Le grand gaillard brutal porte les mêmes vêtements que les passants, avec par-dessus une sorte de tablier épais : c'est peut-être un employé du bâtiment de pierre.
Comme pour échapper à son regard, qui me fixe avec dégoût, je serre les dents contre la douleur et je me remets en marche.
Moi qui me suis fait dévorer par un ours, j'ai peut-être été expédiée dans une civilisation primitive, par une réincarnation ou quelque chose du genre.
Si c'est une terre de civilisation primitive, c'est peut-être un monde où même si l'on me tuait ici, ce ne serait même pas un meurtre.
Je ne sais pas pourquoi j'étais étendue dans cette ruelle, mais si j'y reste, je risque de me faire tuer.
La police, telle que la conçoit le bon sens japonais, n'existe sans doute pas, et puisque pas un seul adulte n'est intervenu pour m'aider, je ne peux me fier à personne.
Je n'ai jamais rien attendu du bon sens des gens, de toute façon, mais ici, c'est un monde plus dangereux que le Japon.
Dangereux, d'accord, mais ça ne change rien à la vie que j'ai menée jusqu'ici : je n'ai pas d'autre choix que de survivre par mes propres forces.
En marchant au hasard, d'un pas chancelant, je me rends compte que c'est une ville d'une taille respectable.
N'empêche, j'ai faim.
J'ai hésité un peu, mais, incapable de supporter la faim plus longtemps, j'ai plongé la tête dans un abreuvoir au bord de la route et j'ai bu l'eau destinée aux chevaux.
C'est de l'eau qu'on donne à des chevaux, des bêtes précieuses qui représentent un vrai capital, donc elle ne doit pas être croupie, mais elle avait un léger goût de vase.
Les passants me toisent en passant, avec le regard qu'on porte à un nuisible.
Qu'importe comment on me regarde : c'est toujours mieux que de mourir.
La sensation de famine s'apaise un peu ; mon cerveau, qui a retrouvé son calme, se remet à réfléchir.
Ce type-ours, en voyant la femme de trente et un ans que je suis, a dit « crasseuse » et « gamine ».
Les voix qui me parviennent parlent une langue que je n'ai jamais entendue, et pourtant j'ai compris la plupart des mots sans difficulté.
Peut-être que, comme c'est la langue que parlait la véritable propriétaire de ce corps, je la comprends à peu près, même si je l'entends pour la première fois.
S'il y a des mots que je ne connais pas et si je n'arrive pas à lire les enseignes, c'est peut-être parce que cette enfant n'a reçu aucune instruction.
Sur Terre, je suis sans doute morte, dévorée par un grizzly.
Et par je ne sais quel coup du sort, je me suis réincarnée en une petite vagabonde maigre à faire peur ?
C'est une réincarnation, hein ? Le truc qu'on voit dans les romans, les mangas et les animés.
… Ce corps…
Je ne sens aucune trace de la volonté de sa véritable propriétaire.
J'imagine que, selon toute vraisemblance, cette enfant est morte.
Je ne sais pas comment elle a survécu jusqu'ici, mais elle est morte de faim ? Ou de froid, peut-être ? Elle est sans doute partie sans avoir jamais pu se défendre, mais moi, je n'ai pas l'intention de me faire tuer sans pouvoir me défendre.
Je survivrai, même seule, et c'est d'ailleurs ce que j'ai toujours fait.
Si j'analyse la situation dans laquelle on vient de me jeter sans prévenir, ici, c'est un autre monde où des hommes-bêtes brutaux vivent mêlés aux humains ; et les chances que je puisse, apparemment petite vagabonde, vivre en sécurité en trouvant chaque jour de quoi manger et où dormir, au sein d'une société arriérée où la notion même de droits de l'homme est plus que douteuse, ne sont-elles pas remarquablement faibles ?
En tout cas, dans ce corps épuisé, je n'ai pas l'impression que je pourrai survivre en restant dans cette ville.
Je ne connais ni le climat ni la végétation de la région, mais puisqu'il y avait des paysans qui cultivaient ou récoltaient des espèces de citrouilles, je suppose que c'est un climat proche de celui du Japon, tempéré ou subtropical.
Si c'est le cas, il est possible que la végétation naturelle soit proche de celle du Japon aussi.
Les citrouilles, elles viennent d'où, déjà ? D'Amérique du Nord ? Pas d'Amérique centrale… si ?
Cueillir des plantes comestibles, même ce corps affaibli devrait en être capable.
Je n'ai ni outil ni lame, donc je ne sais pas encore si j'y arriverai, mais je pourrais aussi viser du petit gibier avec des collets.
C'est un monde que je connais mal, une ville que je connais mal : il y a peut-être des animaux sauvages dangereux hors de la ville, mais je pense que mes chances de survie seront meilleures si je quitte cette ville pour vivre dans la montagne, par exemple.
Il y en a bien, hein ? Des montagnes.
Gamine délaissée d'une petite ville de campagne, maltraitée en plus par une mère qui ne rentrait que de temps en temps à la maison, j'ai connu, dès l'école primaire, une période où je trompais la faim en attrapant des animaux avec des pièges faits main, d'après des livres consultés à la bibliothèque, et en cueillant des plantes sauvages comestibles.
En temps normal, j'imagine qu'on irait plutôt chaparder dans les champs des autres, mais pour moi, c'était impossible, à cause de la culpabilité.
Quand on a faim, on n'éprouve aucune répugnance à ôter de ses propres mains la vie d'un animal pris au piège, tu sais.
Si je supporte la vue du sang ? Le sang, c'est très nutritif, tu sais.
Pour une enfant mal nourrie, le pire ennemi, c'est la faim ; et puis, une fois le corps formé, on est bien obligée d'en voir tous les mois, qu'on le veuille ou non : si on a peur du sang, on ne tient pas longtemps en tant que femme.
D'ailleurs, les moments où ma mère rentrait à la maison avaient apparemment un rapport avec ce genre d'affaires de femme.
Bref, avant d'en arriver aux pièges, j'ai aussi eu une période où j'attrapais des oiseaux sauvages avec un arc et des flèches faits main, et je me flatte d'avoir eu une précision honorable jusqu'à une vingtaine de mètres.
Quand on a faim, on est prête à tout, alors on progresse vite, tu sais.
Un écolier japonais élevé normalement, quand il croise quelqu'un qui promène son chien, ne se dit pas : « Un chien, ça a l'air bon. » Hein ?
Les pigeons des villes ont, paraît-il, plein de parasites, alors je n'y ai quand même pas touché, mais j'en salivais.
Devenue une élève qui ne venait plus à l'école, trop occupée à se démener pour manger et survivre, j'ai fini, ô joie, par être récupérée par l'établissement adéquat, et j'ai pu aller au collège puis au lycée ; même en y repensant moi-même, je trouve que j'ai traversé une enfance plutôt rude, et que je m'en suis tirée, et je suis émue… Non, pas vraiment.
Qu'est-ce que tu veux, je n'avais autour de moi que des vieux pervers qui bavaient devant une gamine du primaire et des vieilles hystériques ; je ne pouvais faire confiance à personne.
« Je vais te faire manger à t'en faire péter le ventre, au love hôtel ! » Le tout premier psychopathe à m'avoir sorti ça, c'était le père d'une camarade de classe qui habitait près de mon immeuble.
À l'époque, grâce aux vantardises d'une camarade précoce, à la culotte aussi légère que la cervelle, qui se vantait de son petit copain, je savais déjà ce qu'était un love hôtel, et comme j'étais en plein tâtonnement sur des pièges qui marchaient déjà plutôt bien, je me suis juste dit : il raconte quoi, celui-là ?
L'écolière idiote qui devenait intime, au niveau de certaines parties, avec n'importe qui selon l'humeur du moment, je crois bien que c'était seulement ta fille, tu sais ?
Il a disparu, avec ma camarade, après une lettre anonyme dénonçant de la prostitution infantile ; je me demande bien qui l'a dénoncé, hein ?
Ma mère, de son côté, avait multiplié les étreintes passionnées dans l'espoir de décrocher un beau mariage grâce à un bébé surprise, mais visiblement elle n'avait pas réussi à piéger un homme, et c'était une idiote qui passait ses nerfs sur sa propre fille.
Jusqu'à ma mort, je n'ai jamais connu le visage ni le nom de mon père ; ou plutôt, on ne savait pas qui c'était.
Même ma mère, trop idiote, n'avait apparemment pas réussi à déterminer qui était mon père ; mais je sentais, avec mon instinct d'enfant, que si je mettais le doigt là-dessus, je pouvais très bien finir victime d'un « accident mortel », alors j'avais beau en mourir d'envie, je ne pouvais pas la reprendre là-dessus.
