On m'a dit que j'étais sans doute la seule écolière à qui la première chose qu'on ait faite, en arrivant au foyer, c'était de lui faire avaler un vermifuge ; mais sanglier ou cerf, si je ne les avais pas tués, c'est moi qui serais morte.
La maîtresse de ma classe, une femme dont je ne me rappelle ni le visage ni le nom, qui avait remarqué la négligence que je subissais et n'avait rien fait, je ne sais pas si elle a été sanctionnée ou si elle a démissionné parce qu'elle ne supportait plus l'ambiance au travail ; j'ai vaguement entendu dire qu'elle avait quitté l'enseignement et donnait peut-être des cours dans une boîte de soutien scolaire, ou peut-être pas, mais c'est quelqu'un qui ne compte pas, alors je ne sais pas si c'est vrai.
Une fois entrée dans la vie active, je n'ai plus beaucoup chassé, mais j'ai continué la cueillette des plantes sauvages comme loisir.
Au bout du compte, c'est cette cueillette qui m'a coûté la vie, mais dès le lycée, j'avais passé en bonne et due forme mon permis de chasse au piège : l'air de rien, j'avais un sacré talent pour la survie.
Le permis de chasse aux armes à feu, je ne l'ai pas passé, parce qu'il implique une enquête de moralité de la police et que l'entretien coûte cher.
Ce n'est pas que je me conduisais mal, mais on m'avait dit que si l'enquête de police révélait des inquiétudes sur le milieu familial, on n'autorisait pas la détention d'une carabine, d'un fusil de chasse ou de toute autre arme à feu ; et puis une arme, même d'occasion, ça coûte dans les trois cent mille yens.
Et à supposer qu'on obtienne le permis de détention et qu'on achète l'arme, les munitions ont une date de péremption, il faut installer une armoire forte fermée à clé dans une pièce elle-même fermée à clé, bref, il y avait aussi le problème du rangement : j'étais donc spécialiste de la chasse au piège.
Au collège et au lycée, comme je partais souvent seule en montagne, des hommes qui en voulaient à mes fesses m'ont suivie plus d'une fois ; et pour semer ou repousser mes poursuivants dans la montagne, les pièges m'ont été bien utiles.
Si seulement je pouvais mettre la main sur une lame quelque part...
Pour cueillir, pour faire du feu, pour fabriquer des pièges, pour dépecer le gibier, il me faut une lame, c'est sûr.
Bien manger, reprendre des forces, et un jour, je le tuerai, cet ours.
Pour tuer un ours aussi, il faut une lame.
Je n'oublierai jamais, compte là-dessus. La prochaine fois, c'est moi qui chasse.
Oui, voilà ce que je me suis juré, fermement.
Une fois décidé de quitter la ville, j'agis aussitôt. Si on traîne et qu'on hésite, on ne survit pas.
Le ventre vide, je longe le bord des rues pour ne pas me faire remarquer et je me dirige vers la sortie de la ville.
Comme je n'ai même pas de chaussures, je me demande si je vais tenir en montagne ; mais cette petite devait avoir l'habitude de marcher pieds nus, parce que même quand je marche sur un caillou, je ne bondis pas de douleur.
Même dans une civilisation primitive et violente, à voir l'allure des passants, il semble normal de porter des chaussures de cuir : apparemment, personne d'autre que moi ne marche pieds nus. Elle en a bavé, elle aussi, cette petite.
En faisant attention à ne pas dévisager les gens, je prête attention aux habitudes des passants. Il y a la direction que prennent ceux qui portent des armes bien visibles ou une sorte de protection, d'armure, bref, des gens qui semblent faire du combat leur métier ; celle que prennent des gens qui sont manifestement des paysans, non ? ; celle que prennent des gens en tenue de voyage ; et à part eux, il y a les gens qui ont l'air d'habiter le coin et qui marchent sans direction précise.
Les paysans vont vers les campagnes, les voyageurs vers la grand-route qui mène aux autres villes, et dans la direction des combattants, je suppose qu'il y a la montagne, ou la forêt, où l'on va chasser.
Dans ce cas, c'est la direction des combattants qu'il me faut prendre.
C'est en arrivant à cette conclusion que je m'en rends compte.
Une petite vagabonde comme moi, qui n'a sans doute ni les moyens ni les capacités de se défendre, si elle essaie de suivre les gens jusqu'à un terrain de chasse dangereux, on ne va pas la remarquer ?
S'il n'y a que des indifférents comme ceux que j'ai croisés jusqu'ici, personne ne s'en mêlera ; mais si par malheur il y a quelqu'un de bien, il risque, par pure bonté, de faire toute une histoire et de me renvoyer en ville.
C'est un raisonnement typiquement japonais moderne, je sais, mais au minimum, affamée comme je le suis, si je ne trouve pas de plantes comestibles tant que mon corps peut encore bouger, je n'aurai sans doute plus la force d'attendre une autre occasion ; et si l'on se méfie de moi à un genre de poste de contrôle entre la ville et l'extérieur, je risque même de mourir là, coincée, sans pouvoir bouger.
Qu'on me prenne en charge et qu'on me donne à manger ? Dans cette ville qui regarde les petits vagabonds comme des ordures ?
Franchement, je n'y crois pas.
Je ne crois pas à ce genre de vœux pieux, et si j'avais été du genre à y croire, je serais morte depuis longtemps.
Dans ma vie précédente aussi, j'en ai vu de toutes les couleurs, mais il faut croire que j'étais une femme étonnamment fière : même affamée, même au comble de la misère, jamais je n'ai vendu mon corps ni volé.
Même dans ce corps chétif et décharné, mon cœur ne se laissera pas briser.
Alors, ce que je dois faire maintenant, c'est sortir de la ville sans que personne me remarque et me réfugier dans la montagne, ou dans la forêt.
Je ne me laisserai jamais battre. Je ne mourrai pas, jamais.
Et pour ça, je ne dois faire confiance à personne.
Je ne vais pas me faire tuer par une bonté capricieuse et à moitié sincère, comme celle de quelqu'un qui nourrit un chat errant.
Prudemment, sans me faire remarquer, en me cachant dans les recoins, je marche à distance du flot des gens.
Mon corps hurle encore sous la douleur des coups du type-ours, et mes membres sont engourdis par une faim que je n'ai trompée qu'avec l'eau des chevaux, mais je ne m'arrêterai pas. Je survivrai par mes propres forces, coûte que coûte.
Après avoir suivi un moment les combattants, je vois apparaître ce qui semble être un poste de contrôle, une porte de la ville, et un ouvrage qui ressemble à des remparts de pierre.
