Sous mes yeux, une calèche passe à toute allure. Je répète : une calèche passe à toute allure.
Je déglutis et reste plantée là. … Les chevaux, c'était aussi grand que ça ?
La charrette, tirée par un cheval qui a tout l'air d'un cheval de trait, paraît grosse comme un camion de quatre tonnes.
Non, ce n'est pas ça qu'il faut relever !
Je ne reste abasourdie que quelques instants : mon cerveau se met à tourner à plein régime pour essayer de comprendre la situation.
Une autre charrette, chargée d'une montagne de légumes qui ressemblent à des citrouilles, passe encore devant moi.
Elles sont rouge vif, ces citrouilles. Il existe une variété de cette couleur ?
Mais non, ce n'est pas la question !
Clac ! Je me donne une gifle du plat de la main.
On dirait que mon cerveau refuse d'admettre que le spectacle devant moi est réel, mais la douleur à ma joue me crie que si.
Il y a aussi des charrettes tirées par des bêtes qui ressemblent à des ânes, un cran plus petites que les chevaux.
Pas de camions, pas de voitures, pas de tracteurs : tout ce qui va et vient en faisant cliqueter la chaussée non revêtue, apparemment de la terre durcie à force d'être piétinée, ce sont des charrettes.
Il passe même une sorte de diligence bâchée d'une toile grossière, comme dans un western.
Sur la grande rue, qui doit bien faire plus de vingt mètres de large, les bâtiments alignés des deux côtés sont à quatre-vingts pour cent des maisons en bois à un étage, avec des toits en planches, sans tuiles.
Chaque maison en bois a, devant l'entrée, une terrasse ouverte, une barrière où l'on doit attacher les chevaux et un abreuvoir en bois qui doit leur être destiné.
Les bâtiments qui bordent la ruelle d'où je sors sont en pierre, à un étage, mais ils ont l'air d'être minoritaires.
Ceux-ci ont des portes en bois à deux battants ; ils ne sont pas encore ouverts, peut-être, car il n'y a personne et les portes sont bien fermées.
Devant les portes à deux battants, il y a, comme devant les maisons en bois, une terrasse en planches, avec barrière et abreuvoir.
J'étais sortie de la ruelle en m'imaginant vaguement que la rue serait pavée elle aussi, mais il semble que seul le terrain de ce bâtiment-ci le soit.
Un commerce ? Le propriétaire est peut-être plus riche que les voisins.
Au-dessus de l'entrée est accrochée une grande planche qui doit servir d'enseigne, mais, évidemment, ce qui y est écrit n'est pas du japonais. Ce n'est pas l'alphabet non plus ; ces lettres qui ondulent dans tous les sens me font un peu penser à l'arabe, mais pas tout à fait.
Comme ambiance, ça fait quand même penser à l'Amérique de la conquête de l'Ouest, non ?
La langue… est-ce qu'on va se comprendre ?
Dans les voix des gens qui discutent quelque part et qui me parviennent, il y a çà et là des mots que je ne saisis pas.
En tout cas, les passants de l'autre côté de la rue ont plus souvent les cheveux blonds ou blond cendré, alors je ne pense pas être au Japon.
Pas une seule personne aux cheveux noirs dans mon champ de vision : pour une Japonaise pur jus qui n'a jamais mis un pied hors du Japon, l'impression d'être en terrain étranger est monstrueuse.
Je me disais que tout avait l'air terne, et pour cause : les vêtements des gens n'ont que des teintes de toile écrue.
La tenue de base des passants, c'est un pantalon ou une jupe dans un tissu qui ressemble à du lin, avec une chemise ; certains portent un gilet par-dessus, d'autres une cape ? un poncho ? sur les épaules, et il y en a même qui portent des espèces de protections.
Et des épées ! Des épées, je vous dis !
Certains portent une épée au fourreau à la ceinture, d'autres ont carrément dans le dos une grande épée nue, dont la lame fait largement plus d'un mètre.
Non, en fait, hommes ou femmes, tout le monde a l'air de porter une lame quelconque.
Et la loi sur les armes, alors ?! ai-je pensé, mais vu que les passants aux visages d'Occidentaux ne réagissent pas aux épées, ici, porter une arme est peut-être tout à fait normal.
Ça ne correspond pas au Japon, ni même à aucun pays étranger que je connaisse : c'est ma conclusion.
… Mais… qu'est-ce que ça veut dire ?
Je comptais demander à un passant d'appeler la police, ou au pire lui demander où se trouve le poste, mais… elle existe, la police, ici ?
À l'époque de la conquête de l'Ouest, les armes à feu étaient répandues, ce n'était plus l'ère de l'épée ; on doit donc être à un niveau de civilisation entre le Moyen Âge et le début des Temps modernes.
Derrière moi, j'entends un cliquetis de métal qui s'entrechoque, puis une porte qui s'ouvre ; je veux me retourner, mais avant même que j'aie pu le faire, une voix tonitruante me tombe dessus d'en haut.
« Dégage ! Sale gosse ! »
« … ! »
J'ai du mal avec les voix fortes.
J'ai grandi sous les cris, les coups et l'abandon : par réflexe, je me fige.
Je pense même que les gens qui parlent fort ne valent rien.
« T'es dégueulasse ! Va voir ailleurs ! »
« Aah… ! »
Ugh… Vous voyez.
Pendant que j'étais pétrifiée, incapable de répondre, il m'a envoyé un coup de pied dans le dos.
« … Ngh… »
Étalée sur le sol dur, je serre les dents en supportant la douleur de mon dos, de mon visage et de mes membres cognés par terre, et je parviens tant bien que mal à me relever.
J'ai le souffle coupé, j'ai mal, mais si une charrette me passe dessus, je suis morte à coup sûr ; alors je force mes jambes tremblantes à avancer et je me réfugie en titubant au bord de la route.
Les passants autour ne me jettent qu'un regard indifférent, une seconde, sans intervenir, ni pour l'arrêter ni pour m'aider ; ils passent leur chemin, c'est tout.
La violence de l'indifférence, la plus répandue même dans le Japon moderne.
Et un regard comme on en jette à un insecte, qu'on ne verrait sans doute même pas au Japon.
Ah… je m'en doutais.
Je l'avais soupçonné, mais ici, ce n'est même pas la Terre…
En m'enfuyant de devant le bâtiment de pierre, j'ai jeté un coup d'œil derrière moi : sur le crâne du grand gaillard qui m'avait envoyé valser d'un coup de pied dans le dos, il y avait des oreilles rondes, comme celles d'un ours.
Encore un ours.
Cette situation incompréhensible, ces coups reçus sans rien comprendre, ça devrait me choquer ; mais chez moi, habituée à encaisser la violence et le désespoir, c'est l'agacement envers les ours qui l'emporte.
En gros, tout est la faute des ours.
À cet instant précis, les ours sont devenus mes ennemis jurés.
