« Un quoi ? »
Les sourcils froncés, Ember fourra les mains dans ses poches et lança un regard noir à Hunter. « Un membre du peuple de la rivière. »
« Ça dépend. »
« Comment ça... »
« C'est votre seule question ? »
« Je crois que ma question la plus pressante, c'est de savoir à quel point ils sont dangereux, en vrai. »
« Très dangereux. »
'Il va falloir que je sois plus précis si je veux une réponse franche.'
« Ils mangent les gens ? »
« Bien sûr que oui. »
« Comment tu le sais ? Tu l'as déjà vu de tes yeux ? »
« La plupart des braves gens vous diront que ceux qui disparaissent près de la rivière, ou qui partent en barque et reviennent jamais, ont juste eu un accident malheureux, mais y en a quelques-uns qui ont connu une fin plus misérable. » Il haussa les épaules. « D'où vous croyez qu'elles viennent, toutes ces histoires qu'on raconte au coin du feu ? »
« Est-ce que tous les gens de la rivière... est-ce qu'ils... » Ember laissa sa phrase en suspens, ne sachant pas quels mots décriraient le mieux sa question la plus pressante. Il les choisit avec soin. « Est-ce qu'ils portent malheur ? Tu sais, est-ce qu'ils sont maudits, d'une façon ou d'une autre ? »
« On l'est pas tous ? »
Cela le fit hésiter. « Eh bien... »
« Écoute-moi, mon garçon. » Le regard de Hunter se durcit, et Ember recula d'un pas sans le vouloir. « J'ai pas de livre sur la question. Et personne en a écrit, que je sache. Mais si vous allez fourrer votre nez là où il faut pas, j'serai le premier à vous dire que ça finira mal. Contentez-vous de raccommoder vos filets, laissez les gens de la rivière entre eux, et priez pour qu'eux aussi vous laissent tranquille. »
Le souvenir vivace de la pâle créature suspendue à son filet fit baisser les yeux à Ember vers l'herbe entre ses bottes. Il se dandina d'un pied sur l'autre et s'éclaircit la gorge, gêné, ne sachant pas quoi dire ensuite.
Hunter planta son bâton de marche dans la route, mais attendit patiemment.
Ember avait beau avoir imaginé quelques centaines de questions la nuit dernière, il n'avait rien eu pour les noter, et la plupart s'étaient envolées de son esprit à l'instant même où il avait hélé le vagabond.
« Où est-ce qu'ils vivent ? »
« Hmmm. » Hunter mâchonna sa tige d'herbe avec plus d'ardeur, le regard errant parmi les arbres comme s'il passait en revue des souvenirs hauts en couleur. « Les marins des Terres du Nord, les marchands du sud et toutes les autres espèces de gens de mer ont leurs propres légendes sur une race qui vit dans les flots... Ils les appellent des sirènes, mais c'est à peu près la même chose que notre peuple de la rivière. »
« Et ils nous ressemblent par la silhouette, à défaut du langage ? Homme et femme, je veux dire ? »
Ember repensa au mirage scintillant qu'il avait vu : sa forme était entravée de telle façon qu'on ne distinguait aucun trait particulier, mais malgré tout, impossible de se méprendre sur les courbes féminines de la créature. Il rougit légèrement et se frotta la joue, en espérant que Hunter n'avait rien remarqué.
Il fut tout penaud de voir le vagabond le dévisager avec attention.
La barbe de Hunter frémit légèrement. « Le siren et la sirène, si on tient à employer les termes corrects. Ce qui, d'une manière générale, est pas mon cas. »
« Je suppose qu'ils sont aussi hostiles l'un que l'autre », avança Ember, mal à l'aise.
« J'ai jamais entendu parler d'une sirène amicale, rien que d'une sirène affamée. » Hunter haussa les épaules. « J'ai échangé des histoires à dormir debout avec un vieux marin près de Rivermouth, qui jure ses grands dieux qu'elles peuvent paralyser leur proie d'un seul cri. »
« Ça doit être quelque chose d'épouvantable », estima-t-il à voix basse, « d'en entendre une chanter. »
Hunter ricana et souleva un petit nuage de poussière du bout de sa botte. « J'préfère affronter mille soldats armés plutôt qu'une sirène solitaire avec un souffle d'air dans les poumons. D'après tout le monde, c'est d'excellentes imitatrices. Elles retiennent un air de n'importe où. Les cascades, les chants d'oiseaux, et même certaines ballades humaines. »
Des frissons coururent sur les épaules d'Ember quand il se souvint de l'étrange cri d'oiseau entendu deux nuits plus tôt.
« Elles sont obsédées par les humains, vous savez. »
« Ah bon ? » Ember en fut surpris. « Dans toutes les histoires que j'ai entendues, en général, elles nous tuent et s'aiguisent les dents sur nos os. »
Hunter gloussa. « On est plus intéressants que la plupart d'entre nous le croient. Vous êtes pêcheur, pas vrai ? Vous trouvez pas les poissons un brin intéressants, d'une façon ou d'une autre ? Leurs motifs, leurs habitudes, et tout ça ? »
« Si, bien sûr. »
« Et vous les mangez. »
Ember fronça les sourcils. « Ce n'est pas pareil. »
« N'empêche, ça mérite qu'on y réfléchisse. » Hunter marqua une pause en mâchonnant, l'air pensif. « Ce marin en a entendu une chanter quelque part sur la côte sud, y a de ça bien des lunes ; on l'avait envoyé ramasser du bois flotté pour leur feu. Sirène ou pas, elle était partie, et tous ses compagnons de bord avec, quand il est revenu au campement. Il a pleuré une nuit et un jour pour ses camarades, mais plus amèrement encore de jamais avoir posé les yeux sur cette créature. »
Ember croisa les bras et plissa les yeux en regardant Hunter. « Est-ce que quelqu'un a déjà vu une sirène, ou un siren, et a survécu pour le raconter ? »
Si un homme l'avait fait, ce serait sûrement le vagabond solitaire en personne.
« S'il y en a », dit Hunter en haussant les épaules, « ils en parleraient pas. C'est aussi simple que ça. Le peuple de la rivière, c'est pas un sujet qu'on aborde en bonne compagnie. »
Déçu, Ember insista : « Toi, on dirait que tu en parles quand ça te chante. »
« Moi, c'est moi. » Il haussa de nouveau les épaules, comme si cela allait de soi. « Votre paisible village a décidé que j'étais devenu fou y a des années. Mais je parie que mon avertissement leur a fait du bien : ils vont se tenir loin des rivières maintenant, et pas qu'un peu. »
« Alors tu crois vraiment que leur vie est en danger ? »
Hunter se redressa et enfonça son bâton de marche dans la terre, avec un sourire en coin. « Si vous pensiez qu'une bête mangeuse d'hommes s'était installée dans les rivières du coin, vous le croiriez pas, vous ? »
« Si, sans doute », reconnut Ember d'un ton grave, en jetant un œil aux bois obscurs derrière Hunter.
« Autre chose ? » demanda celui-ci en recrachant le brin d'herbe et en haussant un sourcil.
« Si tu pensais en avoir mis un en colère », hasarda Ember en évitant son regard tandis qu'il parlait, « qu'est-ce que tu ferais ? »
« Je me ferais manger, j'imagine », dit Hunter.
Une sensation de vide glacé s'installa au creux de son estomac. « Et s'il ne te tuait pas ? »
« Le peuple de la rivière a la mémoire longue et, tout comme nous, il oublie pas facilement le visage de ceux qui lui ont fait du tort. »
Un insecte se mit à striduler quelque part dans l'herbe, et un oiseau jacassa dans les bois tout proches.
Hunter jeta un coup d'œil vers le haut de la route, puis fronça les sourcils en regardant Ember. « Ce sera tout ? »
« Tu n'as aucun conseil ? »
« Pas le moindre. Mais si cette personne imaginaire qui est allée fouiner là où elle aurait pas dû et qui a fâché le peuple de la rivière se trouve être un jeune pêcheur du nom d'Ember, je lui dirais de surveiller ses arrières. »
Hunter hissa son sac sur son épaule et lui adressa un clin d'œil sans joie avant de tirer quelques pièces de sa poche. Ember en attrapa deux au vol, mais la troisième tomba par terre.
« Celles-là sont pour Alden, à la taverne. Si vous voulez bien avoir la gentillesse de les lui apporter, avec mes regrets pour un certain incident d'hier soir, où j'y suis presque pour rien... »
« Je le lui dirai », répondit Ember en ramassant la pièce tombée, qu'il contempla un instant d'un œil avide. Quand il releva la tête, Hunter s'éloignait déjà à grandes enjambées sur la route, fouettant les hautes herbes de son bâton de marche et sifflotant un air joyeux.
« Gardez la tête haute et évitez les ennuis. »
« Trop tard pour ça », marmonna Ember.
Mais Hunter ne l'entendit pas, ou s'en moquait, et poursuivit son chemin sans jamais jeter un regard par-dessus son épaule.
***
Le soleil se couchait quand Ember atteignit sa cabane ; il avait fait le grand détour au lieu de prendre le chemin habituel le long de la rivière. Il n'était pas redescendu sur la berge depuis la veille au matin, mais de là, il voyait quelques branches du vieil arbre, un grand dais de feuillage au-dessus de la rivière. Le soleil accrochait quelques cordes effilochées qui se balançaient dans la brise.
Alors qu'il approchait de l'unique marche en bois, il remarqua un mouvement du coin de l'œil. Quelque chose luisait et étincelait au soleil, juste devant sa porte. Sa bouche s'assécha et il arracha la lance de son dos.
C'était un tas de poissons... et ils frétillaient encore.
Il jeta un rapide coup d'œil par-dessus son épaule, puis vers le potager et le chemin de la rivière, mais il semblait être seul. Pourtant, en s'approchant de la cabane, une odeur florale familière l'assaillit. Ce ne fut qu'une bouffée, mais elle suffit à faire resurgir la terreur de la veille au matin. Des détails oubliés de la rencontre lui revinrent par fragments, comme s'il venait d'être tiré du sommeil par la lumière du jour et peinait à se souvenir d'un rêve brumeux.
Un pied calé sur le seuil, Ember se pencha prudemment pour examiner la chose, soupçonnant une ruse quelconque. Rien ne se passa. À côté des poissons reposait un petit tas de myrtilles.
Il fixa les poissons d'un regard dur, troublé : ils n'étaient visiblement pas là depuis longtemps.
L'un d'eux tomba de la marche en frétillant et se débattit dans l'herbe folle au bord du chemin.
'... C'est quelqu'un du village qui les a laissés là ?'
Ce ne fut qu'après avoir fait le tour complet de sa modeste cabane et secoué chaque buisson avec sa lance, effrayant quelques oiseaux au passage, qu'Ember revint à la marche pour méditer sur les poissons et les baies.
Qu'est-ce que cela voulait dire ?
Était-ce un cadeau ?
Une menace ?
Qui les avait déposés là ?
Il se dit que c'était une question stupide, et pourtant chaque réponse possible lui apportait d'autres questions stupides. Si c'était quelqu'un du village, pourquoi n'avoir pas enfilé les poissons sur une corde ? Si c'était la créature de l'autre jour, comment avait-elle remonté le chemin ? Le peuple de la rivière pouvait-il quitter la rivière ? Pourquoi n'avait-il pas posé la question à Hunter ?
Peu à peu, l'esprit d'Ember s'apaisa, et il se retrouva face à la conclusion la plus probable (et la plus terrifiante) : il ne pouvait pas oublier ce qu'il avait vu dans la lumière brumeuse du matin, et il ne pouvait pas trouver d'explication au tas de poissons et aux baies charnues.
Il avait menacé d'embrocher la créature pendant qu'elle pendait, sans défense, à un arbre. Il ne l'aurait pas tuée, bien sûr, mais peut-être que la créature l'ignorait. Hunter n'avait rien dit d'utile, et certainement rien sur les coutumes du peuple de la rivière, si bien qu'Ember se retrouvait face à un fâcheux dilemme. S'il ne prenait pas l'offrande, il risquait de l'offenser davantage. S'il la prenait, il enfreignait peut-être une règle tacite que le peuple de la rivière considérerait comme une insulte.
Après quelques instants de réflexion, Ember s'arrêta sur ce qu'il jugea être un excellent plan : il prendrait la nourriture, quelles que soient les intentions de la créature, et déposerait autre chose à la place.
Mieux valait être prudent que de dédaigner un cadeau, raisonna-t-il en fourrant les baies dans sa poche et en glissant les doigts sous les ouïes des poissons scintillants. Elle avait dû choisir du poisson soit pour se moquer, soit pour s'excuser, puisque c'était manifestement leur mets préféré à tous les deux. Et elle avait même agrémenté l'offrande de quelques baies fraîchement cueillies.
Il frissonna en imaginant des doigts pâles et moites cueillir ces baies et les déposer sur le pas de sa porte.
Finalement, il décida de se séparer d'une pierre qu'il avait trouvée au bord de la rivière, l'une de ses préférées sur le rebord de la fenêtre. C'était une petite pierre bleue aux délicates veinures blanches qu'Ember avait toujours particulièrement admirée, mais une fois posée sur le seuil, elle lui parut étrangement modeste. Ember cueillit quelques fleurs blanches toutes fraîches sur le chemin de la rivière pour les glisser dessous, au cas où la créature aimerait ce genre de chose. Le message, espérait-il, serait on ne peut plus clair :
Merci. S'il te plaît, ne me tue pas.
