« Donc… »
Bain fixait l'objet posé sur son bureau, les yeux tremblants.
Des joues rebondies, et des yeux avides qui pointaient entre les taches de rousseur couvrant le visage.
Il se frotta plusieurs fois le visage des deux mains, incrédule, puis ferma les yeux de toutes ses forces et les rouvrit.
En espérant que la chose sur son bureau n'était pas la tête de l'évêque.
« Haa… »
Mais il eut beau fermer et rouvrir les yeux, l'évêque, les yeux grands ouverts comme pour protester contre l'injustice de sa mort, continuait de le fusiller du regard depuis le bureau.
« C'est un cadeau… un cadeau, dites-vous ? »
La voix de Bain tremblait de colère.
Si inculte que soit ce voyou, il devait bien y avoir une limite, non ?
Qu'il ne sache même pas qu'une tête humaine n'était pas un très bon cadeau, c'était déjà un problème en soi, mais apporter en cadeau la tête de l'évêque de la cathédrale !
« Jeune seigneur… monsieur. »
Il aurait voulu, pour l'avenir du domaine, ouvrir sur-le-champ le crâne du fou qui se tenait devant lui pour voir ce qu'il y avait dedans.
Qu'il sache ou non ce qui lui passait par la tête, Ian se contentait de sourire en regardant Bain droit dans les yeux.
« Ce n'est pas vous qui l'avez dit ? La meilleure façon pour un clerc de se repentir, c'est de parler à Dieu. Alors je l'ai envoyé auprès de Dieu. »
Ce qu'il avait voulu dire, c'était que les prêtres surmonteraient leurs égarements et trouveraient l'illumination par la prière, comme ils le disaient toujours ; mais la personne devant lui n'était pas quelqu'un avec qui on pouvait raisonner.
Bain tourna la tête et regarda quelqu'un avec qui il pourrait peut-être communiquer.
« Le cadavre à côté de vous, ah, pardon. La personne à côté de vous est vraiment la vice-évêque Ashuita… »
« Oui, je suis Ashuita, fidèle du Dieu de la Lumière. Je vous prie de m'excuser de ne pas pouvoir me lever pour vous saluer, mon corps ne s'est pas encore remis. »
Bain aussi avait entendu les rumeurs sur la vice-évêque, qu'on appelait l'ange bienveillant parce qu'elle n'hésitait jamais à tendre la main à ceux qui en avaient besoin, allant et venant entre la boue et le champ de bataille.
On avait peine à croire qu'elle, qui aurait dû être repartie au Saint-Empire, avait été enfermée plusieurs années dans une cellule d'isolement, mais avec la preuve sous les yeux, il ne pouvait le nier.
Comme elle, assise tel un cadavre, inclinait légèrement la tête, le chef du service d'audit agita les mains et répondit vivement :
« Ah, non ! Merci d'être venue jusqu'ici… oh, vous n'êtes pas venue, c'est vrai. Vous rencontrer dans des circonstances aussi malheureuses… bref, enchanté. Je suis Bain, le chef du service d'audit. »
À cause de la tête de l'évêque qui le fusillait du regard, Bain s'essuya inconsciemment plusieurs fois ses mains moites sur ses hanches, puis tendit la main pour une poignée de main.
Un instant, un silence gêné emplit le bureau, et la vice-évêque regarda tour à tour son propre corps et la main tendue de Bain, l'air ennuyée.
'Ah…'
Ce n'est qu'alors que Bain se rendit compte qu'elle était souffrante et retira vivement sa main, et Ian ricana en ouvrant la bouche.
« Je ne savais pas, mais le chef du service d'audit manque plutôt d'égards. »
Une veine saillit sur le front du chef du service d'audit devant cette critique qu'il ne voulait pas entendre, du moins pas de la part de quelqu'un qui apportait une tête humaine en cadeau.
« Oh, pardonnez-moi. Je n'ai pas toute ma tête en ce moment… alors, qu'attendez-vous de moi ? »
Bain, qui s'était rassis maladroitement, posa la question en regardant la vice-évêque, et non Ian.
« Maintenant que l'évêque est mort, les autres clercs vont se soulever. Peut-être que toute la cathédrale se retournera contre nous. Si vous, vice-évêque, pouvez bien les guider, nous pourrions éviter une catastrophe. »
La vice-évêque lui annonça la triste nouvelle, à lui qui sollicitait sa coopération, l'air ennuyé.
« La cathédrale ne deviendra pas une ennemie. »
« Vraiment ?! Quel soulagement ! Mais comment, alors que l'évêque est mort… »
« … parce qu'il ne reste plus personne pour devenir un ennemi. »
Bain, qui s'était tu un instant, jeta à Ian un regard désespéré, en espérant se tromper.
« Ne me dites pas… »
À cet instant, le dehors s'agita, et plusieurs auditeurs firent irruption dans le bureau sans même frapper.
« Chef ! On vient d'avoir un appel des forces de sécurité, ils disent qu'il s'est passé quelque chose de grave à la cathédrale ! Ils demandent du renfort immédiatement parce qu'ils manquent de bras ! »
Bain, qui avait baissé la tête en se couvrant le front de la main, se leva, renvoya ses subordonnés et verrouilla la porte.
Puis il interrogea Ian d'une voix bouillonnante :
« Ne me dites pas que le cadeau… ce n'était pas que l'évêque ? »
« Bien sûr. Je n'ai pas oublié un seul nom de la liste sur laquelle vous avez tant travaillé. »
Le cœur de Bain se serra en voyant Ian parler en bombant le torse, comme s'il en était fier.
S'il n'avait vraiment oublié personne de la liste, il restait moins de vingt clercs dans la cathédrale.
« C-comment avez-vous pu faire ça… »
La voix du diable résonna aux oreilles de l'homme qui se désespérait devant cet incident irréversible.
« Ne vous inquiétez pas. Dans ces moments-là, c'est toujours celui qui est sûr de lui qui gagne. »
***
Le lendemain.
Au Saint-Empire, un prêtre chargé de la liaison avec les prêtres envoyés en mission reçut un message incroyable.
<… En conséquence, la famille Moner rejette à compter de ce jour la désignation de sanctuaire prononcée par le Saint-Empire.
Malgré les justes exigences et requêtes de la famille Moner, les véritables intentions du Saint-Empire sont suspectes, puisqu'il tolère les prêtres corrompus qui déshonorent le nom de Dieu et jettent leur foi dans la boue.
Nous déclarons clairement n'avoir plus besoin d'aucun soutien du Saint-Empire à partir de ce jour, et nous regrettons que la responsabilité de cet incident incombe au Saint-Empire.>
Le Saint-Empire fut en émoi devant le message de la famille Moner, qui rejetait la désignation de sanctuaire.
Que des centaines d'apprentis prêtres y aient été envoyés posait déjà problème, mais si ce document officiel venait à se répandre dans la communauté internationale, il était clair comme le jour que l'honneur du Saint-Empire, bâti à grand-peine, s'effondrerait.
« Hahaha… »
Même le Pape, à qui l'on avait exposé la situation, ne put s'empêcher de laisser échapper un rire creux.
Alors que beaucoup étaient déjà mécontents des agissements du clergé, que diraient les mauvaises langues si le clergé se faisait chasser d'un sanctuaire qu'il avait lui-même désigné ?
« Il y avait eu une requête auparavant ? »
« Oui. Il paraît que l'évêque et les prêtres envoyés chez les Moner commettaient des atrocités en refusant de soigner les pauvres… »
Tandis que le prêtre supérieur, la tête baissée, répondait, le Pape se caressa le menton en grommelant.
La question des clercs qui se faisaient payer pour soigner n'était pas nouvelle.
On rapportait chaque jour qu'ils prenaient de force d'autres choses aux pauvres à défaut d'argent, ou qu'ils commettaient des crimes à l'abri de l'indulgence accordée aux clercs.
« Hoo… comment en est-on arrivé là. »
En ce moment, le Saint-Empire était en pleine lutte de pouvoir entre le Pape et les princes-électeurs, les seigneurs du Saint-Empire.
Quand les princes-électeurs, qui cherchaient à s'emparer de davantage de puissance militaire, s'étaient mis à acheter et vendre des titres, les prêtres avaient commencé à extorquer de l'argent aux fidèles et aux malades pour acheter des titres plus élevés.
À mesure que le pouvoir et la puissance militaire des princes-électeurs grandissaient, les États pontificaux n'avaient eu d'autre choix que de renforcer eux aussi leur armée, d'où une course aux armements au sein d'une seule et même nation : une guerre d'usure parfaitement absurde.
Dans ce processus, la foi avait naturellement été écrasée par l'or et avait perdu ses couleurs.
« Tout de même, comment ont-ils pu tuer les prêtres de leur propre pays ? »
Renoncer à un sanctuaire désigné par Dieu était hors de question.
Mais ils ne pouvaient pas aider la famille Moner, qui avait tué des prêtres dans le sanctuaire.
S'ils envoyaient une armée pour protéger le seul sanctuaire, il leur faudrait faire la guerre à la famille Moner.
Après une longue réflexion, le Pape ouvrit la bouche.
« Envoyez immédiatement une lettre de protestation au royaume de Reime. S'ils ne présentent pas d'excuses aux victimes et à leurs familles et ne versent pas une juste réparation, nous rappellerons non seulement les prêtres envoyés chez les Moner, mais tous les prêtres. »
C'était la meilleure chose à faire.
Si en colère qu'ils soient, ils ne pourraient pas continuer à défendre cette terre stérile sans prêtres.
Sur cette pensée, il allait passer au problème suivant quand le prêtre supérieur se gratta la tête et désigna le dos de la lettre personnelle.
« C'est que… »
Le visage du Pape se tordit tandis qu'il lisait l'avertissement de la famille Moner qui se poursuivait au verso.
<… passage omis.
Un : reconnaître officiellement la faute du Saint-Empire.
Un : verser une juste réparation à tous ceux qui sont morts des mains des prêtres corrompus.
Un : que le Pape du Saint-Empire célèbre en personne un service commémoratif chaque année.
C'est seulement si toutes les conditions ci-dessus sont respectées que l'existence du sanctuaire sera reconnue ; toute autre approche sera considérée comme une invasion.
En conséquence, les droits sur le domaine et les grâces de tous les prêtres envoyés chez les Moner, ainsi que les charges sacerdotales délivrées par la famille Moner et le royaume de Reime, sont révoqués à compter de ce jour.>
« Qu'est-ce que c'est que ça… ! »
C'était une exigence absurde de quelque point de vue qu'on la prenne.
Admettre que les prêtres du Saint-Empire étaient corrompus, et que le Pape célèbre un service commémoratif pour les gens d'un simple domaine de province.
Le Pape, qui avait froissé la lettre personnelle, leva la tête et regarda le prêtre supérieur.
« La famille Moner semble-t-elle vraiment prête à faire la guerre ? »
À cette question épineuse, le prêtre inclina poliment la tête et répondit :
« On dit que le jeune seigneur de la famille Moner a perdu la raison, mais qu'il soit allé jusqu'à tuer des prêtres et envoyer une telle lettre personnelle laisse penser qu'il est prêt à faire la guerre. De plus… »
Une nouvelle plus choquante encore fut annoncée au Pape, qui se tenait la tête devant ce rapport vertigineux.
« La famille Moner a confirmé l'existence d'engeances démoniaques au sein du Saint-Empire, et a annoncé que si une seule de ses exigences était rejetée, elle en informerait toutes les familles royales de toutes les nations. »
Sur ces mots, le prêtre sortit avec précaution une fiole contenant un peu du sang noir qu'Ajiyog avait versé.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Une preuve envoyée par la famille Moner. Ils disent détenir le sang et le cadavre d'une engeance démoniaque envoyée par le Saint-Empire… »
En entendant ces mots, le Pape se leva d'un bond et s'écria :
« Convoquez sur-le-champ tous les évêques et tous les princes-électeurs du Saint-Empire ! »
Les yeux du Pape, qui regardait le sang de l'engeance démoniaque comme s'il n'y croyait pas alors qu'il l'avait sous les yeux, tremblaient violemment.
***
La salle des communications du château seigneurial, chargée des communications au sein du domaine.
Le mage des communications, Bain et Ashuita étaient assis, extrêmement tendus, attendant Ian.
Tap, tap, tap.
À ce bruit qui mettait les nerfs à vif, la vice-évêque jeta un coup d'œil à côté d'elle et vit le chef du service d'audit, qui agitait la jambe nerveusement et se rongeait les ongles comme s'il allait les arracher.
« Messire Bain, calmez-vous, je vous en prie. »
Ashuita, bien mieux remise grâce à sa puissance sacrée innée et au repos, regarda Bain d'un air inquiet.
« Comment pouvez-vous être calme en ce moment, vice-évêque ? C'est quasiment une déclaration de guerre au Saint-Empire ! »
Bain, extrêmement tendu, se leva et fit les cent pas dans la pièce en se mordant la lèvre.
Ashuita devinait le stress qu'il subissait à ses cernes apparus en une nuit et à son visage émacié ; elle le laissa donc faire.
« J'aurais dû m'y opposer coûte que coûte. Il fallait que je sois fou pour envoyer une telle requête au Saint-Empire. Et si une guerre éclatait vraiment à cause de moi ? Et si les clercs partaient vraiment ? »
Une fois éclose, l'angoisse ne montrait aucun signe d'apaisement et ne cessait de grandir.
Au moment où cette angoisse avait gagné Ashuita et où elle avait doucement joint les mains pour se mettre à prier, Ian, trempé de sueur au sortir de son entraînement, arriva enfin à la salle des communications.
« Hein ? Vous êtes déjà tous là. »
Ashuita, qui priait les mains jointes, laissa échapper un petit soupir, et Bain rougit.
« Vous semblez bien serein, jeune seigneur. »
« Vous arrivez seulement maintenant ?! »
Ils étaient debout depuis l'aube et attendaient depuis qu'on leur avait annoncé l'arrivée d'un message du Saint-Empire ; ils reprochèrent donc à Ian d'être si en retard, mais Ian se contenta de hausser les épaules comme s'ils en faisaient tout un plat.
« Je vous avais dit que tout irait bien. Vivre avec des soucis inutiles, ce n'est pas bon pour la santé. »
Bain et Ashuita froncèrent les sourcils quand Ian s'assit sans même ôter l'armure de cuir qu'il portait à l'entraînement.
Bien sûr, ils ne pensaient pas qu'il se changerait même si on le lui faisait remarquer ; ils s'assirent donc tous deux loin d'Ian.
« Établissez la connexion. »
Le mana de l'officier des communications s'écoula vers la sphère de mana, et au bout d'une dizaine de minutes, une silhouette des États pontificaux, drapée d'une robe sacrée d'un blanc immaculé, apparut au-dessus de la sphère de mana.
« Le jeune chef par intérim de la famille Moner ? »
Une voix brusque et sans détour s'éleva sous la capuche profondément rabattue de la robe sacrée.
« Et vous êtes ? »
« Je suis Shendelzar. Si humble que je sois, je représente la volonté du Dieu de la Lumière. »
Ian, qui s'attendait en secret à voir paraître un haut dignitaire, au moins un cardinal, pencha la tête en entendant le nom de Shendelzar.
Dire qu'il représentait la volonté de Dieu signifiait que sa position était sans aucun doute élevée, mais c'était un nom qu'il n'avait jamais entendu.
Mais ce qui importait pour l'heure, ce n'était pas de savoir qui siégeait à cette table de négociation, mais ce qu'on en retirerait.
Ian s'adressa à la sphère de mana.
« Votre présence ici signifie que vous pouvez représenter le Saint-Empire, n'est-ce pas ? »
À cette question, un faible rire se fit entendre de l'autre côté.
« Je représente la volonté de l'Esprit saint. Le Saint-Empire ne fait que suivre la volonté de l'Esprit saint. »
Toujours cette voix sans détour, sans hauts ni bas, et sans émotion.
« Alors, je vous prie, dites ce que vous désirez, jeune seigneur de la famille Moner. »
Pourtant, un frisson parcourut l'échine de ceux qui comprirent que tout le poids du Saint-Empire tenait dans cette voix.
