Si l'on avait demandé qui était d'ordinaire la personne la plus occupée du domaine des Moner, tout le monde aurait désigné le régent, mais depuis que Roberto avait été ligoté vivant au milieu de la place du marché, la personne la plus occupée du château seigneurial était sans conteste le chef du service d'audit, Bain.
« Ugh… Hé, je vais partir plus tôt. »
Comme il frissonnait sans cesse sous un froid soudain en examinant ses documents, il s'adressa à son adjoint.
Surpris, l'adjoint dévisagea Bain avec des yeux grands ouverts.
« Chef ? »
Le vieux grincheux entre tous les vieux grincheux.
Bain, dont il pensait qu'il avait pour principe de mourir au travail s'il le fallait, partait plus tôt.
Aux paroles de l'homme qu'on surnommait « le Golem » parce qu'il était si méticuleux et infatigable, l'adjoint répondit, les yeux stupéfaits :
« Ah… Mais nous avons encore une énorme pile de travail en retard aujourd'hui. L'enquête sur le service de sécurité est presque terminée : il faut décider de l'étendue des sanctions. »
« Ha… »
Découragé par les paroles de son subordonné, Bain, abattu, s'ébouriffa les cheveux et maugréa ce qu'il avait sur le cœur.
« Putain, s'ils ont enfreint la loi, ils doivent être punis selon la loi. On ne peut pas juste tous les jeter en prison et laisser le tribunal s'en charger ? »
« Le nombre de crimes signalés cette année dépasse celui des affaires enregistrées ces vingt dernières années : le tribunal est complet jusqu'à l'année prochaine. Ils nous ont demandé de n'envoyer que les affaires graves et de régler les petites ici, par des amendes. »
« Même comme ça, ce n'est pas normal ! Hé ! La plupart de ces salauds ont touché de l'argent d'autres domaines : si on leur dit de payer l'amende avec cet argent, c'est encore un pays, ça ?! Il faudrait au moins les jeter en prison ! »
Devant l'affirmation catégorique du chef de service, le chef d'équipe se gratta la tête, embarrassé.
« Les, les prisons sont aussi pleines en ce moment… On m'a dit qu'il y avait deux personnes par cellule d'isolement. »
« Ha, merde. Ce domaine part vraiment en vrille. »
En entendant le mot interdit, le chef d'équipe sursauta et désigna l'avis écrit sur une grande planche de bois accrochée à un mur du bureau du chef du service d'audit.
[Il est interdit de dire « Ce domaine part en vrille ».]
Attention : le jeune seigneur pourrait être invoqué.
Après avoir roulé des yeux pour vérifier les alentours, Bain s'assura qu'Ian n'était pas là et poussa un soupir de soulagement.
« Ha… Il faut vraiment que je démissionne ou quelque chose comme ça. Le travail est dur, le régent est une plaie, et le jeune seigneur est un fou… »
Le souvenir des yeux fous du jeune seigneur, la dernière fois, lui fit de nouveau courir un frisson dans tout le corps.
« Je crois que j'ai de la fièvre depuis ce jour-là. Le jour où j'ai rencontré ce fou. »
En y repensant, ça semblait plausible.
Était-ce parce qu'il était resté silencieux même après avoir vu les clercs mourir ?
« Pas possible ! »
Aurait-il été maudit par Dieu ?
« Aïsh ! »
Devant cette pensée soudaine et inquiétante, il secoua la tête pour se calmer et cracha ce qu'il avait en tête comme pour s'en débarrasser.
« Soyons clairs, est-ce moi qui suis allé tuer le clerc ? Le clerc mort ne connaît sans doute même pas mon nom. »
Comment aurait-il pu connaître le nom d'un simple roturier comme lui ?
Si le clerc mort là-bas était devenu un esprit vengeur et avait maudit quelqu'un, ce serait ce jeune seigneur diabolique, ou le chevalier qui avait tiré l'épée sur son ordre.
Par précaution, il résolut de demander à la vice-évêque un sort de purification la prochaine fois qu'il la verrait.
À ce moment-là, l'adjoint, qui fixait d'un air étrange Bain en train de marmonner, demanda :
« Chef ? De quoi parlez-vous ? Un fou ? Un clerc est mort ? »
Ni ses subordonnés ni le service d'audit ne savaient ce que le jeune seigneur avait fait à la Grande Cathédrale.
Grâce à quelque tour de passe-passe, le Saint-Empire lui-même s'était avancé pour invoquer l'intervention de l'engeance démoniaque : tout le monde dans le domaine, hormis lui-même et la vice-évêque, croyait que l'engeance démoniaque avait corrompu puis tué le clerc.
« Ce n'est rien. Rien que penser au jeune seigneur, ça porte malheur. Je veux dire, je sens la folie chez quelqu'un qui n'a même pas encore eu sa cérémonie de majorité. Tu l'as vu aussi, non ? Quand les yeux de ce jeune morveux s'allument, ça me glace le dos. »
Un salaud diabolique.
À voir comment il avait tué ces clercs, c'était peut-être vraiment un diable.
« Je suis tombé sur un porte-poisse. Ah, merde ! J'essayais de ne pas y penser, et voilà que j'y repense. Hé ! Va jeter du sel ! »
Bain fronça les sourcils devant le visage d'Ian, qui s'attardait dans son esprit comme un premier amour farouche, et cria à son subordonné :
« Dépêche-toi ! Si je pense au jeune seigneur, ce diable, c'est que la journée va mal tourner. »
Tout en maugréant que le diable était sûrement la cause de sa nuit agitée, il vit son adjoint fixer le mur d'un regard vide.
« Hé ! Toi aussi tu m'ignores ?! Je t'ai dit de jeter du sel ! Avant que ce salaud diabolique ne débarque encore ici ! »
La dernière fois qu'il était venu, il avait apporté la tête de l'évêque en guise de prétendu cadeau.
Pour être honnête, il ne voulait pas le revoir avant sa retraite.
« Che-chef… »
À cette voix étrange et tendue, Bain leva la tête et regarda l'adjoint assis en face de lui.
Des yeux déconcertés, désorientés et tremblants, une taille qui pivotait lentement, des jambes qui reculaient en douce pour fuir les lieux.
'Fils de pute.'
Un pressentiment funeste lui transperça violemment le cerveau.
'Ô saint Dieu de la Lumière, détruisez le mal afin que ma vie ne soit point éprouvée…'
Il récita en hâte la prière d'exorcisme, espérant l'aide de Dieu, mais comme pour se moquer de son cœur désespéré, la voix sourde d'Ian résonna distinctement derrière lui.
« C'est un diable, tu crois que du sel suffira ? »
Griiinc.
Forçant sa taille tremblante à pivoter, il vit l'incarnation du diable, qui souriait.
« Ah, ha, ha, Jeu-jeune seigneur… »
Tap.
Le diable s'approcha lentement, lui posa la main sur l'épaule et lui chuchota à l'oreille :
« Les méthodes de suicide sont devenues vraiment singulières, ces temps-ci, je trouve. »
À la voix meurtrière du jeune seigneur, un frisson vertigineux l'enveloppa tout entier.
« Que-qu'est-ce que vous racontez ? Ce n'est pas que je le pen-pense vraiment, c'est juste que… »
Aucune excuse convenable ne lui venait.
Il venait de traiter de diable la personne la plus noble de ce domaine : comment aurait-il pu trouver une excuse ?
À cet instant, il pensa à son enfant rusé comme un renard et à sa femme bâtie comme un ours.
'Non.'
Même s'il mourait, l'accusation d'insulte envers un noble ne devait pas s'étendre à sa famille.
Boum, bang !
Réfléchir court, agir vite.
Fidèle au vieux conseil de sa défunte mère, Bain s'agenouilla vivement et se frappa la tête contre le sol.
« Tuez-moi, je vous en prie ! »
***
« Ha. »
Ian claqua la langue en regardant le chef du service d'audit prosterné.
Même avec ce titre, dire qu'il supposait que j'allais le tuer sur-le-champ pour une petite plaisanterie.
Non, à la réflexion, pour un noble de ce monde, c'était peut-être une supposition parfaitement raisonnable.
« Pourquoi est-ce que je te tuerais ? On manque déjà de bras. Rassemble du monde, on a du travail. »
À ces mots, Bain releva légèrement la tête et demanda.
Du travail ?
Et de la bouche du jeune seigneur, qui plus est.
Le ton, l'atmosphère, l'impression : rien de tout ça n'était bon.
« Du travail ? Quel… »
« J'entends dire qu'il y a au marché des fils de pute qui mettent du sable dans le blé. Les anciens disaient qu'il faut couper la langue et les mains de ceux qui jouent avec la nourriture. »
'Où diable existe-t-il un dicton aussi radical ! Espèce de psychopathe !'
Les regards de Bain, qui hurlait intérieurement, et d'Ian, qui arborait un sourire d'une amabilité inquiétante, se croisèrent.
'Ça ne fait pas longtemps qu'on mélange du sable à la nourriture ? Non, plus important : vous allez tous les arrêter ? Le nombre total de marchands au marché…'
Un calcul rapide en donnait au moins une centaine.
Non, ce seraient des centaines de marchands qui seraient arrêtés.
Ils n'avaient même pas bouclé vingt pour cent de l'enquête en cours, et il faudrait y ajouter tous ces nouveaux dossiers.
« Tuez-moi plutôt, je vous en prie ! »
Réfléchir court.
Agir vite.
Les anciens ne disaient-ils pas que les écritures de l'Église et une mère ne se trompaient jamais ?
Comprenant que c'était absolument impossible, Bain se prosterna de nouveau.
« Chef ? Chef, qu'est-ce qui vous prend ? »
« C'est absolument, absolument impossible ! Notre service n'a pas les effectifs pour enquêter sur autant de gens ! »
Était-ce tout ?
Il était impossible que le service d'audit et le service de sécurité ignorent l'existence des sacs de blé mêlé de sable.
Ils étaient simplement incapables de les punir.
« Ce qui se passe au marché, ça ne se règle pas en tuant tout le monde comme à la Grande Cathédrale ! »
Bain ne retint pas ce qu'il avait à dire, même s'il tremblait de peur à l'idée de s'opposer au jeune seigneur fou.
« Si les marchands meurent, l'Association des marchands ne fournira plus de nourriture ! Si l'approvisionnement s'arrête ne serait-ce qu'un mois, des centaines, des milliers de gens du domaine mourront ! »
Les seules choses qu'on pouvait tirer de cette terre, c'étaient des animaux contaminés par l'énergie démoniaque maudite et des sous-produits de monstres.
Même toutes les plantes qui poussaient du sol étaient imprégnées d'énergie démoniaque : les gens ordinaires, sans mana, ne pouvaient manger ni les plantes ni les animaux qui grandissaient sur cette terre.
« Je-je trouverai une meilleure solution ! »
Un instant, il se souvint avoir dit exactement la même chose par le passé, mais Bain fit de son mieux pour ignorer cette inquiétante impression de déjà-vu.
Cependant, l'irrésistible murmure du diable le devança.
« Je suis désolé. J'aimerais bien suivre une meilleure solution s'il y en avait une, mais pour l'instant, il n'y a que deux options. »
Comme Ian tournait légèrement la tête, son regard suivit le sien, et il aperçut vingt femmes vêtues de robes noires.
« Ce-celles-là… »
Les mystérieuses servantes du jeune seigneur, qui avaient barré la route aux clercs à la Grande Cathédrale.
« La première, c'est d'aller au marché avec l'Ordre de la Noblesse Noire et d'exécuter sommairement les criminels. »
Le cœur de Bain s'arrêta un instant avec un bruit sourd.
La tête de l'évêque, qui l'avait regardé depuis le bureau avec quelque chose comme du vide et de la haine, le tourmentait dans ses rêves chaque nuit depuis ce jour-là.
Un homme qui avait tué un évêque dans la Grande Cathédrale hésiterait-il à tuer quelques personnes sur la place du marché ?
« Non ! Une exécution sommaire ! Tous les citoyens ne doivent-ils pas être punis au terme d'un procès et d'une enquête équitables, selon la loi du domaine ?! »
Pour Bain, qui avait fermé les yeux de toutes ses forces, la voix basse et douce d'Ian sonnait comme une tentation.
« Il existe un moyen pour que le service d'audit fasse son travail et qu'on évite de verser un sang inutile. Les gens du domaine ne le savent peut-être pas, mais je pense que les petits enfants du marché préféreraient la seconde méthode. »
Maudit salaud de diable.
L'auditeur, les yeux fermés de toutes ses forces, cria vers son dos :
« Tous les membres du service d'audit, arrêtez ce que vous faites et rassemblez-vous ! Convoquez aussi tous ceux qui sont dehors ! »
Le coin des yeux de Bain, qui serrait les poings, s'humecta.
'J'aurais dû partir plus tôt…'
Son regret résonna, creux, dans son cœur.
***
Rick toisa avec mécontentement le client arrivé tard dans la soirée.
« Non, je sais que vous êtes peut-être occupé, mais vous avez la moindre idée de l'heure qu'il est ?! »
Il n'était pas rare que des clients viennent le soir chercher des herbes : d'ordinaire, il aurait compris et laissé passer, mais vingt-trois heures, c'était trop.
Au moment où il allait dire au client de revenir le lendemain, pour que ça ne se reproduise pas, et lui fermer la porte au nez, l'homme en robe parla :
« C'est bien ici, la guilde marchande du Gobelin d'Or ? »
« Hein ?! Vous êtes venu sans même savoir où c'était ? Cette robe… Vous avez l'air d'un mendiant… Tss. »
En regardant de nouveau l'allure du client, il n'avait pas l'air en bon état.
La main qu'il tenait serrée tremblait comme s'il souffrait, et la robe qu'il portait était taillée dans le tissu le moins cher et le plus commun du marché.
Maintenant qu'il le voyait comme quelqu'un dans le besoin, il ne pouvait pas simplement le renvoyer.
Quelle situation désespérée devait-il vivre pour avoir demandé son chemin et être venu jusqu'ici ?
« Pff, je vais aller à l'intérieur vous chercher de vrais remèdes et quelque chose à manger, alors attendez ici un moment. »
« N-non, je ne suis pas un mendiant… »
« Ah, allez. Je sais, je sais. Je vous donnerai un peu de ma nourriture et un peu de mes économies, alors attendez sagement. Vous avez été blessé par une bête démoniaque ? Il paraît que les clercs soignent les gens sans prendre d'argent, ces temps-ci. »
Les roturiers, longtemps victimes de discrimination, ne fréquentaient plus l'église ni les clercs.
Si bien que, même si un grand changement s'était produit dans toute la Grande Cathédrale à cause de l'incident de quelques jours plus tôt, seule une infime partie des gens était au courant.
« Ma patronne et la vice-évêque de là-bas se connaissent bien. Je vais vous écrire une lettre, alors ne vous inquiétez pas… »
La vue de cet homme, qui semblait être venu chercher une guilde marchande réputée charitable alors qu'il ne voyait pas à un pas devant lui, lui rappelait son propre passé, et la voix de Rick se teinta d'émotion.
« Non, écoutez ce que je vous dis, je vous en prie. Je ne suis pas un mendiant, mais… »
Le gérant du Corbeau d'Or, Demded, regardait Rick d'un air excédé, mais Rick, déjà perdu dans son monde, tapotait encore et encore le dos de Demded pour l'encourager.
« Je le sais parce que j'ai vécu tout en bas, moi aussi. En ce moment, il n'y a peut-être pas de réponse, et pas de lendemain en vue. Mais vous savez, il y a toujours une lumière au bout du tunnel. En vivant, on rencontre une patronne malchanceuse au sang froid, et un jeune sei… diabolique, non, une connaissance de la patronne… »
Pendant que Rick jacassait longuement, Demded, qui l'avait suivi dans le bâtiment, ne cessait d'observer l'intérieur de la guilde.
'C'est bien plus grand que je ne le pensais. De l'extérieur, on aurait dit une guilde au bord de l'effondrement.'
Toutes les marchandises diverses disposées ici et là étaient de grande qualité.
Cela voulait dire qu'il y avait derrière eux quelqu'un capable d'investir un tel capital.
Au moment où il suivit Rick dans l'entrepôt, les yeux de Demded s'écarquillèrent.
« Bonté divine, qu'est-ce que c'est que tout ça… »
La voix de Demded tremblait tandis qu'il regardait dans toutes les directions, comme s'il n'en croyait pas ses yeux.
« Ce n'était pas qu'une petite ou moyenne guilde marchande… »
Un instant, Demded, le visage désespéré, resta planté là à marmonner.
Devant ses yeux s'étendaient des piles de marchandises à n'en plus finir, qu'il ne s'attendait pas à voir ici.
