On dit que le bonheur et le malheur sont les deux faces d'une même pièce.
Deux semaines plus tard, je le ressentais clairement.
Côté bonheur, il y avait tous ces mets précieux auxquels je n'aurais jamais pu toucher avant.
Des spaghettis au gruyère ! Quand j'étais servante, je ne mangeais que des restes.
Et le malheur ?
C'était d'être attablée avec l'archiduc que je servais.
Seul le bruit de mes spaghettis résonnait dans la salle silencieuse.
Je n'avais jamais étudié l'étiquette aristocratique, je l'avais seulement observée de loin, alors j'y avais renoncé d'emblée et je mangeais comme je voulais.
« Il paraît que tu as fait du grabuge. »
Je m'étranglai en avalant mes spaghettis.
L'archiduc, assis en diagonale, me tendit aimablement un jus d'orange.
« Oui. »
Tout en sirotant mon jus d'orange, je hochai légèrement la tête. On dirait qu'il avait eu vent de l'affaire, lui aussi.
Quinze jours plus tôt, un matin, il y avait eu de l'agitation.
Heureusement, Hannah avait repris connaissance dans l'après-midi.
Les servantes restaient fermement convaincues que j'avais maudit Hannah.
Je ne m'attendais pas à l'entendre de la bouche même de l'archiduc Ferze.
« Cette fois, tu as fait s'évanouir une servante, c'est bien ça ? »
En disant cela, Ferze affichait un air réjoui, pour la première fois depuis longtemps.
Je roulais les spaghettis autour de ma fourchette, tête baissée ; je relevai le visage.
Je marmonnai sans même avaler les spaghettis que j'avais dans la bouche.
« Ch'est pas moi... »
Ferze ne me gronda pas, même en voyant mes mauvaises manières.
« Moi non plus, je ne l'ai pas fait exprès, mais j'ai tué beaucoup de gens jusqu'ici. »
Clang.
La fourchette m'échappa des mains et roula par terre.
Avant même que j'aie pu la ramasser, gênée, Ferze jeta un coup d'œil au domestique qui assurait le service. L'archiduc donnait ses ordres d'un air sec.
Le domestique, le visage blême, posa aussitôt une nouvelle fourchette devant moi.
« Comment comptes-tu aller chez les Visena si tu as aussi peur que ça ? »
Je fusillai Ferze du regard, l'air mécontent.
Au moment où nos yeux se croisèrent, je fixai le bol de spaghettis comme si de rien n'était.
« Je n'irai pas. »
Je suis désolée, Ferze. J'ai beau y réfléchir, je ne crois pas que j'irai un jour dans cette famille.
Ferze sourit comme si mon ton résolu n'y changeait rien.
À voir son expression, il avait l'air de dire que je n'avais pas le choix.
« Je finirai ma vie en tant que servante. »
« Je l'ai entendu exactement trente-deux fois. Depuis que tu as rouvert les yeux en enfant. »
Ah bon ? Gênée, je me grattai la joue.
Il s'avérait que ce n'était pas Ferze qui était obsédé par le pouvoir, mais moi qui étais obsédée par mon métier de servante.
Mais enfin, personne n'offre de meilleures conditions qu'ici, et personne ne paie un salaire deux fois plus élevé.
« Tu ne pourrais pas parler davantage comme une enfant ? Ce langage est bien trop soutenu pour une fillette de six ans. »
Quel ennemi ! Qu'est-ce que vous voulez dire ? Comment ai-je bien pu me retrouver avec une image pareille ?
Ferze appartenait à la famille impériale depuis sa naissance ; pour être exacte, c'était le cousin de l'empereur. En tant que grand-duc de Yekart, il ne manquait de rien, mais ce n'était pas mon cas.
Et puis, quand je marmonnais comme une enfant, c'était pas plus tard qu'hier, il me semble, que vous m'aviez dit d'arrêter de faire l'idiote et de parler normalement.
Depuis que j'avais rouvert les yeux à six ans, j'avais davantage d'occasions de contempler le visage de Ferze.
« Je n'ai pas vraiment six ans... »
Je marmonnai pour moi-même.
Le médecin était passé un moment avant le repas. Il s'agissait de m'examiner pour comprendre pourquoi j'avais soudain rajeuni.
Quand le majordome lui avait annoncé mon âge, le médecin avait eu l'air de ne pas y croire. Puis il m'avait examinée attentivement et avait déclaré que j'avais l'air d'avoir six ans.
Même si mon corps avait six ans, il pouvait y avoir des séquelles dues au poison avalé.
Quand je lui avais demandé de quelles séquelles il s'agissait, il avait répondu : « Votre âge mental est un peu... »
Il disait que mon âge mental avait diminué, comme celui d'une vraie enfant, mais ça m'était égal. Il y avait autre chose que je ne comprenais pas.
Je pouvais appeler le majordome si je voulais quelque chose, mais le fait est que Ferze venait me voir même aux heures où il était occupé.
Au début, mes mains tremblaient tellement que je n'arrivais pas à me concentrer sur mon repas.
Mais maintenant que deux semaines s'étaient écoulées, je commençais à m'y faire assez bien.
Contrairement aux rumeurs qui couraient sur Ferze, ce méchant cruel, il ne touchait pas à l'enfant.
Il ne donnait même pas une pichenette à une enfant désobéissante.
Était-ce de la gentillesse ? Je n'arrivais même pas à le voir ainsi.
D'ordinaire, les adultes souriaient en trouvant un enfant mignon, mais lui restait toujours impassible.
Il ne montrait aucun intérêt pour les choses mignonnes.
Mais je ne comprends pas pourquoi vous venez toujours me voir.
'S'il faut trouver une raison, c'est pour me surveiller ?'
En plus, vu qu'il n'arrêtait pas de parler de la famille Visena, il avait l'air de vouloir m'envoyer dans le Nord, mais je n'en avais jamais eu l'intention.
Dans la maison de l'archiduc, le seul méchant, c'est Ferze, mais chez les Visena, il y a trois hommes épouvantables.
Je levai les yeux vers Ferze et mangeai mes spaghettis avec l'air le plus pitoyable possible.
Puisque j'essayais de manger, il fallait que je joue la comédie tout en mangeant.
Quand je fus à peu près rassasiée, je posai ma fourchette.
Et je n'oubliai pas de me frotter les yeux du revers de la main.
Je ne voulais même pas que les larmes coulent. Je voulais juste avoir les yeux rouges.
Snif. Ferze, qui me regardait me frotter les yeux d'un air étrange, tendit la main vers moi.
Je sursautai et relevai la tête ; il me prit doucement la main. Et il referma ma main ouverte sur quelque chose.
Au toucher, c'était froid et ça crissait. Quand j'y jetai un coup d'œil, ça brillait même d'un éclat doré.
Pas de doute, c'est...
« Tiens, des biscuits. »
Ce qu'il avait sorti, c'étaient des biscuits aux amandes. Ce sont des biscuits Shwilin, n'est-ce pas ?!
Ils sont si chers qu'un roturier ne pouvait même pas s'en procurer, déjà avant que je meure.
Parfois, quand j'allais à la capitale faire une course pour le majordome, j'enviais les gens qui entraient dans la boutique qui vendait les biscuits Shwilin.
Et il venait de me donner ces biscuits !
« Ce sont des biscuits Shwilin ! »
Après avoir fait semblant de pleurer, je tendis les mains et pris le biscuit que Ferze m'offrait.
Ne me traitez pas d'effrontée !
C'est peut-être parce que je suis petite. Je suis devenue gourmande de friandises.
« Merci. »
J'essayai de défaire l'emballage, mais je n'y arrivai pas, mes mains glissaient.
Tandis que je me débattais avec l'emballage du biscuit, Ferze me regarda d'un air navré et me prit le biscuit des mains.
« Celui qui donne et qui reprend, il sera puni. »
« J'ai l'air d'une brute qui vole les biscuits des enfants ? »
« Un peu ? » Je hochai la tête à la question de Ferze.
On dirait que ce n'était pas la bonne réponse.
J'aurais dû me contenter de répondre « non », honnêtement.
Contrairement à ce que j'attendais, il ne se fâcha pas ; il se contenta de défaire l'emballage et de me fourrer le biscuit dans la bouche.
Un instant, sa main effleura mes lèvres et je me figeai.
« Ne l'avale pas tout rond, mâche bien. »
Ferze dit cela en me regardant de haut, le visage impassible.
Inévitablement, des souvenirs d'avant mon rajeunissement me revinrent.
C'était quand j'avais renversé le verre de vin pour sauver l'archiduc ?
Il m'avait saisi le menton et m'avait ordonné d'avaler le vin.
Il avait la même expression impassible alors et maintenant, mais c'était un peu différent.
Est-ce parce qu'il m'avait donné des biscuits Shwilin ?
Sans m'en rendre compte, je le regardais avec des yeux émus, et Ferze fronça ses beaux sourcils.
Ah, oui. Vous venez juste de me donner un biscuit Shwilin. Je retire mon merci.
Alors que je regardais Ferze d'un œil gêné, il eut un sourire étrange et prononça des paroles lourdes de sens.
« Il faut manger beaucoup pour grandir vite. »
Où comptez-vous m'envoyer quand je serai grande ?
Vous n'allez quand même pas m'envoyer comme cobaye chez les Visena, où il n'y aurait que des gens odieux ?
Quand je le lui demandai du regard, il me tendit une liasse de papiers.
En regardant les papiers malgré moi, mon visage se figea comme une statue Moaï.
Comme s'il s'y attendait, il me regarda, le menton calé dans ses mains jointes.
« Lis. »
Les mains tremblantes, je saisis la première feuille qu'il avait poussée sous mes yeux.
Le mot, écrit aussi droit que s'il avait été imprimé, était inattendu.
« Un contrat ? »
J'eus beau me frotter les yeux en me demandant si j'avais mal vu, le texte ne changea pas.
On dit qu'il ne faut pas signer un contrat à la légère.
Rien qu'en regardant une fois ce mystérieux contrat, l'angoisse commença à m'envahir.
Comme je n'arrivais pas à tourner facilement la page suivante, Ferze se leva d'un geste doux et s'approcha de moi.
Sa grande main enveloppa la mienne, tremblante, qui serrait la première page.
Même sa main paraissait trois fois plus grande que la mienne. Peut-être parce que je suis une enfant ?
Sans regarder le contrat, je tournai la tête sur le côté : Ferze parcourait les documents d'un regard affligé.
Je vis une mâchoire bien dessinée et des lèvres étrangement sensuelles, et une longue mèche de cheveux argentés me chatouilla la joue.
Il poussa un profond soupir en me voyant effrayée de le sentir si près.
« Certains pourraient croire que je suis un monstre qui mange les enfants. »
« Mais... »
Ferze, qui me fixait d'en haut, posa le dos de sa main sur ma joue.
En sentant la chaleur de sa peau, je fus soulagée sans m'en rendre compte.
« Chut. »
Je me demande si la chaleur lui était parvenue un moment. Ferze retira aussitôt sa main et ramassa les papiers.
Ce n'est pas un archiduc, ça, c'est un majordome dangereux qui chercherait à tuer la fille de son maître, non ?
Ça aurait été plus effrayant encore.
Tandis que j'y pensais, la main de Ferze fit voleter les papiers et les fit glisser doucement.
Une fois la première page du contrat passée, je vis la deuxième, qui en exposait le contenu.
La phrase de la première ligne était claire.
