoure 60/62]
[Intelligence 22/32]
[Politique 15/31]
[Ambition 3]
[・Aptitudes]
[Infanterie D]
[Cavalerie D]
[Archerie B]
[Magie D]
[Fortification D]
[Engins de guerre D]
[Marine D]
[Aviation D]
[Stratagème D]
Voilà le genre de statistiques qui s'affichaient, rappelant un certain jeu de stratégie historique que j'adorais.
Le Commandement, c'est l'aptitude à mener une armée.
La Bravoure, c'est la force au combat.
L'Intelligence, c'est la vivacité d'esprit.
La Politique, c'est le talent pour négocier, administrer et arbitrer.
L'Ambition, c'est la propension à trahir.
Le nombre de gauche correspond aux capacités actuelles, celui de droite au potentiel.
Pour situer les valeurs :
100 et plus : un monstre
90 à 99 : exceptionnel
80 à 89 : excellent
70 à 79 : bon
60 à 69 : moyen
50 à 59 : médiocre
40 à 49 : mauvais
30 et moins : nul
Quelque chose comme ça.
Si c'était comme dans ce fameux jeu, ce devait être à peu près cela.
À force d'observer toutes sortes de gens, j'en étais du moins arrivé à la conclusion qu'on pouvait s'y fier, dans une certaine mesure.
Venaient ensuite les aptitudes.
L'Infanterie : l'aptitude au combat rapproché.
La Cavalerie : l'aptitude au combat monté.
L'Archerie : l'aptitude au combat à l'arc.
La Magie : l'aptitude au combat magique.
La Fortification : l'aptitude à bâtir des places fortes.
Les Engins de guerre : l'aptitude à manier et à fabriquer des engins de guerre.
La Marine : l'aptitude au combat sur un navire.
L'Aviation : sans doute existait-il une façon de combattre dans les airs ; l'aptitude à cela, donc.
Le Stratagème : l'aptitude à concevoir des tactiques qui font tourner la bataille à son avantage.
D était la note la plus basse, S la plus haute.
Au passage, cette Évaluation ne marchait pas sur moi. Même en regardant une partie de mon corps visible à l'œil nu, comme ma main ou mon ventre, aucune statistique n'apparaissait. Regarder mon visage dans un miroir ne donnait rien non plus. J'aurais voulu connaître mes propres talents ; ne pas pouvoir le faire était franchement dommage.
Quant aux statistiques de Millet, qui s'entraînait sous mes yeux, sa Bravoure était correcte, mais tout le reste était désastreux.
Cela dit, un simple soldat n'a généralement pas mieux.
Les autres aussi avaient une Bravoure tout juste correcte et le reste en ruine. Certains n'avaient même pas cela.
Mais une chose m'intriguait chez Millet.
Il avait une grande aptitude à l'Archerie. Autrement dit, il devait être doué pour le tir à l'arc.
Or, pour l'heure, il s'exerçait à la lance.
Je l'observais depuis un moment déjà, et il ne faisait que s'entraîner à la lance, sans jamais faire mine de toucher un arc.
N'avait-il aucune intention de se servir d'un arc ?
J'allais le lui demander.
« Toi, là, Millet. »
« Hein ? Q-quoi donc, jeune maître ? Et puis, vous connaissez mon nom ? »
Que je lui adresse la parole le prit au dépourvu.
« Pourquoi n'utilises-tu pas l'arc ? »
« L'arc ? Ben, c'est une arme de minables, ça. On tire de loin, là où l'ennemi peut pas vous atteindre. C'est pas des manières d'homme. »
La raison était assez futile.
Dans ce cas, mieux valait le lui faire essayer.
Avec une aptitude B, il manierait sans aucun doute l'arc avec une certaine habileté.
« Essaie une fois. »
« Hein ? »
« Tu as du talent. Essaie une fois. »
« Non mais même si c'est vous qui le demandez, jeune maître… »
Millet voulut refuser, mais les soldats lui lancèrent tous en même temps des regards qui disaient à peu près : « C'est le jeune maître qui te le demande. Tu vas pas refuser. »
« Pfff, d'accord, j'y vais. »
Il avait répondu dans un soupir.
Les soldats n'étaient pas au courant de mon Évaluation. Ils cherchaient simplement à se faire bien voir du fils du seigneur.
« Moi qui ai jamais touché un arc… »
Tout en grommelant, il prit un arc et des flèches.
Puis il visa la cible.
« Millet, pour une première fois, tu ferais mieux de tirer d'un peu plus près. D'où tu es, t'atteindras jamais la cible. »
Un soldat habile à l'arc lui donna ce conseil, mais…
« Tire d'où tu es. »
Comme je le lui avais ordonné, il tira sans se rapprocher.
Millet banda l'arc au maximum, puis relâcha la corde et décocha la flèche.
La flèche fila droit et se ficha net au centre de la cible.
À ce spectacle, tous, excepté moi, ouvrirent de grands yeux.
