« Votre Altesse, que signifie ce soudain… ! »
Devant le brusque revirement du prince, le comte se leva d'un bond et s'exclama ; le prince lui expliqua :
« Puisque la famille Moner fait preuve de loyauté, la famille royale ne peut pas rompre le pacte.
Le mieux serait que la famille Moner mène elle-même cette enquête. »
Le comte voulut de nouveau intervenir, mais la voix ferme du prince fut plus rapide.
« Le roi devait s'inquiéter de ce point, et c'est pourquoi il m'a envoyé ici à la place de mon frère aîné.
Si la famille royale rompt le pacte la première, la famille Moner n'aurait-elle pas toutes les raisons de ne plus tenir parole ? »
À ces mots, le comte, le visage cramoisi, laissa échapper un grognement et se rassit.
Cette fois, ce fut Ian qui prit la parole.
« Vous devriez y réfléchir à deux fois vous aussi, comte.
La famille royale ne veut absolument pas de guerre, absolument pas.
Pour l'instant, elle peut peut-être agir de votre côté, mais vous aiderait-elle au point de rompre un pacte ?
En sachant que la famille Moner exigera du sang en guise de prix pour ce pacte ? »
Plutôt que de faire la guerre à la famille Moner, il serait plus rapide et plus commode de tuer la source de ce gâchis et de mettre quelqu'un d'autre à sa place.
Le corps du comte tremblait tandis qu'il serrait les deux poings devant cette menace à peine voilée.
« Jeune seigneur… ! »
« Votre Altesse, nos positions étant si différentes, je crois que poursuivre cette conversation serait une perte de temps.
Ce fut un grand honneur de vous rencontrer, Votre Altesse, mais je vais prendre congé. »
Ian, qui s'était levé, s'inclina poliment devant le prince, puis adressa un doux sourire au comte qui le foudroyait du regard comme s'il voulait le tuer.
« Surtout, si jamais vous veniez à obtenir la tête que je veux, même par accident, contactez-moi. »
En disant cela, il fit glisser son pouce en travers de sa gorge, et le comte cria comme pris d'une crise :
« Jeune seigneur, vous, jusqu'au bout ! »
« Hahaha !
Intéressant, jeune seigneur, vous êtes vraiment intéressant ! »
Laissant derrière lui ces deux cris opposés, Ian quitta le château seigneurial, suivi par le regard insistant du prince.
***
« Mais qu'est-ce que c'est que ça ! »
Le capitaine des chasseurs regardait autour de lui, incrédule.
Tous ses autres compagnons gisaient à terre, sans doute morts, et il était le seul encore debout.
C'étaient pourtant des chasseurs d'elfes.
Des chasseurs qui s'attaquaient aux elfes, êtres bénis de la nature capables de communier avec les esprits et de tirer à l'arc dès leur naissance grâce à la bénédiction du mana.
Les chevaliers avaient beau resplendir avec leurs belles épées et leurs armures, il avait pensé, non, il était certain qu'en forêt, on ne pouvait pas les vaincre.
Lui-même, bien qu'il n'ait pas obtenu les méthodes d'entraînement au mana des nobles, avait atteint le sommet de l'Utilisateur de 3e classe, et pas un seul de ses camarades n'était incapable d'utiliser le mana ; cette certitude n'était donc pas de l'arrogance, mais simple confiance.
Et pourtant.
« Mais tombe donc, espèce de monstre ! »
Le monstre qui se tenait devant lui semblait parfaitement indemne, même après avoir affronté à lui seul tous les chasseurs.
Chaque fois que le sang des chasseurs jaillissait sous son fléau d'armes et lui trempait le corps, il entrevoyait ses dents d'un blanc nacré.
Elle n'était pas seulement indemne : elle prenait clairement plaisir à la situation.
« Ouaaaah ! »
Il prit appui sur le sol et abattit son épée, mais il ne parvint qu'à entailler un peu sa peau sombre.
« N-non ! »
Le fléau, abattu il ne savait quand, emplit son champ de vision.
Clang !
Au même moment, une épée s'abattit par-derrière, et le capitaine perdit connaissance.
***
« Mademoiselle Reina… »
Akasha, qui avait vivement bloqué de son arc le fléau de Reina et maîtrisé le capitaine des chasseurs, regardait Reina avec des yeux craintifs.
Une vapeur brûlante, pas encore refroidie, montait du sang poisseux qui couvrait Reina, et ses yeux teintés de rouge, tels ceux d'un prédateur, filaient sans cesse de tous côtés à la recherche de la proie suivante.
En plein combat, son trait [Soif de sang] activé jusqu'à la limite, elle tenait moins d'une personne que de l'incarnation d'une légendaire engeance démoniaque.
Bien sûr, cela n'avait été possible que parce que les rôdeurs étaient là pour l'aider chaque fois qu'elle était en danger, mais même seule, il était impossible de l'imaginer perdre.
« Ah !
Je suis désolée.
Le jeune maître m'avait dit seulement d'aider à la vengeance… »
Reina, qui regardait autour d'elle depuis un moment, revint à elle et inclina la tête pour s'excuser.
« N-non.
Il en reste encore quelques-uns en vie, et nous avons bien capturé leur capitaine. »
Akasha tourna la tête et regarda autour d'elle.
L'une des chaînes qui entravaient les elfes noirs depuis des centaines d'années venait de se briser, si simplement, si dérisoirement.
Ils avaient fui et couru jusqu'au bout du monde, suivant l'enseignement de leurs anciens : mieux valait éviter, on serait en sécurité en se cachant.
La vengeance exaltante dont elle avait rêvé à chaque instant, en vivant le long de cette route de fuite qui semblait sans fin, était plus douce qu'elle ne l'avait imaginé, et si facile qu'elle se sentait bête d'en avoir eu peur.
'Forcément.
Les chasseurs n'ont pas eu le temps d'utiliser poison ni pièges.'
Ils n'avaient sans doute pas compris, jusqu'au tout dernier moment, que dans cette chasse, c'étaient eux la proie.
Akasha regarda le capitaine à terre et emplit ses poumons de l'air de la forêt, mêlé à l'odeur âcre du sang.
Comme pour ne jamais oublier cet instant.
« Pourquoi ai-je vécu aussi bêtement jusqu'ici ? »
Comme elle murmurait doucement pour elle-même face à ce vide soudain, la voix claire de Reina lui parvint de derrière.
« Parce que c'était la seule façon que vous connaissiez.
J'ai appris qu'il y a des choses qu'on ne voit pas tant que quelqu'un ne vous a pas retiré votre bandeau. »
« Tant que quelqu'un ne vous a pas retiré votre bandeau… »
Ayant fini de parler, Akasha fit signe à ses membres de la rejoindre.
Il était maintenant temps de rendre la pareille à l'humain qui lui avait offert la lumière.
***
Tard dans la nuit.
« Ils ont donc échoué ? »
Treon tournait nerveusement en rond en se rongeant les ongles.
« Bon sang.
Je n'aurais pas dû les laisser partir comme ça.
Ils ne vont quand même pas vendre notre nom ?
Nous pouvons toujours feindre l'ignorance, mais… »
« Peut-être ont-ils capturé une elfe et se sont-ils enfuis ? »
« Ces types-là ? »
« Même les chevaliers savent que la famille royale a bougé à cause du différend entre les deux domaines.
Vous ne croyez pas que ces types, qui vivent de leur débrouillardise, le savent aussi ?
On dirait qu'ils ont compris que c'était un piège mortel et qu'ils ont fui… »
Devant les paroles plausibles du chevalier, l'expression de Treon se froissa.
Les chasseurs d'esclaves, qui allaient et venaient au château ces derniers temps, avaient peut-être saisi l'atmosphère qui y régnait.
Maintenant que la famille royale était mêlée au différend entre Obsol et Moner, si l'on apprenait que le fils aîné d'Obsol avait envahi le territoire de Moner pour se procurer des esclaves, la position d'Obsol deviendrait difficile.
N'importe qui doté d'un demi-cerveau devinerait qu'Obsol tenterait de tuer les chasseurs pour les faire taire.
« Pff… Ce serait un soulagement qu'ils aient réussi à s'échapper… »
Ce n'était pas une tâche difficile, comme s'en étaient vantés les chasseurs.
S'ils obtenaient un esclave, tant mieux, sinon, ils pourraient simplement filer en douce.
Une tâche simple, si on pouvait l'appeler ainsi.
Il n'y avait aucun moyen de garder cette vaste forêt avec seulement quelques centaines de soldats ; à moins d'agir avec une bêtise incroyable, ils ne se feraient pas prendre.
« Malgré tout, par précaution, attendons jusqu'à ce soir. »
Le sentiment de malaise ne voulait pas le quitter.
Il frissonna et entra dans la tente du campement pour échapper à l'air de la nuit.
***
Cette nuit-là.
Ian, qui avait suivi Lina jusqu'au campement, regardait Treon avec des yeux aussi froids que la lune dans le ciel nocturne.
« Là, c'est le salaud qui a essayé de chasser les elfes. »
« … »
« Ça ne vous met pas en rogne ? »
Ian, le visage tordu par un profond froncement de sourcils, parla d'un ton irrité en regardant Akasha.
« Ce salaud devrait se cacher dans son château seigneurial, et il ose dresser un campement ici, même pas loin de la forêt de l'ouest, pour attendre.
Il est stupide à quel point ? »
Ian désigna les chevaliers qui se promenaient autour de la tente.
« Regardez-moi ce spectacle ridicule.
Pour cacher leur identité, ils ne portent même pas d'armure.
Ils n'ont même pas repeint les emblèmes de leurs armures, ils sont juste venus vêtus de cuir de monstre.
Qu'est-ce qu'il faut avoir dans la tête pour faire un choix aussi stupide ? »
Ian comme Akasha en connaissaient bien la raison.
Ils n'avaient rien à craindre.
Même après avoir envahi le territoire de Moner, même après avoir engagé des chasseurs d'elfes pour réduire en esclavage les elfes de la forêt de l'ouest, ils n'avaient jamais imaginé être attaqués, et jusque-là, personne ne les avait jamais punis.
Alors ils ne pouvaient même pas concevoir d'autres ennemis.
« Ils ne vous considèrent pas comme des ennemis, ni même comme des proies.
Ils vous voient juste comme des jouets, comme des chiens errants qu'on peut attraper dans la rue pour s'amuser. »
Des jouets rares et beaux, parfaits pour s'amuser et pour se pavaner.
Les yeux noirs de Ian se tournèrent vers Akasha.
« Ça ne vous met pas en rogne ? »
Akasha ne dit rien et se contenta de baisser la tête.
Des larmes, versées dans une colère incontrôlable, imbibèrent en silence le sol sec.
Voilà ce que signifiait être une elfe noire.
Si elles révélaient leur puissance, la nation et l'Église crieraient que les elfes noirs maudits s'agitaient ; elles devaient donc se taire malgré leur puissance, et se laisser chasser sans défense.
Chose risible, elles devaient rester là bêtement à regarder ceux-là mêmes qui prétendaient craindre les elfes maudits enfermer leurs amis et leur famille dans des cages de fer.
Sans même savoir que c'était la volonté du dieu qu'elles suivaient avec tant de ferveur.
« Moi, ça me met en rogne.
Qu'un salaud incompétent ne sache pas qu'il est incompétent et fasse le malin, qu'il croie pouvoir faire ses saloperies juste devant mon domaine et rentrer chez lui vivant.
C'est pour ça que je vais faire de la famille Moner un domaine que plus personne ne pourra jamais prendre de haut. »
La main de Ian empoigna l'épaule d'Akasha.
« Pour ça, il faut que je devienne un vrai vaurien.
Ce n'est qu'ainsi que je pourrai rosser les salauds qui ignorent et insultent la famille Moner, et piétiner ceux qui nous méprisent pour s'élever. »
En entendant le serment du vaurien, Akasha ravala ses sanglots et parla d'une voix qui grinçait comme du métal raclé, comme si elle mâchait chaque mot.
« Nous aussi, nous deviendrons les démons qu'ils ont tant maudits.
Nous deviendrons des démons, et nous donnerons à ceux qui nous craignaient tant une raison de le faire. »
Ian, un sourire en coin devant cette réponse satisfaisante, dit gaiement :
« Alors commençons par ce salaud stupide, là-bas. »
Ian leva la main et murmura :
« Toutes les unités, en position. »
Il se retourna vers les rôdeurs, qui bandèrent leurs arcs à cet ordre.
Ils allaient désormais devenir des objets de terreur.
Le continent entier connaîtrait un jour la terreur des flèches qui pleuvent des ténèbres.
Alors, plus personne n'oserait traiter les elfes noirs à la légère.
Il leva la tête, regarda le ciel et prit une inspiration.
L'air froid emplit ses poumons.
« Tirez. »
Comme il abaissait la main levée, dix flèches quittèrent les arcs sans un bruit, et juste derrière elles, dix autres suivirent.
Ce n'est que lorsque de plus en plus de flèches ornèrent le ciel qu'un chevalier qui les avait repérées cria :
« Attaque ennemie !
Entourez-vous de mana et défendez-vous ! »
Le chevalier, qui semblait meilleur commandant que prévu, donna aussitôt l'ordre, mais les flèches, imprégnées à la fois de mana et d'énergie spirituelle, brisèrent le mana que les chevaliers avaient dressé à la hâte et leur transpercèrent les membres.
Les chevaliers d'Obsol, qui avaient de toute façon ôté leurs armures, s'effondrèrent sans opposer de véritable résistance.
« Kuaaak !
Repli, repli ! »
« Le jeune maître !
Protégez le jeune maître ! »
« Les flèches sont imprégnées de mana !
N'essayez pas de les bloquer, courez ! »
Tandis que les chevaliers paniqués s'agitaient dans la confusion en voyant leurs camarades tomber en un instant, les rôdeurs réduisaient la distance, tirant des flèches sans relâche.
« D-des elfes noirs ! »
À l'instant où quelqu'un reconnut la peau brun sombre d'Akasha et cria, son sabre courbe fendit la tête du chevalier.
« Mes sœurs !
L'heure de la vengeance est enfin venue ! »
Clang !
Clang !
Clang !
Tandis que la voix claire d'Akasha résonnait, les onze rôdeurs répondirent en entrechoquant leurs sabres courbes.
La plupart des chevaliers rampaient déjà au sol, des flèches plantées dans les membres, et ce qui restait n'était qu'un massacre unilatéral.
Des dizaines de sabres courbes, baignés de clair de lune, scintillaient avec élégance.
***
« Duc, cela ira vraiment ? »
À la question de Lina, qui regardait le champ de bataille d'un air inquiet, Ian, qui regardait aussi, répondit :
« Hmm ?
Ça n'a pas l'air d'aller ?
On dirait qu'elles sont un peu excitées, vu que c'est leur premier vrai combat, mais comme elles sont entrées après en avoir tué la plupart à distance, ça devrait aller.
Si ça tourne mal, on pourra s'en mêler aussi. »
« Ce n'est pas ce que je veux dire… Tout de même, c'est le fils aîné d'Obsol, et ce sont des chevaliers d'Obsol.
Ça ne posera pas de problème si nous les tuons comme ça ? »
« Qu'est-ce que tu racontes ? »
Ian avait parlé d'une voix espiègle.
« Où vois-tu des chevaliers d'Obsol ?
Moi, je ne vois que des intrus aux tenues suspectes. »
Ces salauds étaient venus sans même porter l'armure de leur domaine, pour tuer les chasseurs d'elfes et les faire taire.
Comme ils auraient dû faire passer les elfes en contrebande si les chasseurs avaient réussi, ils n'avaient naturellement pas déclaré leur passage aux frontières du domaine, et ils avaient usé de pots-de-vin pour aller et venir à Lier.
Autrement dit, la seule à savoir qu'ils étaient là, c'était Lina, qui les suivait depuis le début.
« Nous avons attrapé les brigands malfaisants qui tourmentaient les trois domaines depuis si longtemps, et devine quoi, ces salauds ont même envahi la famille Moner !
La faible famille Moner, tremblant de peur, a maîtrisé les brigands et… »
Ian écarta grand les mains d'un air espiègle.
« Elle a, “par accident” !
Découvert là le fils aîné de la famille Obsol ! »
Devant ces paroles absurdes, Lina, la bouche légèrement entrouverte, le fixa.
« Obsol croira ça ? »
« Il ne voudra pas y croire.
Mais il y a quelqu'un qui n'aura pas d'autre choix que d'y croire. »
« Qui donc ? »
Voyant le combat toucher à sa fin, Ian leva la tête et contempla en silence la lune, qui brillait vivement et éclairait les ténèbres.
« Le roi. »
Toutes les pièces étaient en place, et le tableau était complet.
Maintenant, comment le roi allait-il bouger ?
« Si même le roi n'y croit pas, la Maison Moner pourrait bien devenir la Nation Moner. »
Ni Moner ni le roi ne voudraient jamais déclencher une guerre, mais on a bien le droit de rêver, non ?
« La Nation Moner… ce nom est un peu nul. »
C'est le nom de famille de notre père.
Ah, c'est vrai, c'était le père de Ian.
Ian, qui en rit tout bas, laissa son regard se poser sur le champ de bataille.
