Le silence s'installa dans la salle à manger.
Le baron, se tenant la joue rougie, cria d'une voix pleine de rancœur :
« Jeune duc ! »
« Hé ! Une bestiole ! »
La voix d'Ian, étrangement enjouée, se fit entendre.
Bam !
De toutes ses forces, Ian décocha un coup de pied dans le plexus solaire du baron, qui ne s'y attendait pas.
« Keok ! J-jeune duc, je vous en prie… »
« Pardon, pardon, il y avait une bestiole sur vos vêtements. J'ai une peur bleue des bestioles. »
Devant Ian qui frissonnait comme s'il était dégoûté, le visage du baron se décomposa.
« Il ne peut pas y avoir de bestioles dans la salle à manger… »
« Hé ! »
« Hiii ! »
Boum !
À ce bruit menaçant, il se recroquevilla d'instinct pour protéger son plexus solaire.
Bien sûr, protéger son plexus solaire ne l'empêchait pas d'être frappé ailleurs.
Le pied d'Ian frappa le flanc découvert du baron.
« Aïe ! Ouille ! »
Le baron roula plusieurs fois sur le sol et s'effondra ; Ian leva haut le pied au-dessus de son visage et cria :
« Faites-moi confiance, baron ! »
Il ne savait même pas en quoi il était censé lui faire confiance.
Une seule chose était sûre : ce fou s'apprêtait à lui piétiner le visage.
Le baron roula vivement pour prendre de la distance, puis se releva d'un bond et se secoua comme pris d'une crise.
« Mon Dieu ! Jeune duc, cette maudite bestiole ! Saleté ! Saleté ! »
Une sueur froide coula dans le dos du baron à l'idée qu'il était dans de sales draps.
La douleur au plexus et au flanc l'empêchait même de respirer correctement.
« J-je vais l'attraper. Ne vous inquiétez pas. »
À cette voix mi-sanglotante, mi-suppliante, Ian retira son pied, baissa les yeux sur l'homme courbé et parla à voix basse :
« Baron. »
« Oui, oui. Jeune duc. »
« Grâce à tous vos efforts pour moi, je suis complètement guéri. »
'Regarde un peu ton état ! Espèce de fou !'
Il avait envie de le hurler à pleins poumons sur-le-champ, mais, se disant qu'il serait plus profitable d'augmenter la dose de drogue dès le lendemain que de se mesurer à un fou, il s'inclina profondément et répondit aussi poliment que possible :
« Oui, oui. Jeune duc, toutes mes félicitations pour votre complète guérison. »
« Hum ! Hum ! »
Aux mots du baron, on entendit la toux mécontente du régent.
'Qu'il essaie donc de se faire rouer de coups, lui !'
Le baron n'avait pas la moindre envie de recevoir d'autres coups de pied : il garda les yeux rivés au sol et resta silencieux.
Personne, sinon un fou, ne croirait le jeune duc qui se prétendait complètement guéri.
***
Détournant les yeux du baron tremblant, Ian promena son regard sur les vassaux présents dans la salle à manger.
« Eh bien, on dirait que j'ai encore gâché la réunion. »
Malgré le ton badin d'Ian, personne n'ouvrit la bouche.
« Pardon, pardon. La salle à manger est tellement pleine de moustiques et de bestioles que j'avais l'impression d'étouffer. »
À cet instant, Markberg fronça les sourcils.
Il ne pouvait y avoir ni bestioles ni moustiques dans la salle à manger de la famille ducale : ces mots le visaient clairement, lui et les autres vassaux.
« Vous ne l'avez pas vu, vous aussi ? Ma parole, dire que des bestioles se sont faufilées jusque dans la salle à manger… Comment avez-vous donc géré le domaine… »
« Jeune duc, vous avez dû la confondre avec de la poussière. »
« De la poussière ? »
« Oui. Comme l'a dit le baron, il ne peut y avoir ni bestioles ni moustiques dans la salle à manger : vous avez dû mal voir. »
« Hmm… Vous croyez vraiment ? »
Ian haussa la voix en regardant le régent.
« L'administration du domaine ronge sa population : elle ne vaut pas mieux que de la vermine. Et les marchands sucent le sang des habitants : ils ne valent pas mieux qu'un essaim de moustiques. Et pourtant, le régent, ici comme sur les terres qu'il est censé administrer, semble bien incapable de voir les êtres qui le rongent. »
« Qu'est-ce que cela veut… »
Le régent, le visage crispé, tenta de protester, mais Ian fut plus rapide.
« Alors qu'un incident aussi grave s'est produit sur le domaine que vous étiez censé faire prospérer par ordre royal, vous ne faites pas preuve de la moindre retenue et vous me reprochez, à moi que vous êtes censé assister, d'être aveugle et sourd à ce que vous-même n'avez su ni voir ni entendre. »
Le régent fusillait Ian d'un regard meurtrier, mais Ian ne cilla pas.
« Le régent ne semble pas connaître la honte. »
À cet instant, le silence tomba sur la salle à manger.
Markberg regarda Ian ricaner et serra les poings à s'en briser les os.
« Je disais seulement que ce qui n'est pas là n'est pas là. »
« Ce n'est pas parce que vous ne le voyez pas que ça n'existe pas. »
Ian, qui avait dit cela en ricanant devant Markberg incliné, promena son regard sur les vassaux et déclara :
« Je convoque donc un conseil seigneurial. »
« Quoi… ! »
Devant cette déclaration soudaine, le régent s'emporta et fit un pas en avant, mais Ian désigna calmement le baron et poursuivit :
« Mon médecin personnel ne vient-il pas de dire que j'étais complètement guéri ? Je crois avoir été trop indifférent aux affaires du domaine à cause de ma maladie pendant tout ce temps. Puisque je n'ai rien appris de vous pendant toutes ces années. »
Le regard d'Ian envers le régent se fit plus acéré.
« N'est-ce pas, comte ? Puisqu'on ne m'a rien enseigné et que je n'ai rien appris, je n'ai d'autre choix que d'agir par moi-même. »
Devant ces paroles soudaines, les vassaux se mirent à murmurer.
Le conseil seigneurial était une réunion à laquelle assistaient tous les vassaux du domaine.
Il avait un tout autre poids, car même les puissants de l'armée, qui répondaient rarement aux convocations du régent, étaient tenus d'y assister.
« Ce n'est pas que… c'est juste si soudain. Puisque vous venez de vous remettre de votre maladie, pourquoi ne pas d'abord prendre suffisamment de repos ? »
« Quitter mon lit de malade était le vœu de toute ma vie ; il est temps maintenant d'accomplir le suivant. En tant que seigneur, je dois protéger le domaine. »
Une voix glaciale résonna au-dessus de la tête inclinée du régent.
« Vu toute la sale vermine qui grouille sur le domaine. »
***
« Comment cet imbécile ose-t-il ! »
Bam ! Fracas !
Le bureau se brisa sous le poing de Markberg.
Le comte passait sa colère en lançant sans relâche tout ce qui lui tombait sous la main.
« Sept ans, sept ans ! Ça fait déjà sept ans que je suis arrivé sur ce maudit domaine et que je travaille jour et nuit ! »
À quel point s'était-il dévoué pour sauver ce domaine sur le déclin, malgré tous ses efforts ?
Il avait rogné sur son sommeil et ses repas pour se consacrer uniquement au domaine.
Et c'était tout ce qu'il obtenait en retour ?
« Comment ce vaurien ingrat ose-t-il me traiter de vermine ?! »
Bam !
Le fauteuil du premier duc, dans un coin du bureau, se brisa sous le mana du comte.
C'était un fauteuil aussi ancien que l'histoire du château seigneurial, mais le regard du comte furieux ne s'y attarda qu'un instant.
« Comment ce jeune morveux qui ne sait rien ose-t-il ! »
Un cri chargé d'indignation éclata.
Il n'y pouvait vraiment rien.
Le régent ne pouvait pas mobiliser l'armée.
Il devait aplanir leurs différends en réunion et amener l'armée à agir d'elle-même, mais même cela était impossible, puisqu'ils ne se montraient même pas aux réunions.
- Les crocs de la maison de Moner ont été arrachés.
Les domaines voisins, qui surveillaient la maison de Moner, avaient vite changé d'attitude quand non seulement le duc avait disparu, mais que le jeune duc s'était en plus mis à souffrir de folie.
Ils s'étaient mis à vendre leurs vivres à la maison de Moner à des prix toujours plus élevés, et à les livrer mêlés de son et de sable.
Et pourtant, il ne pouvait pas punir l'Association des marchands.
Si même eux disparaissaient, d'où diable ferait-il venir les vivres ?
Il devait fermer les yeux sur leur corruption tout en la connaissant, et c'était le mieux qu'il pouvait faire.
« Un salaud qui ne connaît même pas sa place ! »
Un salaud qui avait vécu en vaurien toute sa vie ne pouvait pas savoir.
Quel poids immense cela représentait de siéger à cette place.
« Fiou… Quoi qu'il en soit, cet imbécile a creusé sa propre tombe. »
Le comte, qui avait longuement passé sa colère sur les meubles, reprit son souffle, s'assit sur le fauteuil brisé et mit de l'ordre dans ses pensées.
Le jeune duc stupide avait donné l'ordre de convoquer un conseil seigneurial, puis il était retourné dans sa chambre, disant qu'il avait à faire, sans même écouter les autres vassaux.
« C'est une occasion. Je pourrais bien prendre le contrôle total du domaine grâce à ça. »
Il allait enfin voir les comtes qui n'avaient pas bougé malgré des centaines de convocations.
« Le conseil seigneurial sera le dernier endroit où tu pourras faire le vaurien. »
L'argent que le jeune duc avait pris environ deux semaines plus tôt.
Il avait déjà appris que ce salaud avait dépensé cet argent pour acheter une grande quantité d'herbes vénéneuses et médicinales de toutes sortes.
Sur le moment, il avait cru que son sang allait bouillir en apprenant qu'il avait gaspillé un argent si précieux pour de telles choses, mais comme on dit, aide-toi et le Ciel t'aidera.
S'il interpellait ce salaud devant tous les vassaux réunis, non seulement les factions qui le soutenaient, mais aussi l'armée n'auraient d'autre choix que d'abandonner le jeune duc.
« Héhéhé… Raconte-leur donc, devant tout le monde. Ce que tu as fait pendant que les soldats mâchaient du pain mêlé de sable. »
Les yeux du régent brillaient d'impatience à l'idée de pouvoir enfin, grâce à cette occasion, chasser complètement le jeune duc.
***
De retour dans sa chambre, Ian se rendit en hâte à la guilde marchande du Gobelin d'Or avec Reina.
« Jeune maître, c'est vraiment… ? »
« Oui. C'est le Gobelin d'Or, qui deviendra la plus grande guilde marchande du continent. »
Reina leva la tête et regarda le bâtiment qui semblait au bord de l'effondrement.
Pouvait-on vraiment appeler ça une guilde marchande ?
On aurait plutôt dit un étal de rue illégal ; décontenancée, elle se retourna vers Ian et vit un garçon accourir de loin.
« Oh, jeune duc ! Ça faisait longtemps ! »
Rick, qui le salua avec entrain, glissa vite un avertissement à voix basse à Reina :
« Il n'en a pas l'air, mais c'est le jeune duc. Je ne sais pas comment vous l'avez rencontré, mais je vais détourner son attention, alors filez tout de suite. Ouste, ouste ! »
Évidemment, il avait beau baisser la voix, Ian, juste à côté, ne pouvait pas ne pas l'entendre.
En voyant Rick tenter de chasser Reina à grands gestes, Ian éclata d'un rire incrédule.
« Hahaha ! Tu ne changes pas. »
« Oui, ma patronne aussi dit que c'est mon charme. Au fait, qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui ? »
Tout en s'occupant d'Ian, il continuait d'adresser à Reina des signaux évidents des mains et des pieds, mais elle restait plantée là, l'air absent, à regarder Ian.
« Je suis venu parce que je pensais que vous seriez prêts, à présent. La maîtresse de guilde est là ? »
« Oui, elle est à la guilde depuis quelques jours, en disant que le jeune duc allait venir. Comme si elle avait un don de prophétie… Si elle était si curieuse, elle n'avait qu'à demander… »
Laissant derrière lui Rick qui ronchonnait sans arrêt, Ian entra dans le bâtiment avec Reina pour voir Rylae, et une scène bruyante attira son regard.
« Est-ce que je peux, est-ce que je peux travailler aussi ? »
« Bien sûr. D'abord, vous passerez un entretien, et la décision sera prise ensuite. Quand les entretiens commenceront, j'enverrai un messager, alors ne soyez pas en retard. »
« C'est vrai ? Alors aujourd'hui, ce… »
« Ah, pour votre dédommagement, voyez l'homme devant le bâtiment. »
Plus d'une dizaine de femmes s'étaient rassemblées dans le petit bâtiment et faisaient la queue pour voir Rylae.
« Vous avez l'air occupés. »
« Évidemment. Je fais courir des rumeurs parmi les femmes du marché depuis la dernière visite du jeune duc. »
« Tu as bien transmis les termes du contrat ? »
« Oui, oui. J'ai dit que nous recrutions des serviteurs directement au service du jeune duc. J'ai dit aussi qu'ils devraient apprendre leur travail directement auprès du jeune duc. J'ai bien prévenu qu'il leur faudrait parfois manier des armes : j'ai transmis tout ce que vous m'aviez dit sans rien cacher. »
Ian regarda autour de lui.
Il avait pensé réunir cinq ou six personnes tout au plus, mais rien que ce jour-là, bien plus de monde s'était rassemblé.
« Il en est venu bien plus que je ne le pensais. »
« Ces temps-ci, la vie est dure pour tout le monde. En plus, être serviteur directement au service du jeune duc, c'est presque être noble, non ? Alors je crois que les familles qui ont des filles les forcent à venir pour avoir une bouche de moins à nourrir. Et il y en a aussi qui viennent à cause de la rumeur selon laquelle on touche un petit dédommagement rien qu'en se présentant. »
À la réponse de Rick, le visage d'Ian se ferma.
On avait beau enrober les choses, un parent ne pouvait pas avoir le cœur tranquille en envoyant sa fille chez un vaurien.
'Et pourtant, la situation est si mauvaise qu'ils se résignent à se séparer de leur enfant… tss.'
Un soupir lui échappa devant la situation désespérante du domaine, pire qu'il ne l'avait cru.
« Au fait, je t'avais dit de recruter d'abord des hommes, puisque je compte en faire des soldats. »
Aux paroles d'Ian, Rick se gratta l'arrière du crâne et répondit :
« Quel cinglé irait travailler pour vous, jeune duc ? J'aimerais encore mieux aller dans la Forêt des Bêtes Démoniaques vendre des peaux d'orc. »
Une veine saillit sur son front, mais Ian reposa la question à Rick avec un sourire :
« Donc, tu dis qu'il vaut mieux chasser l'orc que travailler avec moi ? »
« Évidemment ! Mon Dieu, vous auriez dû entendre les rumeurs qui courent au marché, jeune duc. J'ai demandé au fils du boucher si ça l'intéressait de travailler, et il a rompu notre amitié en me demandant comment je pouvais dire une chose pareille. Il a dit qu'il préférerait vivre sous les ordres d'un ogre. »
Dire qu'il perdait face à un ogre.
Tandis qu'il tendait tout naturellement la main pour frapper l'arrière du crâne de Rick, celui-ci hurla à pleins poumons :
« Aïe ! Le jeune duc me tue ! Patronne ! »
À ce cri, Rylae, qui avait aperçu Ian et Rick, se couvrit le visage des deux mains et cria :
« Rick ! »
