Le territoire du duché de Moner s'étendait sur toute la Forêt des Bêtes Démoniaques, mais les seules terres réellement exploitées étaient Lier, la ville animée à l'entrée de la forêt, Fort-Central, où se trouvait le château seigneurial, et Fort-Avant, au cœur de la forêt, qui servait de frontière.
Contrairement aux autres familles, qui faisaient de la ville de leur château seigneurial leur capitale, la famille Moner avait pour capitale la ville la plus sûre, « Lier ».
Fort-Central, où se dressait le château seigneurial, était une ville de défense secondaire pour le cas où la frontière serait percée.
Comme tout avait été conçu dès l'origine pour permettre l'évacuation sûre des habitants du domaine, Lier et Fort-Central étaient reliées par une grande route appelée « Sauvegarde ».
« Donc… »
L'Ordre de la Noblesse Noire et Ian étaient embusqués près de cette Sauvegarde.
« Des bandits ? »
Lina, coiffée d'une capuche noire, demanda, déconcertée.
« Exactement. On va attendre ici et dévaliser les marchands qui transportent de la nourriture. »
Qu'est-ce que c'était que ces âneries ?
Il n'y avait pas de bandits sur la Sauvegarde.
Non, il n'y avait même aucune montagne : rien qu'une grande route bien pavée.
« Où sont les bandits, sur la Sauvegarde ? »
« C'est justement ce qu'on vise. La route de Lier à Fort-Central n'est qu'une paisible grande route, sans bandits ni monstres. »
La famille Moner souffrait d'un manque chronique de main-d'œuvre.
Dans un domaine où quiconque savait tenir une épée pouvait devenir soldat ou chasseur, il ne pouvait évidemment pas exister de bandits ni de voleurs.
Si personne n'était mort de faim alors même qu'on distribuait du pain mêlé de sable, c'était que le revenu moyen de la ville était aussi élevé.
Dans ces conditions, la route la plus sûre du royaume devait être cette Sauvegarde.
« Alors, les guildes marchandes qui viennent par ici amèneraient une escorte ? »
« Sans doute, non ? N'importe quelle guilde marchande aurait amené une escorte jusqu'à Lier… »
« Mais ça coûterait plus cher. Je parie qu'à cent pour cent, ils ont laissé leur escorte à Lier et sont venus avec seulement la nourriture et les porteurs. »
Lina réfléchit un instant, puis inclina la tête et demanda :
« Alors pourquoi des bandits ? »
« … ? »
Lina regarda autour d'elle et poursuivit :
« Il n'y a aucune montagne par ici, rien qu'une route à perte de vue, alors… euh… on n'est pas plutôt des détrousseurs ? »
Ian tressaillit devant cette vérification des faits impitoyable, assénée avec un visage innocent.
« Qu'est-ce que tu racontes, des détrousseurs ? Les détrousseurs, c'est pas classe, alors non. La première mission du fier Ordre de la Noblesse Noire, un détroussage ? Hors de question. »
« … Et être des bandits, ça va ? »
C'est vrai.
Ian, momentanément à court de mots, marmonna :
« Bref, on est des bandits. Notre cible, c'est tous les marchands qui passent par ici. »
« Pas du détroussage, du banditisme. Quelle première mission incroyablement honorable. »
« La première mission, c'était la protection de la cathédrale. Ça, c'était une mission vraiment honorable. »
« Mais le duc a dit que c'était la première mission. »
Alors que je sentais Lina me traiter avec de plus en plus de désinvolture au fil du temps, Reina et Puck s'approchèrent pour annoncer l'arrivée des marchands.
« Jeune maître, une guilde marchande arborant la bannière du Centaure approche au loin. »
« Capitaine ! Il y a plein de gens ! Plein de gens, plein de chevaux, et plei~n de charrettes ! »
'La guilde marchande du Centaure.'
La guilde marchande du Centaure était dirigée par le second fils du domaine d'Obsol, l'un des trois domaines qui bordaient Lier, la ville de l'arrière.
Rylae m'avait raconté qu'ils réalisaient des profits des dizaines de fois supérieurs en revendant à la famille Moner, à bas prix, la nourriture qu'ils avaient prélevée de force sur les gens de leur domaine.
« On ouvre boutique ? »
Quand Ian se leva, les vingt et un membres de l'Ordre de la Noblesse Noire, en capuche noire, et Reina, toujours en uniforme de servante, le suivirent.
***
« Avancez, avancez ! »
Clac !
Au cri de Treci, second fils de la maison du comte Obsol, le claquement d'un fouet déchirant la chair retentit.
« Bande de traînards ! Il faut livrer la marchandise aujourd'hui pour pouvoir rentrer au domaine avant la fin de la semaine ! »
Treci n'avait pas l'intention de passer un jour de plus dans ce domaine sinistre, perdu dans la Forêt des Bêtes Démoniaques.
'Je ne peux pas passer ma vie à nourrir les chiens de garde. Il faudra bien que j'aille au centre, un jour.'
Second fils qui n'hériterait pas du titre de comte, il n'avait que cette guilde marchande pour obtenir un titre à lui.
Pour cela, il devait rentrer au domaine au plus vite et se préparer à assister au prochain banquet royal.
« Plus vite ! Ceux qui traînent seront laissés derrière ! »
Plus Treci, à cheval, faisait claquer son fouet, plus les porteurs s'effondraient et ralentissaient la marche, mais cela ne semblait pas le préoccuper.
« Laissez crever ici ceux qui tombent ! De toute façon, ils ne servent à rien : prenez juste les bagages et avancez ! »
Arrivés à peu près à mi-chemin, l'assistant qui menait la guilde marchande en tête s'approcha en se grattant la tête.
« Jeune maître, il y a un groupe qui barre la route à environ une heure d'ici. Que faisons-nous ? »
« Quoi, des traînards d'une autre guilde marchande ? »
À moins d'avoir deux ou trois vies, personne ne serait venu seul jusqu'à Fort-Central, au fin fond de la Forêt des Bêtes Démoniaques : ce devaient être des traînards abandonnés par un marchand d'un domaine voisin.
« Bon. S'ils sont en bon état, on les ramasse, et s'ils sont mal en point, on les laisse. »
« Alors on risque de prendre encore du retard… »
« On a aussi jeté pas mal de déchets en route, il faut bien combler un peu. Tout ça, c'est de l'argent, tu sais. »
C'était chose courante sur la Sauvegarde.
Comme il fallait parcourir une route fastidieuse pendant plusieurs jours, si un esclave ou un porteur tombait malade, mieux valait l'abandonner en chemin que ralentir la marche.
Les abandonnés avaient la chance de rejoindre Fort-Central à pied, ou bien ils étaient ramassés par une autre guilde marchande qui suivait la route.
C'était étrange que des esclaves barrent la route au lieu de s'enfuir à la vue de la guilde marchande, mais il se dit qu'un groupe d'esclaves au bord de la famine tentait sans doute de s'accrocher pour survivre, et il pressa la guilde marchande.
« Allez ! Accélérez ! »
À son cri, le fouet fendit l'air et, comme toujours, un traînard fut abandonné par la guilde marchande.
***
« Hmm… »
Ian, un masque noir sur le visage, regardait au loin la guilde marchande qui approchait, méditant la décision de sa vie.
« Que dirais-tu de "Laissez les charrettes et filez !" ? »
« Sûrement pas. »
Pour un bandit, rien n'était plus important ni plus percutant que la première réplique.
N'était-ce pas la première réplique de tous les méchants des romans qui déterminait leur envergure ?
« Alors, "Si vous ne dégagez pas tout de suite, vous êtes tous morts !" ? C'est trop classique ? »
« Ça doit être agréable de vivre aussi tranquillement, duc. »
Alors que je me demandais ce qu'elle voulait dire, Lina poursuivit :
« Ils n'écouteront rien de ce qu'on dira. Ils vont sûrement nous prendre pour des esclaves abandonnés. »
« Des esclaves ? En pleine route ? »
« La traite des esclaves est illégale dans le domaine des Moner, mais les guildes marchandes de l'extérieur emploient plus d'esclaves que de porteurs. On les traite plus mal que du bétail, alors si on les juge inutiles, on les abandonne souvent en chemin. »
C'est vrai : puisqu'Ian lui-même serait vendu comme esclave inspecteur dans une guilde marchande dix ans plus tard, les esclaves étaient peut-être plus courants dans ce monde que je ne le pensais.
« Alors les esclaves font aussi partie de leurs biens ? »
« … Je suppose ? »
« Notre domaine paie bien et traite bien les gens… »
Tandis que les yeux d'Ian se plissaient joyeusement en regardant au loin la guilde marchande approcher, Lina, qui avait deviné ses intentions, demanda :
« Vous comptez voler les esclaves aussi ? »
« Voler ? Je propose seulement de leur offrir poliment un emploi. »
Les esclaves étaient une ressource polyvalente : une fois au domaine, on pouvait en faire des soldats, des ouvriers ou des chasseurs.
'Dans Locke, rien n'est plus important que la nourriture et la main-d'œuvre.'
« Allons accueillir nos nouvelles recrues ? »
L'air plein d'attente, Ian se mit en mouvement avec l'Ordre de la Noblesse Noire.
« Halte ! »
Ian cria au cortège de la guilde marchande qui approchait, la voix chargée de mana.
En réalité, c'était assez peu classe que le chef des bandits crie lui-même, alors j'avais demandé à Lina, mais elle avait estimé qu'ils les ignoreraient encore plus s'ils voyaient une femme en tête : je n'avais eu d'autre choix que de m'avancer moi-même.
'La prochaine fois, j'amènerai Rick.'
Pendant que je pensais ça, un homme à moustache de rat sortit de la guilde marchande et cria :
« On est pressés, alors je ne le dirai qu'une fois ! Tous ceux qui ont leurs quatre membres, sauf les malades, suivez derrière et portez votre part de la charge ! Il n'y aura qu'un seul repas, servi à l'arrivée à Fort-Central ! »
Cela dit, l'homme rejoignit le cortège comme s'il n'avait rien à ajouter, et il ne resta plus qu'Ian et l'Ordre de la Noblesse Noire, plantés là, à regarder la guilde marchande se remettre en marche.
« … »
« Pff ! »
J'entendis le rire de Lina derrière moi.
Avec le trait [Roi Obscur], elle pouvait contrôler jusqu'à sa respiration.
Autrement dit, ce ricanement était une moquerie délibérée.
« Hah… »
C'est pour ça que j'avais voulu préparer une menace percutante…
Le banditisme ne se réglait-il pas d'ordinaire par la menace ?
« Bon, tant pis. »
Clang !
Quand Ian leva la main droite en parlant, le bruit de tous les membres de l'Ordre de la Noblesse Noire dégainant leurs épées retentit.
Face à une guilde marchande de plus d'une centaine de personnes, pas une seule ne tremblait : elles attendaient calmement l'ordre.
« Allez-y. »
Dès que les lèvres d'Ian s'ouvrirent, les vingt et une silhouettes se répandirent dans toutes les directions, comme de l'encre sur une feuille à dessin.
***
Le combat fut à sens unique.
La guilde marchande, qui n'avait aucun combattant, fut prise au dépourvu par l'apparition de l'Ordre de la Noblesse Noire et ne put que subir.
« À terre, tout de suite ! Nous n'attaquerons pas ceux qui se rendent ! »
Dès que la voix de Lina retentit, des dizaines d'esclaves se jetèrent à terre, et l'Ordre de la Noblesse Noire maîtrisa vite les porteurs qui ne saisissaient pas la situation en leur plantant une lame dans le genou.
« Arrêtez-les ! Arrêtez-les ! Vous n'êtes même pas fichus d'attraper une seule femme ?! Jetez-vous sur elles et arrêtez-les ! »
Treci faisait claquer son fouet sans relâche et harcelait les esclaves, mais les ouvriers qui avaient vu l'épée leur transpercer la cuisse sans un battement de cils avaient déjà perdu toute volonté de se battre.
Une dizaine de minutes à peine.
Avant même que vingt minutes se soient écoulées, l'Ordre de la Noblesse Noire avait maîtrisé la guilde marchande du Centaure et emmené Treci.
« Iiiik… ! Qui êtes-vous ?! »
Comme Treci, ligoté et traîné par terre, criait, Ian répondit d'un air radieux :
« Nous ? Ça ne se voit pas ? On est des bandits. »
Treci, incapable de cacher l'humiliation et l'injustice d'être traîné par terre, haussa le ton pour le démentir :
« Mensonge ! Où sont les montagnes, par ici ?! Qui vous envoie ?! Le domaine de Lyt ? Ces vipères, comment osent-elles ! »
Ses soupçons étaient fondés.
La Sauvegarde était gérée directement par la famille Moner, et c'était l'une des routes commerciales les plus sûres, sans un seul incident en dix ans.
Il ne pouvait pas y avoir de bandits, et il n'y avait aucune raison qu'il y en ait.
« La famille Obsol n'oubliera jamais ce jour ! »
Treci hurlait, les veines saillantes, mais Ian ne lui prêtait même pas attention, perdu dans ses pensées.
'Si ça marche, ça pourrait devenir plus intéressant que prévu.'
Le plan initial consistait simplement à leur voler leur nourriture ici.
Vu la forte solidarité de l'Association des marchands, je pensais qu'il n'y avait pas moyen de s'immiscer entre les trois domaines.
« Comment osez-vous ! Vous croyez que je ne sais pas ce que vous manigancez ?! Je vous rendrai cette humiliation, quoi qu'il arrive ! »
Voyant Treci continuer à crier même devant un adversaire armé d'une épée, comme s'il pensait qu'on ne le tuerait jamais, Ian sourit.
« Eh bien, je ne vois pas de quoi vous parlez. »
Ian, qui avait répondu avec un geste exagéré et un ton maladroit, s'approcha de Treci et dit :
« Nous ne sommes pas des chevaliers du domaine de Lyt. »
« Mensonge ! Il existe un autre salaud assez retors pour faire une chose aussi lâche ?! »
« Il n'y a aucun ordre de chevalerie qui ressemble au nôtre. »
« Non ! Ce… ce… C'est ça ! L'ordre de chevalerie de la Fable ! Je m'en souviens parfaitement… gueuh ! »
Ian, qui hochait la tête devant l'excellente performance du pigeon qui se méprenait exactement comme il le souhaitait, assomma Treci d'un coup à l'arrière du crâne, puis se tourna vers Lina :
« On prend toute la nourriture et tous les esclaves qu'ils ont amenés, et on s'en va. »
Sur l'ordre d'Ian, l'Ordre de la Noblesse Noire s'activa, et Lina vint à côté d'Ian pour demander :
« Je fais chercher quelques souvenirs des trois domaines par certaines d'entre nous ? »
Ian, qui avait souri de cette idée perfide, répondit :
« C'est ça. Pas n'importe quels souvenirs : des objets frappés de l'emblème de l'ordre de chevalerie. Compris ? »
Si leur solidarité n'était pas aussi solide qu'elle en avait l'air, ils s'effondreraient sous une division interne inattendue.
Tirer profit du conflit des autres.
Rien que d'imaginer ce fruit délicieux, Ian souriait en se pourléchant les babines.
