Je remonte la rive vers l'amont, en direction de la forêt, en inspectant les plantes sauvages qui commencent à pointer sur le talus.
Je pince les jeunes pousses d'un « truc qui ressemble à de la vesce », qui commence à former des boutons de fleurs, et je les porte à ma bouche, tout en notant du coin de l'œil que les hostas sortent leurs nouvelles feuilles.
Sous le goût d'herbe, il y a une pointe de douceur : la vesce se mange tout à fait crue.
Les hostas, dont on mange la tige des feuilles, ressemblent à s'y méprendre au vératre, qui est toxique, mais en regardant la façon dont courent les nervures, on ne risque pas de se tromper.
Il n'y a pas grand-chose à manger dessus et, sans les faire bouillir, elles sont très amères, alors je n'en cueille pas pour l'instant.
J'ai aussi repéré des boutons de pétasite et des adénocaulons, mais eux non plus ne se mangent pas sans cuisson, alors je passe mon tour.
Je tombe sur une touffe de persil d'eau qui vient tout juste de sortir, alors j'en arrache quelques pieds, je les rince dans l'eau du ruisseau, j'arrache le bout des racines et je croque les tiges.
Le persil d'eau se mange cru, lui aussi, mais sans un passage à l'eau bouillante, il est amer et âpre : un goût d'adulte, quoi.
Pour la langue sensible d'une enfant, c'est trop agressif. Même si j'en trouvais des tonnes, je ne pourrais pas en manger jusqu'à avoir le ventre plein.
J'ai aussi trouvé de la ciguë aquatique, dont la racine renflée contient un poison redoutable, alors quand j'aurai mis la main sur une arme pour me défendre, je reviendrai en cueillir. Si je vous dis « presque aussi violent que l'aconit », vous voyez le genre de poison.
C'est un neurotoxique qui passe même à travers la peau et provoque convulsions et paralysie : loin de le manger, mieux vaut éviter d'y toucher à mains nues.
Ce poison, je compte en enduire la lame de mon arme de défense.
Pour protéger cette enfant, à qui je suis liée pour le meilleur et pour le pire, je n'hésiterai pas à empoisonner un agresseur avec une arme enduite de poison.
En rinçant le persil d'eau dans le ruisseau, j'ai cherché s'il y avait des crevettes d'eau douce, mais je n'en ai pas vu.
Par contre, je vois régulièrement passer des ombres de poissons qui doivent bien faire vingt centimètres, alors j'aimerais fabriquer un piège.
Maintenant que je sais qu'il y a des poissons dans ce ruisseau, pas question de ne pas en attraper.
Il va falloir que je rassemble aussi de quoi fabriquer le piège.
Avec de la ficelle et des brindilles, on tresse une natte comme celles qui servent à rouler les makis, on en fait une nasse et on y ajoute un goulet tourné vers l'intérieur : un piège à poissons de rivière, même en matériaux naturels, c'est étonnamment simple à faire.
C'est le même principe que les casiers que les pêcheurs utilisent pour attraper les crabes.
Un gros poisson costaud casserait sans doute le piège et s'échapperait, mais un poisson d'une vingtaine de centimètres n'a pas autant de force, et plus la natte est tressée serré, plus on peut attraper de petits poissons.
Pour la ficelle, je la torsaderai avec de la paille, ou je la remplacerai par une liane quelconque.
Les essais à tâtons, ça ne me déplaît pas, alors je vais m'accrocher, essayer, rater, recommencer, et j'en attraperai.
La chair des poissons de rivière abrite souvent des parasites, comme les douves ou les gnathostomes, alors j'ai vraiment, vraiment besoin d'un moyen de faire du feu.
On n'en est pas encore au torrent de montagne, mais en remontant le ruisseau, les arbres et les gros rochers se font de plus en plus nombreux, et je m'enfonce dans la forêt en les contournant.
Peut-être parce qu'on est encore près des habitations, cette forêt compte surtout des feuillus.
J'ai l'impression que plus je m'enfonce, plus les arbres deviennent épais et grands ?
Celui sur lequel je viens de poser la main, par exemple : il faudrait cinq comme moi se tenant par la main pour faire le tour du tronc, et il doit bien mesurer plus de trente mètres de haut.
Trente mètres, c'est à peu près la hauteur d'un immeuble de dix étages.
Les arbres me le cachaient jusqu'ici, mais une fois dans la forêt, le terrain se révèle bien plus accidenté que je ne l'imaginais, et j'ai l'impression que l'altitude monte doucement.
Je sens partout la présence dense des bêtes sauvages, si bien que ma vigilance grimpe d'un cran, mais en même temps, je me rassure : il y aura de la viande à se mettre sous la dent.
De temps en temps, je tombe sur un arbre mort couché par terre, et j'y ai trouvé des champignons, mais leur forme et leur couleur ne me disaient rien, alors j'ai eu beau avoir faim, je me suis retenue d'en manger.
En les faisant manger à un petit animal vivant, je devrais pouvoir savoir s'ils sont vénéneux ou non, alors j'ai noté dans mon carnet mental d'essayer un jour.
Bon, je ne dois pas seulement chercher à manger, il me faut aussi un endroit où dormir sans risquer d'être attaquée dans mon sommeil.
Le creux d'un arbre mort et pourri, ce serait dangereux ? En réfléchissant à ça tout en cherchant de quoi manger, j'écarte les broussailles et j'avance... jusqu'à déboucher sur un endroit dégagé, comme une clairière.
Quelques arbres sont tombés, et la lumière du soleil inonde un espace d'une centaine de mètres de diamètre.
Ah ! Vers le centre de la clairière, au milieu des fougères qui recouvrent le sol comme un tapis vert, j'aperçois une touffe d'une plante inattendue, et je me précipite.
« Des fraises des bois ! »
Il me semble qu'il existe aussi quelques variétés précoces, et en effet, parmi les fleurs blanches, sur ces tiges rampantes qui viennent à peine de former leurs fruits, on en voit déjà quelques-uns qui commencent à rougir, çà et là.
La forme des feuilles est légèrement différente des fraisiers sauvages que je connais, et les plants me semblent plus hauts, mais quoi qu'on en dise, c'est forcément une sorte de fraise des bois.
La saison des fraises des bois, c'est la fin du printemps et le début de l'été, normalement, alors le climat d'ici est peut-être plus doux que je ne le pensais.
Il n'existe pas de fraise sauvage toxique, si ? En gardant un tout petit peu de méfiance, je cueille un fruit bien rouge et bien mûr, et je le porte à ma bouche.
« Mmmh ! C'est acidulé et sucré ! »
Pas d'amertume, pas de picotement : je conclus qu'elles ne sont pas toxiques.
Parmi les fraises sauvages, on dit que le fraisier des Indes ne se prête pas à la consommation, mais dans certaines régions, on le mange en confiture, par exemple.
Et puis, ses pétales sont jaunes, alors il se distingue facilement des autres fraisiers sauvages, et même si on en mange par erreur, il est juste mauvais, pas toxique.
Génial ! Là, je crois que je peux gagner !
Gagner contre quoi, ça, on verra plus tard. Je fonce dans le buisson de fraises des bois, je cherche les fruits mûrs, je les cueille et je les mange, les uns après les autres.
Le sucre des fruits se répand dans ce corps tout affaibli, et j'en ai les larmes aux yeux et le nez qui coule.
Ces larmes et cette morve, est-ce que c'est moi qui les verse, ou bien cette enfant ?
Peu importe, au fond.
Quand on a faim au point d'en mourir, un fruit sucré a un goût incomparable, comme si on trouvait un ange au fond de l'enfer. Ça aussi, je le sais par expérience.
Avec tout ce sucre, mes neurones se sont réveillés, et j'ai l'impression d'avoir les idées plus claires.
Je me calme et je regarde autour de moi : à part les fraises des bois, les fougères qui poussent dans cette clairière, ce serait de la fougère aigle ? Les jeunes crosses de fougère aigle, elles aussi, ne se mangent que jusqu'au début de l'été.
De toute façon, les jeunes pousses de fougères doivent être débarrassées de leur amertume avant d'être mangées, alors je les mets de côté.
« Oh. Il y a aussi un truc qui ressemble à du thym. »
Pour voir, je pince une feuille au bout d'une tige et je la porte à ma bouche.
Si elle était toxique, ce serait grave, alors je la mâchonne à peine et je la roule sur ma langue sans l'avaler.
Avec le goût d'herbe, un parfum frais, presque d'agrume, me monte au fond du nez.
J'attends un moment, mais aucune amertume désagréable, aucun engourdissement.
Je conclus qu'elle n'est pas toxique et je l'avale.
« Bien, bien. Parfait. »
Le thym est une herbe aux fortes propriétés antiseptiques et conservatrices : quand on prépare des conserves de viande ou de poisson, on peut le frotter dans la chair avec du sel.
Je n'ai jamais essayé, mais ce serait bien s'il pouvait aussi servir de remède pour l'estomac, contre les intoxications alimentaires.
