En route vers la Tour de Magie du domaine pour accueillir le prince, le comte Obsol, tout en pressant le pas, s'affairait à élaborer un plan.
'J'ignore pourquoi le prince est venu jusqu'ici, mais ce fou n'est certainement pas venu travailler ; je vais donc le divertir avec de l'alcool et des femmes, et me servir des fonctionnaires chargés des dossiers pour tenir la famille ducale en respect…'
Les nobles qui soutenaient le premier prince et les nobles de la faction du roi lui traversèrent l'esprit.
'Le marquis Dmitry ne bougerait jamais avec le deuxième prince… Le comte Rothsun ?
Auraient-ils dépêché un comte pour les affaires de la famille ducale ?'
Si le premier prince était venu en personne, il n'aurait pas eu à s'inquiéter le moins du monde.
Il avait la tête si encombrée qu'elle semblait sur le point d'exploser.
'Quel que soit le fonctionnaire chargé du dossier, je dois le convaincre d'envoyer au palais royal une demande de médiation.
Il faudra que je donne une fête si grandiose que le deuxième prince ne pourra même plus bouger.'
Une grande cérémonie d'accueil se préparait déjà au château.
Les fonctionnaires chargés du dossier le prendraient peut-être mal, mais ils ne pouvaient ignorer l'erreur du palais royal, qui avait dépêché le deuxième prince pour une affaire aussi importante.
Le comte était sûr de pouvoir les convaincre.
Du moins jusqu'à ce qu'il se retrouve face à face avec le deuxième prince, qui attendait, assis par terre à l'entrée de la Tour de Magie.
« … Votre Altesse ? »
Autour du prince, il n'y avait pas un seul serviteur ni domestique.
Il était d'usage qu'un membre de la famille royale dissimule autant que possible son identité lorsqu'il recevait une mission du roi, mais le prince, sans cacher ses yeux d'or éclatants ni ses cheveux d'or, symboles de sa légitimité au sein de la famille royale de Reime, ni sa splendide tenue d'apparat aux dizaines de broderies dorées, se leva, épousseta ses vêtements tachés de terre et le salua avec désinvolture.
« Comte Obsol, cela faisait longtemps.
C'est la première fois depuis le dernier banquet ? »
« Votre Altesse, c'est un grand honneur de vous rencontrer ainsi.
Par hasard, les personnes qui vous accompagnent… ? »
« Les personnes qui m'accompagnent ?
Ah, il semble que vous n'ayez pas encore reçu le message.
Le roi m'a confié les pleins pouvoirs sur cette affaire. »
À cet instant, le monde s'obscurcit devant les yeux du comte.
Dire que le prince visitait le domaine seul, sans un seul fonctionnaire chargé du dossier.
'Ce n'est rien.
Si j'envoie une requête au palais royal pendant qu'il est ivre, ils n'auront d'autre choix que de dépêcher quelqu'un d'autre.'
Peut-être le premier prince ou un marquis viendrait-il à sa place.
Le comte, qui s'était mis en marche pour escorter le prince, fit discrètement signe de la main au majordome et à l'aide de camp, et tous deux détalèrent.
Après s'en être assuré, le comte regarda le prince avec l'expression la plus naturelle possible.
« Je vous prie de m'excuser, mais je ne m'attendais pas à ce que vous arriviez si vite, et les préparatifs ne sont pas encore terminés.
Puisque Votre Altesse a fait un long voyage, en attendant, peut-être un repas… »
Tandis que le comte s'épongeait avec un mouchoir et demandait sa compréhension, le prince montra les dents en souriant et secoua la tête.
« Le repas, ce n'est pas la peine.
Comment pourrais-je, moi qui suis venu sur ordre de Sa Majesté le roi, perdre mon temps ?
Le salon de réception fera l'affaire ; d'abord, j'aimerais entendre en détail ce qui s'est passé jusqu'ici. »
Devant l'attitude bien plus volontaire du prince qu'il ne l'avait imaginé, le visage du comte se durcit.
'On m'avait dit que c'était un homme incapable de vivre un seul jour sans alcool ni femmes… ?'
Il avait entendu dire que le prince l'avait personnellement demandé au roi, mais le comte, persuadé que le prince n'était certainement pas venu dans ce domaine reculé pour travailler, rouvrit la bouche.
« Votre Altesse, vous avez fait un long voyage, et je crains que votre santé ne souffre si vous vous mettez tout de suite à vos devoirs.
Que diriez-vous de vous y mettre après un court repos ? »
« Hmm… Vous le pensez vraiment ? »
Devant l'air du prince, qui semblait sincèrement y réfléchir, le comte se réjouit intérieurement.
« Bien sûr.
Vous vous sentirez seul pendant votre repos, alors un peu d'alcool et quelques amuse-bouche… »
À l'instant où le comte, persuadé que le prince ne saurait se maîtriser devant l'alcool, ouvrit la bouche avec entrain, le regard glacial du prince se tourna vers lui.
« Étrange.
Le roi m'a ordonné de vous aider, mais vous ne semblez avoir besoin d'aucune aide.
Se pourrait-il que vous ayez menti au roi ? »
À la voix tranchante du prince, aussi tranchante que son regard, le comte tressaillit un instant.
« Ou bien essayez-vous de me tromper ? »
« Comment serait-ce possible ?
Votre Altesse, je m'inquiétais simplement de votre bien-être… »
Le prince, qui hocha la tête aux paroles du comte, désigna l'avant du menton et dit :
« Alors c'est réglé.
J'ai beaucoup de choses à entendre, alors entrons. »
Le prince n'attendit même pas la réponse du comte et se dirigea à grands pas vers le château.
***
« Asseyez-vous confortablement, comte. »
Comme le prince, installé au bureau du comte, parlait avec assurance, le comte regarda tour à tour le prince et le canapé, l'air embarrassé.
Il n'avait de toute façon aucune intention de réclamer la place d'honneur devant le prince, mais de là à s'asseoir dans son fauteuil, alors qu'il y avait un très bon canapé où tous deux pourraient s'asseoir face à face.
Le comte, qui avait légèrement froncé les sourcils de mécontentement, approcha naturellement une chaise et s'assit.
« Oui, Votre Altesse. »
« Bien. J'ai entendu le rapport, mais il y a beaucoup de points que je ne comprends pas. »
Le prince, qui s'était penché en avant comme pour l'interroger, regarda le comte.
« Ce vaurien a changé ? »
Le comte fut un instant décontenancé par cette question inattendue.
Le comte, noble depuis sa naissance, enchaîna naturellement :
« Oui.
Il semble que son état se soit aggravé. »
« Son état s'est aggravé ? »
Le comte avala sa salive et ouvrit la bouche.
« Juste avant que la famille Moner ne coupe complètement ses échanges avec nous, il nous a contactés par le réseau de contact d'urgence de mon subordonné et a menacé de tuer mon second fils.
Il est clair que l'état du jeune seigneur s'est détérioré. »
« L'état du jeune seigneur… »
Voyant le prince prendre une expression grave, comme s'il réfléchissait, le comte continua d'enfoncer le clou.
« Comme vous le savez, Votre Altesse, ce n'est pas un grand secret que le jeune seigneur de la famille Moner souffre de démence.
Si mécontent soit-on, menacer de tuer le fils légitime d'une grande maison.
C'est une chose qu'on ne peut faire que sous l'emprise de la folie. »
Les paroles du comte se déversaient comme un torrent.
Il ne mentionna rien de ce qu'avait fait Obsol, et jeta au contraire le doute sur les actes du jeune seigneur.
« … C'est plus grave que je ne le pensais. »
Voyant le prince hocher la tête d'un air grave, le comte se força à retenir son rire et dit :
« C'est exact.
Les atrocités de la famille Moner ont franchi les… »
Cependant, les paroles suivantes du prince furent tout autres que ce qu'attendait le comte.
« Dire que l'autorité de la famille royale est tombée si bas qu'un noble de Reime se moque du fils légitime de la famille royale sous ses yeux. »
Comme les yeux d'or, froids, du prince se tournaient vers le comte, celui-ci tressaillit malgré lui.
« Je suis venu ici pour mener une médiation aussi équitable que possible, conformément à l'ordre du roi.
Cependant, si vous continuez à essayer de vous servir de moi de la sorte, je n'aurai d'autre choix que de prendre parti. »
« Qu'est-ce que cela est censé… »
Le comte tenta de protester, mais la voix du prince était ferme.
« Le jeune seigneur se déchaîne-t-il vraiment sans raison ? »
« C-c'est que… »
La sueur coula dans le dos du comte décontenancé.
Comme il ne pouvait pas déclarer fièrement qu'il avait vendu des vivres mêlés de sable, il devait trouver une autre raison.
« La guilde marchande que dirige mon fils avait une petite dette envers une jeune guilde, et le jeune seigneur, qui s'est emparé de la créance par la force, a provoqué ce tumulte en exigeant qu'on rembourse l'argent. »
« Une dette ?
Une dette, il suffit de la rembourser. »
« Si la somme était raisonnable, nous l'aurions fait.
Le montant que la famille Moner exige de nous est de cent cinquante millions d'or. »
Le prince fixa le comte, les yeux écarquillés.
« Cent cinquante millions ?
C'est une somme bien plus importante que je ne le pensais, mais tout de même, c'est étrange.
S'ils ne pouvaient pas obtenir l'argent, ils auraient pu prendre les vivres, mais au lieu de cela, ils ont coupé le commerce des vivres ?
Pourquoi ont-ils fait ça ? »
Comme le comte roulait des yeux et évitait son regard, le prince posa le menton dans sa main et poursuivit :
« Comte, soyons clairs : je compte entendre les deux versions de l'histoire.
Si vous comptez me cacher quelque chose, vous feriez bien d'être sûr de ne jamais être découvert. »
« C-cacher ?
Nous n'en avons simplement pas parlé parce que nous n'avons pas encore saisi la situation avec exactitude. »
« Dites-moi ce que vous savez. »
« C-c'est que la famille Moner prétend que les vivres que nous avons vendus étaient mêlés de sable. »
À cet instant, le corps du prince se raidit.
« Dans les vivres ?
Du sable ?
Pourquoi ? »
Le prince, qui regardait le comte d'un air incrédule comme s'il ne comprenait absolument pas, demanda lentement :
« Ne me dites pas que vous avez vendu des vivres mêlés de sable à la famille Moner, l'avant-garde qui protège la Forêt des Bêtes Démoniaques ? »
Même en parlant, le prince avait l'air de ne pas y croire.
Le duc avait beau avoir disparu, vendre du sable à la famille Moner.
Le comte, croisant le regard dégoûté du prince, vendit aussitôt son fils.
« C-cette partie est gérée par mon second fils, je ne la connais pas bien.
Comment pourrais-je faire une chose pareille exprès ?
Il y a dû y avoir une erreur inévitable dont je n'ai pas connaissance… »
Voyant le comte se mordre la lèvre et inventer des excuses au fil de l'eau, le prince murmura doucement :
« Des fous. »
La famille Moner, bien qu'elle n'ait pas obtenu le titre de duché souverain, n'en était pas loin.
Personne de la famille royale ne pouvait poser le pied sur la terre de Moner sans la permission de la famille Moner, et la famille Moner, de son côté, quittait rarement le territoire de Moner sans la permission de la famille royale.
La laisse qui reliait la famille royale et la famille Moner, c'était le contrôle des vivres par l'intermédiaire des trois domaines.
Ils avaient soigneusement maintenu un contrôle lâche par les vivres, comme on apprivoise un loup sauvage.
« On dirait que vous ne craignez pas la colère de la famille royale ? »
Le prince, qui laissa échapper un rictus devant cette situation incompréhensible, foudroya le comte du regard.
« C-ce n'est pas ça… ! »
« Attendez, mais pourquoi la famille Moner n'a-t-elle pas fait de rapport à la famille royale ?
Si les trois domaines jouaient avec les vivres, ils auraient pu envoyer une lettre personnelle et demander une médiation, comme ils le font maintenant… »
Le visage du prince, qui réfléchissait, se durcit.
Si les trois domaines s'unissaient, il n'était pas difficile de trafiquer les vivres, mais pour cela, il leur fallait l'aide du pouvoir central.
Comme la famille Moner, à qui l'on avait servi du sable, ne serait certainement pas restée les bras croisés, elle aurait demandé une médiation au pouvoir central, et la famille royale aurait envoyé une personne compétente pour la médiation.
« C'est mon frère… »
Il était clair que le premier prince, qui avait soudain reçu le soutien loyal des trois comtes quelques années plus tôt, était derrière eux.
« Eh bien, je suis venu ici parce que j'en avais assez de voir mon frère faire des siennes, et voilà que j'entends une chose à laquelle je ne m'attendais pas. »
Il comprenait maintenant pourquoi le prince héritier avait voulu venir ici.
Comme c'était une affaire dans laquelle il était impliqué, il voulait sans doute nettoyer le désordre proprement.
Le problème, c'était…
« Que diable comptait-il faire dans cette situation ? »
Il ne voyait aucun moyen de régler cette situation sans heurt.
La famille Moner avait déjà coupé les échanges avec Obsol.
Si les relations s'étaient détériorées au point de menacer de tuer le second fils du comte, ce n'était pas une situation qu'on pouvait améliorer avec des promesses ou des contrats.
Le regard du prince, posé sur le comte qui bafouillait de nouveau des excuses, s'assombrit.
***
Ian, qui avait quitté le château seigneurial d'Obsol, entra dans une chambre d'auberge près du château, où Reina et Akasha, qui l'attendaient, l'accueillirent.
« Bon retour, jeune maître. »
« Oui, me voilà. »
Ian tourna la tête et regarda Akasha.
« Les rôdeurs ? »
« Ils attendent hors du domaine. »
Les rôdeurs venus jusqu'ici étaient douze en tout, Akasha comprise.
Comme c'étaient des maîtres de la traque et de l'assassinat, il n'y avait aucun risque qu'ils perdent leur cible.
« Bien.
Les chasseurs d'elfes semblent être avec le fils aîné d'Obsol.
Faites-le suivre par neuf d'entre eux, et lâchez les trois autres dans le domaine pour recueillir quelques informations. »
« Des informations, dites-vous ? »
« La route jusqu'ici était déserte.
J'ignore de qui il s'agit, mais il semble que quelqu'un d'important soit venu.
Ça pourrait poser problème quand nous ferons le ménage, alors découvrez simplement de qui il s'agit.
Quand vous aurez trouvé où sont les chasseurs, prévenez-moi d'abord, sans faute. »
Ian adressa un large sourire à Akasha, qui avait serré les deux poings, en montrant ses dents blanches.
« Alors, bonne chasse. »
Il était sûr que, lorsque la proie, chassée depuis si longtemps, montrerait enfin les dents, pas un seul chasseur ne survivrait.
***
Le prince, entré dans la chambre préparée par le comte, ne parvenait pas à chasser ses pensées, même allongé dans son lit.
« Étrange.
Les actes extrêmes et soudains du jeune seigneur, et les événements qui se produisent par ici, c'est trop pour être une coïncidence… »
Demander cette mission au roi avait été un choix impulsif.
Il avait pensé que c'était le bon moment pour ruiner sa réputation, et l'agaçant premier prince lorgnait sur cette mission.
Il était venu ici pour échouer, à la base, et s'était contenté de regarder autour de lui le cœur léger, mais la situation se révélait plus intéressante qu'il ne l'avait pensé.
« La famille Moner ne s'est pas mêlée de la succession au trône. »
Tout le peuple du royaume de Reime connaissait leur noble sens du devoir : protéger la Forêt des Bêtes Démoniaques et sauver tout le monde.
« Je me demande si ce sera encore le cas quand ils découvriront que le premier prince leur a fait avaler du sable ? »
Pour que la situation en cours soit une coïncidence, elle était trop parfaite.
Des brigands qui rôdent sur la Sauvegarde au moment précis où la famille Moner le souhaiterait le plus, et qui pillent sélectivement les guildes marchandes des trois domaines ?
Le comte soupçonnait Lyt, mais le seul à avoir profité de tout cela, c'était la famille Moner.
Comme il n'y avait plus de duc pour faire bouger la famille Moner, personne ne la soupçonnait.
« Le jeune seigneur a dû bouger. »
Il y avait une autre personne qui, comme lui, avait longtemps vécu derrière un masque souillé de déshonneur pour cacher sa vraie nature.
« Mais alors pourquoi maintenant ?
Pourquoi a-t-il bougé maintenant, justement ? »
Il eut beau y réfléchir, il ne trouva pas de réponse à cette question, et ne parvint pas du tout à s'endormir.
