Ember remontait le chemin vers le bourg en sifflotant. Il glissa une main dans sa poche et fit rouler entre ses doigts un galet de rivière bien poli, apparu sur le pas de sa porte ce matin-là. Trois longues semaines durant, il avait dormi avec son couteau de chasse sous l'oreiller et marché la lance de pêche en bandoulière. Les matins de pluie, il redoublait de prudence en relevant ses filets, car le crépitement des gouttes sur les feuilles et sur l'eau pouvait couvrir l'approche de la créature.
Plusieurs fois, des éclaboussures l'avaient attiré jusqu'au bord de la rivière, et il était rentré pour trouver une fleur, un poisson ou une pierre déposés sur son seuil, le plus souvent accompagnés d'une flaque d'eau ou de quelques empreintes humides sur le sentier. Le dernier objet en date était un couteau rouillé qu'il avait perdu sur la berge l'été précédent et qu'il désespérait de jamais retrouver.
Il s'était mis à prendre davantage de poissons, ses filets restaient à peu près entiers, et de temps à autre il trouvait un nouveau présent sur son seuil, puis choisissait autre chose à laisser à sa place.
Ce matin, c'était un bouquet de fleurs des champs fraîchement cueillies et un petit sachet d'herbes du pays qui, pensait-il, pourraient lui plaire.
À l'approche de la place du bourg, son pas ralentit.
Il savait qu'il s'était rendu passablement importun à force de poser des questions sur le peuple de la rivière, et qu'il se taillait une réputation qu'il n'était pas tout à fait prêt à assumer. Les fermiers les plus superstitieux commençaient à l'éviter dès qu'ils le voyaient arriver, ce qui non seulement était mauvais pour les affaires, mais faisait aussi naître chez Ember le soupçon désagréable qu'ils avaient peut-être de bonnes raisons de le faire.
Les femmes qui bavardaient sur la place n'avaient rien pu lui apprendre qu'il ne sût déjà, et ressassaient sans cesse une ou deux histoires extravagantes sur la fameuse Grande Guerre entre les hommes et le peuple de la rivière, un événement largement contesté et auquel Ember, pour commencer, ne croyait guère.
Mais quelques âmes solitaires vivaient éparpillées à travers la vallée, et c'étaient leurs histoires à elles qu'il préférait. Ember devait aller les trouver sur leurs propres terres, car elles ne venaient jamais ou presque au bourg et répondaient rarement à qui osait frapper à leur porte. La première fois qu'il s'était aventuré jusqu'à l'une de ces fermes isolées, une femme aux joues creuses lui avait ouvert, puis claqué la porte au nez dès qu'il avait mentionné le peuple de la rivière. Depuis, Ember prenait soin d'être moins direct sur les raisons de ses visites.
Quoi qu'il en soit, quelque chose avait changé au bourg, ce matin-là.
Les gens vaquaient à leurs affaires comme d'habitude, marchandant et bavardant entre amis, mais à son passage, leurs regards se faisaient plus furtifs et leurs voix baissaient.
Il sourit à quelques-uns et leur souhaita le bonjour, mais ils restèrent sur leur quant-à-soi et ne répondirent pas. Il sentit son ventre se nouer, déglutit, et continua pourtant vers la taverne. Il était venu en ville pour boire un verre et faire un brin de causette avec les hommes, mais plus il approchait, moins la perspective l'attirait.
Qu'est-ce qui avait changé ?
S'était-il passé quelque chose au bourg ?
Il était presque arrivé aux marches de la taverne quand il aperçut une silhouette mince près de la charrette de Lundr.
Isabel.
Elle l'observa un instant d'un œil perçant, puis releva le menton et traversa la place déserte d'un pas décidé, le frôlant au passage d'une manière qu'il aurait prise pour une insulte venant de n'importe qui d'autre.
Quelque chose crissa dans sa main, et un instant, il frissonna au contact de sa peau chaude contre la sienne. Quand elle fut passée, il leva le billet, consterné, car c'était bien un billet, et il n'avait jamais eu le don de sa sœur pour la lecture.
Enfin, à force de plisser les yeux, il parvint à déchiffrer quelques mots familiers :
Viens
Thé
Chez moi, aujourd'hui
Mange ce billet
Ember fronça les sourcils, quelque peu perplexe.
Manger le billet ?
Il scruta la dernière ligne dans l'espoir d'un éclaircissement.
Ennuis
Il froissa le billet dans son poing, soudain conscient de tous les gens du bourg qui le dévisageaient ouvertement. Il hésita : avaler le papier comme on le lui demandait se remarquerait bien davantage, il le savait. Alden sortit sur le perron de la taverne, ses bras massifs croisés, et le regarda en fronçant les sourcils.
Ember fourra le billet dans sa poche et les foudroya du regard, l'un après l'autre.
« Si vous avez quelque chose à dire, dites-le », lança-t-il sèchement.
Mais pour une fois, le bourg restait sans voix, ou bien les gens étaient trop gênés pour parler. Alden les avait-il intimidés ?
Ember tenta de se faufiler à travers la foule et leva les yeux juste au moment où Lundr s'écartait d'un bond, en évitant son regard. Un groupe de vieilles femmes chuchotaient entre elles à distance, et Wilifrey lui jetait des coups d'œil inquiets du coin de l'œil tout en faisant mine d'épousseter son chapeau.
Non, conclut-il. Ils ont peur de moi.
