« Il est l'heure de vous réveiller, mademoiselle. »
Quelqu'un m'avait-il jamais réveillée avec autant de douceur, de toute ma vie ?
Ce n'était pas un réveil pour me lever et partir travailler. Ce n'était même pas une sonnerie de réveil matin.
Si l'on me réveillait d'une voix aussi aimable, c'était forcément un rêve.
'Peut-être que c'est parce que je vis comme une servante que je rêve de devenir une demoiselle.'
Je me dis que c'était grave.
On dit que les rêves trahissent un besoin intime et caché, mais avais-je vraiment envie de devenir une noble ?
'C'est bizarre de faire un rêve pareil.'
Même si ce n'était qu'un rêve, ne devrais-je pas me réveiller maintenant ?
'Pourquoi j'ai fait un rêve pareil ?'
À grand-peine, je vainquis le sommeil et ouvris les yeux.
Ha, c'était l'heure du travail.
Pour chasser la torpeur, je m'étirai et me tapotai les joues des deux mains.
Pourtant, comme si je n'étais pas encore sortie du rêve, le majordome se tenait toujours devant moi, dans une attitude respectueuse.
Pourquoi le majordome était-il venu me réveiller ? Il portait même une queue-de-pie noire : c'était bien le vieux majordome.
Ce n'était donc pas... un rêve ?
Je dévisageai le majordome d'un air absent, les yeux encore à moitié endormis.
« Vous êtes réveillée, mademoiselle. On prépare votre bain. »
Je retournai la phrase dans ma tête en me demandant si j'avais mal entendu.
« Pardon ? »
J'étais si gênée que ma voix se brisa sur la question.
Contrairement à la voix claire de Riena,
la mienne, d'ordinaire un peu grave, aurait dû surprendre le majordome, mais à présent elle était fluette et légère.
On m'avait réveillée pour préparer le bain de quelqu'un ! Voilà, je comprenais.
Quelle déception !
Je voulais dormir encore. Je voulais me coucher tôt et me lever tard, maintenant que j'étais redevenue une enfant !
Les yeux grands ouverts, je ravalai mes larmes en voyant le majordome venu me chercher pour le travail.
Il portait sur le bras une serviette qui avait l'air coûteuse.
Les coins de sa bouche s'abaissaient même, comme pour retenir un rire.
Alberto, le majordome de l'archiduc Yekart.
Âgé de cinquante ans cette année, il était le majordome en chef : il supervisait les domestiques et administrait la résidence de l'archiduc.
Il y avait aussi des majordomes subalternes chargés de la vaisselle et des alcools, mais les servantes et moi devions subir les inspections sévères du majordome en chef, le poids lourd qui se tenait devant moi.
Quoi qu'il en soit, c'était un spectacle très étrange que de voir Alberto, celui que nous autres servantes surnommions le majordome tigre, me regarder en retenant un rire.
Quand j'étais servante, je le croisais de temps en temps, mais je ne le voyais pas souvent, car il occupait une position assez élevée pour un domestique.
Quand les servantes croisaient Alberto, elles se contentaient souvent de le saluer avant de filer.
C'est que, si l'on se montrait impolie ou que l'on se troublait devant lui, il nous passait un savon.
Chaque fois que je le voyais, ce perfectionniste avait souvent l'air en colère, ou la mine de quelqu'un qui aurait mâché quelque chose d'immonde, comme si tout le mécontentait.
« Il est l'heure de vous réveiller. »
Le majordome attendit que je me lève.
Il ne tendit pas la main, sans doute pour respecter la règle d'airain qui interdit de toucher le corps d'une demoiselle.
Mais à l'écouter, quelque chose clochait.
Comment ça, « il est l'heure de vous réveiller » ?
Pourquoi me parlait-il ainsi ? Le majordome avait dû manger quelque chose de pas frais.
'Oui, oui, je vais travailler.'
J'avais beau être jeune, il était hors de question que je ne travaille pas.
Je devais me lever, éplucher les oignons et parer les pommes de terre. Trouver des ingrédients naturels pour remplacer le bicarbonate...
Hein ?
Je venais à peine de me réveiller, et voilà que trois servantes s'étaient approchées de moi sans que je m'en rende compte.
Parmi elles se trouvaient mes collègues.
Leurs mouvements bien ordonnés me surprirent tant que je faillis tomber du lit.
Car mes collègues, qui me regardaient d'habitude en me traitant de bourreau de travail, inclinaient la tête sans même croiser mon regard.
« Voici mademoiselle Ciel Visena, venue du Grand Nord. »
Qu'est-ce qui se passait ?
« Hic. »
Je sursautai si fort que je pris une grande inspiration et attrapai le hoquet.
Oh, mon Dieu ! Je n'étais pas noble, je n'avais donc pas de nom de famille.
Qu-quoi, Visena ?
Je répétai encore et encore le nom de cette famille bien connue, en me demandant si j'avais mal entendu.
« Oh, de cette famille Visena... »
La servante qui avait parlé referma vivement la bouche, l'air de comprendre son erreur.
« Elle est... »
Autant les servantes étaient surprises, autant je l'étais aussi.
« Mon Dieu. »
« Ah. »
Mes anciennes collègues retinrent leur souffle en vain.
Devant elles se tenait une enfant encore trop jeune pour qu'on l'appelle demoiselle. La première fois qu'elles m'avaient vue, elles s'étaient exclamées, l'air de dire : 'Oh là là, qu'elle est mignonne.' Les regards des servantes, qui me fixaient avec cette expression, changèrent soudain du tout au tout.
« Ma... Majordome. »
L'une d'elles appela le majordome d'un air inquiet.
Et parmi toutes ces servantes stupéfaites, c'était moi la plus stupéfaite.
Quel genre de famille étaient les Visena ? Ne disait-on pas que même un enfant en pleurs se taisait en entendant leur nom ?
On racontait que des nobles en train de s'empoigner par les cheveux se prenaient sagement la main dès qu'un membre des Visena apparaissait.
Les Visena étaient une famille ducale de l'Empire de Djibril, où je vivais.
L'Empire de Djibril était gouverné par la famille Ricardo depuis près de deux cents ans, et il allait de soi qu'un noble voue sa loyauté à l'empereur et à la famille Ricardo.
Mais pas les Visena. C'étaient des sujets sarcastiques, prêts à ricaner en demandant ce que pouvait bien valoir la loyauté.
C'étaient aussi de grands personnages qui demandaient s'il fallait vraiment oser jurer allégeance à une famille impériale chétive, assise sur un siège en or.
La famille impériale n'était pas faible, puisqu'elle était bénie des dieux, mais elle ne faisait pas le poids face aux monstres des Visena.
C'étaient les Visena qui avaient écrasé comme une canette le pouvoir que les hauts nobles avaient patiemment élevé comme une tour.
Étonnamment, la famille Visena avait été fondée il y a moins de cent ans.
À vrai dire, cela ne faisait que vingt ans qu'elle avait rejoint l'empire.
Comparée aux cinq cents ans de renommée de l'Empire de Djibril, la famille Visena avait une histoire bien courte, mais elle se montrait particulièrement hautaine.
La raison en était que les Visena étaient un groupe venu de l'extérieur.
Leur nom avait une sinistre réputation, non seulement à Djibril, mais sur tous les continents.
À l'origine, c'était une bande d'assassins, mais elle s'était fait intégrer à l'aristocratie par la ruse.
Chose incroyable, les Visena accordaient de l'importance aux capacités, et non aux liens du sang.
Là où les aristocrates ordinaires méprisaient les enfants illégitimes et faisaient grand cas de la lignée, les Visena faisaient aussitôt entrer dans la famille un mendiant de passage, pour peu qu'il ait de grands pouvoirs magiques.
Et ils s'arrangeaient par tous les moyens pour s'assurer sa loyauté.
Heureusement que leur histoire ne comptait que vingt ans : avec deux cents ans derrière eux, ils en auraient eu largement assez pour fonder leur propre pays.
'La maison la plus malveillante du monde.'
Je tirai la langue et secouai la tête.
« Ces Visena... »
La peur envahit le visage des servantes.
En apprenant que j'étais une Visena, elles hésitèrent et reculèrent.
Non mais vraiment !
Je n'avais jamais entendu parler de ça !
Contrairement aux servantes, livides comme dans <Le Cri> de Munch, Alberto, le majordome, était bien trop détendu.
La réaction de mes collègues n'avait rien d'étrange.
Si un aristocrate des Visena était venu en visite dans la maison du grand-duc, j'aurais moi aussi baissé la tête comme une coupable.
Pourquoi ? Ils avaient la réputation de vous anéantir pour la simple raison que vos regards s'étaient croisés.
Bien sûr, ce n'était qu'une anecdote que je tenais d'une connaissance du cousin d'une amie qui travaillait comme servante chez les Visena.
Avant que le majordome ait pu les en empêcher, les servantes s'inclinèrent devant moi les premières.
Le majordome s'adressa aux servantes d'un ton décidé, en claquant légèrement la langue.
« Saluez toutes mademoiselle Ciel Visena. »
Alors, comme des dominos, les servantes inclinèrent la tête.
'Pourquoi vous faites ça ?'
J'étais si gênée que je ne pouvais pas relever la tête.
J'avais envie de demander quand diable j'étais devenue une demoiselle, mais pour l'instant, je décidai de suivre le mouvement.
Je n'avais pas voix au chapitre.
On ne sait jamais quelles retombées on risque en déclenchant une dispute pour rien.
« Bonjour, tout le monde ? »
Le visage des servantes se figea devant mon salut plein d'entrain. Elles se turent, comme pétrifiées.
Étaient-elles offensées qu'une enfant leur parle avec familiarité ?
Au début, je crus que mes collègues cherchaient à me jouer un tour, de mèche avec le majordome.
'Vous m'en voulez parce que je fais semblant d'être une jeune noble ?'
« Aah ! »
« Ha-Hannah ! »
Mais ce n'était pas ça.
L'une des servantes, une de mes collègues, s'évanouit, l'écume aux lèvres.
Les autres étaient pâles elles aussi, et leurs visages trahissaient l'épuisement.
« Hannah ! »
En voyant ma collègue s'effondrer, je me levai aussitôt.
Cela dut leur paraître encore plus menaçant : la servante qui soutenait Hannah recula d'horreur.
« Mademoiselle a jeté un sort à Hannah ! »
« Elle a peut-être prononcé son nom pour lui lancer une malédiction ! »
Oh, non, non, non ! Ne me regardez pas comme ça ! Je ne l'ai même pas touchée !
Elles me fixaient avec des yeux pleins de crainte, comme si elles avaient devant elles un véritable monstre.
À l'exception d'une seule personne : le majordome, qui se massait les tempes comme s'il avait la migraine.
