C'était le lendemain du jour où Rousseaurumu avait annoncé à Merc qu'elle allait lui enseigner les soins.
Merc maniait son épée de bois depuis le matin, car elle n'avait pas prévu d'aller chez Rousseaurumu aujourd'hui.
D'habitude, elle se rendait chez son maître un jour sur deux. Les jours de repos, elle s'exerçait soit à l'escrime, soit à la manipulation du mana. Qui plus est, elle n'avait pas de bois à fendre aujourd'hui, puisqu'elle en avait fendu plus qu'assez la veille.
« Grande sœur, c'est amusant ? »
Merc venait tout juste de faire une courte pause quand son frère, qui l'observait, lui posa la question. Il s'appelait Law, et il ressemblait à une version un peu plus petite de Merc. Comme souvent les enfants de son âge, il avait aussi un air androgyne.
Tout en regardant Merc, Law était assis par terre, les bras autour des genoux.
« Dis donc, Law. Ça n'a rien à voir avec le fait de s'amuser ou non. C'est une des choses que tout guerrier doit faire. »
« Un guerrier ? Tu es une guerrière, grande sœur ? »
« À strictement parler, je suis épéiste... Mais on peut appeler guerrier n'importe qui qui se bat. Quoi qu'il en soit, ce sera difficile pour toi, du haut de tes huit ans. »
« C'est pas vrai ! Moi aussi, je m'y mets ! »
Law, qui d'ordinaire ne prêtait aucune attention à Merc quand elle maniait son épée de bois ou fendait du bois, paraissait étrangement entreprenant aujourd'hui.
Il avait cessé de venir regarder Merc s'entraîner après avoir déclaré qu'il voulait devenir professeur. Sa curiosité du jour venait peut-être d'un regain d'intérêt pour l'épée. Ou bien il réfléchissait à quelque chose parce que sa sœur était rentrée tard la veille.
« Tiens. Essaie de ne pas te faire mal, d'accord ? »
« D'accord... C'est lourd. »
Dès que Merc lui eut tendu le bâton de bois, le visage de Law se crispa. Après tout, le bâton était lesté de plomb à l'intérieur : il était sans doute bien plus lourd qu'il n'en avait l'air.
« Qu'est-ce qui se passe ? Avec cette posture, tu ne couperais même pas une feuille de papier. Attention ! »
Emporté par le poids du bâton, Law perdit l'équilibre en le levant et faillit tomber à la renverse. Mais Merc le rattrapa aussitôt et lui reprit le bâton.
« Je m'en doutais. C'est beaucoup trop tôt pour toi. »
« M-Mais Mère m'a dit que tu faisais ça depuis tes cinq ans. »
« J'ai commencé à un niveau de difficulté raisonnable et je l'ai augmenté petit à petit, jusqu'à en arriver là. Si tu veux vraiment apprendre à manier l'épée, commence avec une branche légère. »
« Une branche d'arbre ? Je peux vraiment devenir plus fort avec ça ? »
« Va savoir. D'abord, pourquoi est-ce que tu veux devenir fort ? »
Law resta muet devant cette question inattendue. Peut-être voulait-il simplement devenir plus fort sans raison particulière, comme c'est souvent le cas des enfants de son âge.
Et, en victime de cette ambition, Merc posa un genou à terre et regarda Law.
« Écoute-moi bien, Law. Quand on est fort, on peut faire presque n'importe quoi. Et on finit sûrement par faire presque n'importe quoi. Par exemple, tuer quelqu'un qu'on n'aime pas, ou obtenir ce qu'on veut en sacrifiant les autres... On finit par faire ce genre de choses. »
« Moi, je ferai pas ça ! »
Law la contredit, visiblement agacé par ses paroles. Merc, elle, se contenta de pouffer en silence, puisqu'elle avait fait toutes ces choses-là.
« Dans ce cas, ce n'est pas grave si tu ne deviens pas fort. Tu n'as aucune raison de le devenir. »
« Hein ? »
Les paroles de Merc laissèrent Law sans voix. Après tout, il ne s'attendait à rien de tout cela.
« Law, c'était quoi, ton rêve, déjà ? »
« Mon rêve ? ... C'est de devenir un professeur formidable, comme Père. »
« Exactement. C'est tout ce dont tu as besoin. Ce que tu souhaites manier, c'est une baguette de professeur, pas une épée. Alors concentre tes efforts là-dessus. Tu as besoin d'une autre sorte de force que celle d'un épéiste. »
« ... Mais, grande sœur... »
« Hm ? »
Après s'être longtemps tourné les pouces, Law se décida enfin et leva les yeux vers sa sœur.
« Et toi, qu'est-ce que tu vas faire quand tu seras forte ? Ton rêve, ce n'est pas de devenir guérisseuse ? »
« ... C'est vrai. Mon rêve, c'est de devenir guérisseuse. »
« Alors toi non plus, tu n'as pas besoin de devenir aussi forte, hein ? Après tout, tu n'es pas une guerrière. »
Les paroles de Law étaient parfaitement justes.
Chacune de ses remarques visait juste en ce qui concernait Merc. Alors pourquoi Merc ne se contentait-elle pas de manier l'épée et d'étudier les soins, mais apprenait-elle aussi la magie ?
« C'est simple. Un guérisseur doit avoir la force de se protéger lui-même. »
« La force de se protéger lui-même ? »
« Exactement. Plus un guérisseur est doué, plus il s'expose au danger. Naturellement, s'il rejoint un groupe d'aventuriers, il devra se battre. Dans ce cas, il ne peut pas compter sur les autres pour le protéger à chaque instant sous prétexte qu'il ne sait pas se battre, pas vrai ? »
« ... Non, il ne peut pas. »
« En plus, les guérisseurs affrontent bien d'autres difficultés. Une vieille connaissance à moi, une guérisseuse, m'a raconté qu'elle avait été enlevée par des nobles quand ils avaient découvert son talent, alors qu'elle était toute jeune. Heureusement, elle avait réussi à s'échapper, et elle s'était mise à s'entraîner pour pouvoir se défendre. Et avant que j'aie eu le temps de m'en rendre compte, j'étais tout étonné : elle était devenue Sainte. »
Cette femme-là, maintenant que j'y pense, elle s'agaçait toujours quand on l'appelait Sainte. Enfin, c'est sans doute pour ça que je l'appelais toujours comme ça...
« Sainte ? Une connaissance à toi ? Une guérisseuse ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire, grande sœur ? De qui tu parles ? Je la connais ? Et pourquoi tu as parlé de toi comme un garçon ? »
En se remémorant des souvenirs encore si frais dans son esprit, Merc avait perdu de vue celle qu'elle était à présent. Pour distraire Law, elle afficha vite un grand sourire et se mit à lui caresser la tête, une tête pleine de points d'interrogation.
« Ne fais pas attention. Ce n'est rien. Je voulais juste dire que les guérisseurs sont exposés à toutes sortes de menaces, et que j'ai besoin de la force de me défendre. Mais ce n'est pas le cas des professeurs, je me trompe ? »
« Non, c'est vrai... »
« D'ailleurs, Père n'arrive à battre Mère ni au bras de fer ni quand ils se disputent. La force physique n'est pas nécessaire. »
« C'est vrai... Mais je veux quand même devenir un petit peu plus fort. »
« Hein ? Pourquoi ? »
Au moment même où Merc croyait que son frère avait renoncé, il leva vers elle un visage triste.
« Parce que je ne veux pas devenir comme Père. »
« Oh... »
La remarque en l'air de Merc avait rappelé à son frère les défaites de leur père face à leur mère, au bras de fer comme dans leurs querelles.
Merc se sentit coupable quand elle comprit qu'elle avait, sans le vouloir, porté atteinte à la dignité de son père.
