Accepter que j'étais morte une fois n'avait pas été facile, mais les souvenirs de ma vie passée étaient revenus comme l'eau qui coule.
« Sale garce ! Sans toi, ma vie n'aurait pas été gâchée ! »
Je me bouchai les oreilles. Mes yeux innocents se chargèrent aussitôt de rancœur. Qui était ce bonhomme qui me hurlait dessus ? Pas un seul des souvenirs qui me revenaient n'était bon.
Où avait-on vu un père qui, faute d'argent, faisait de sa fille une pickpocket et une mendiante ? Dès que j'avais retrouvé la mémoire de ma vie d'avant, j'avais eu envie d'enfoncer mon poing dans le plexus solaire de Demion, mais ma main n'était qu'une chose frêle et légère.
Je m'étais tenue tranquille pendant un mois, puisque je ne pouvais rien faire avec mon corps d'enfant. J'étais comme un épouvantail planté dans un champ. Un épouvantail stupide qui garde les bras ouverts même quand les moineaux lui donnent des coups de bec.
Quand il m'insultait, je le fixais d'un regard vide. Quand il hurlait, je le fixais d'un regard vide. Et quand il avait voulu me frapper parce qu'il avait perdu de l'argent au jeu, je m'étais enfuie.
Au bout d'un peu plus d'un mois, j'avais compris où je me trouvais. Dans le livre <Random Box>, que j'avais lu pour tromper l'ennui dans un avion. Ciel, l'enfant des bas quartiers, était un personnage si secondaire qu'elle n'apparaissait pas une seule fois dans l'original.
C'est pour ça qu'il m'avait fallu autant de temps pour savoir où j'étais, alors même que j'avais retrouvé la mémoire de ma vie passée. Personne ne semblait pouvoir m'aider. Mais il existait un moyen de m'en sortir.
J'avais mis quelques sous de côté, en cachette de Demion. L'argent que je gagnais en faisant des courses, je le glissais sous une boîte de conserve.
J'avais aussi fait des courses pour le boulanger, qui me prenait pour une bonne à rien mais me trouvait bien à plaindre d'en baver si jeune : il m'avait donné, pour aller lui chercher ses ingrédients, une paie plutôt maigre.
De quoi m'offrir à peine un bon repas, mais je l'avais économisée. Et quand j'avais dépensé cet argent si durement amassé pour envoyer une lettre à un noble, il ne m'était plus rien resté.
***
Ce jour-là, je rentrais d'une sortie au petit matin. Comme toujours, Demion tenait une bouteille et me pointait du doigt. Le soleil brillait en plein jour, mais il était déjà occupé à boire.
« Gamine, tu fais du bruit. »
Demion, maigre comme un clou, écarquilla les yeux. Comment osais-je le regarder comme ça ?
« Hé, toi ! C'est quoi, ce regard ? Tu sais qui je suis ?
— Oui. On m'a dit que vous étiez le majordome du baron Jun. Et alors ? C'est de l'histoire ancienne. »
Je le regardais d'un œil morne. Je savais que c'était le père biologique de Ciel, mais il n'y avait rien d'autre à savoir. La dame qui vivait avec Demion disait qu'il avait été un très bel homme dans sa jeunesse, mais ce n'étaient pas mes affaires.
« Monsieur, on m'a dit que vous aviez détourné les biens du baron Jun quand vous étiez son majordome ? »
Demion me dévisageait comme si j'étais devenue folle.
Ça se comprenait. La fille qui l'écoutait sagement et lui obéissait, qui disait toujours « Pardon, papa », lui lançait à la place : « On m'a dit que vous aviez détourné de l'argent » ?
Comment je savais qu'il avait détourné de l'argent ?
J'en avais les oreilles rebattues tous les jours. Chaque fois que Demion était ivre, il commençait par « Moi, à l'époque, j'étais… » et finissait par le détournement.
« Ha, cette petite folle… »
Il recommençait à m'insulter, celui-là ?
Je regardais Demion d'un air un peu las.
« Aaaaah !! »
Quand il leva la main comme pour me frapper, je poussai un hurlement tonitruant. Il était vraiment fou ? Il n'y avait même pas de quoi frapper sur un corps aussi menu.
« Hein ? »
Demion me regardait avec une tête qui disait : « Elle a perdu la boule ? »
Je n'avais personne sur qui compter, à part moi-même, jeune et faible. Mais d'où me venait tout ce culot ?
Entendant un froissement, je tournai lentement la tête. Demion, qui se disputait avec moi, tourna la tête lui aussi.
« C'est là-bas, baron Jun. »
Le baron Jun se tenait là, le visage aussi figé qu'une statue de l'île de Pâques. C'était un vassal du comte Renice, le seigneur du village de campagne où je vivais.
Un baron n'était rien dans la hiérarchie de l'aristocratie, mais pour des roturiers comme nous, c'était un rang hors d'atteinte.
« C'est bien ça. Mon majordome était ici ! »
Un sourire sournois apparut sur le visage durci du baron. Le chien fou de Renice. Le psychopathe Jun ouvrit les bras comme pour l'étreindre.
« Tu faisais mine de vouloir me lécher les pieds, et tu détournais mes biens ! Espèce de vaurien ! »
Heureusement, le baron Jun ne s'intéressait pas le moins du monde à moi. Ses chevaliers non plus. Il n'avait d'yeux que pour son ancien majordome, qui l'avait frappé dans le dos.
Le baron Jun passa à côté de moi tandis que je levais les bras par réflexe pour me protéger le visage.
« Voici ta récompense. »
Le baron Jun sourit de toutes ses dents et me lança une bourse contenant quelques pièces d'or.
« Quatre ans ! Comment as-tu osé, pendant quatre ans !
— Quel père lamentable. Contrairement à toi, pauvre imbécile, ta gamine est plutôt maligne. »
Je jetai un rapide coup d'œil autour de moi. Je baissai la tête, saluai le baron et quittai la vieille maison sans me retourner.
« Monsieur, ne vivez plus comme ça. »
Avant de partir, je n'oubliai pas de viser Demion.
Par chance, j'avais échappé aux bas quartiers, mais la réalité était cruelle. Je m'étais fait escroquer en voulant changer ma bourse de pièces d'or contre des pièces d'argent.
À vrai dire, ce n'était même pas une escroquerie : c'était presque du racket. Et c'était pareil partout où j'allais.
Même s'il connaissait très bien le cours exact, le marchand criait que la gamine n'y connaissait rien, et menaçait de me dénoncer aux gardes pour avoir volé la bourse d'un noble.
Ce n'est qu'après avoir mordu la main du boutiquier qui essayait de me voler mon argent que j'avais réussi à m'enfuir. Dans ma vie d'avant, une chose pareille aurait été impensable.
Du temps où j'étais Si-eun, j'étais plutôt docile, et ce n'était pas seulement à cause de mes souvenirs de souffrance. Mais pour moi, qui m'étais réveillée dans la peau d'une enfant des bas quartiers, changer de l'argent était une véritable épreuve.
Même en quittant les bas quartiers, je m'étais imaginé que ce serait facile de changer mon argent, et que j'aurais la chance de tomber sur un noble protecteur…
Qui aurait cru que je mènerais une vie plus dure encore que la précédente ?
'Je ne sais même pas utiliser la magie, et je suis si sale que n'importe qui voit tout de suite que je viens des bas quartiers.'
Mes cheveux bleu ciel pâle ressemblaient à de la paille, et des taches noires couvraient ma peau blanche. Mes yeux turquoise, qui auraient dû pétiller comme ceux d'une enfant, étaient d'un noir éteint. La vieille robe que je portais ressemblait à un bout d'étoffe tissé de haillons.
Le baron s'était montré plus généreux que prévu, mais le monde comptait bien plus de crapules incapables de laisser en paix une enfant qui avait de l'argent.
'J'ai goûté à toute l'amertume du monde.'
Hé hé, c'est la pure vérité. Malgré tout, à treize ans, j'avais rencontré une servante de l'archiduc, et elle m'avait sauvé la vie alors que j'étais au bord de la mort.
'Parce qu'il n'y avait pas que des méchants.'
C'était tante Mariane, servante de la grande maison Yekart, qui m'avait empêchée de mourir dans la rue. On m'a raconté que j'avais perdu toute la récompense du baron Jun, puis que j'avais été renversée par un chariot en errant dans les rues.
Mon corps était faible, et j'étais si grièvement blessée que je n'avais gardé aucun souvenir de l'accident. La douce servante m'avait raconté qu'elle m'avait amenée, moi qui étais en train de mourir, jusqu'au palais de l'archiduc.
Grâce à la bienveillance de tante Mariane, j'étais entrée au service de l'archiduc comme apprentie servante à 13 ans. Mes collègues étaient arrivées à peu près au même âge, donc ce n'était pas si précoce.
Quatre ans s'étaient déjà écoulés depuis mon arrivée au palais de l'archiduc.
« Ciel, tu te prépares à aller dormir ?
— Tante Mariane ?
— Je suis venue parce que je m'inquiétais. Ce n'est pas toi qui te charges de tout le travail à toi seule ?
— Non, mes collègues aussi en font souvent.
— Tant mieux, mais… »
Tante Mariane, qui avait l'air un peu amaigrie, s'approcha de moi pour me poser la question. La vieille femme se reposait depuis qu'elle souffrait d'une maladie rare, mais elle avait visiblement repris du service aujourd'hui parce que la Sainte devait venir.
Autrefois bien en chair, la vieille dame était devenue si maigre que cela sautait aux yeux. Tante Mariane m'adressa un sourire chaleureux et repartit aussitôt, en disant qu'elle avait à parler au majordome.
'Au travail, au travail !'
Après une courte pause, je me remis au ménage. Ce qui avait changé depuis, c'est que j'avais quitté l'apprentissage pour devenir servante en titre.
À vrai dire, servante n'était pas un métier que les gens modernes apprécient beaucoup, mais j'en étais plutôt satisfaite.
Je ne sais pas si ç'aurait été mieux de devenir l'héroïne, débordante de talents. Je n'étais qu'une figurante sans nom, et il me fallait tout de suite un moyen de gagner ma vie.
Pour moi, servante du méchant et second rôle masculin, Ferze Yekart, il n'y avait pas d'autre option. En y repensant, les anecdotes sur l'archiduc ne manquaient pas.
Il avait capturé un tueur en série pour le jeter vivant à un monstre, ou encore tranché la gorge d'un ennemi sans changer d'expression, une flèche empoisonnée plantée dans l'épaule.
On disait qu'un noble qui avait importuné une servante de l'archiduc avait été privé de toute descendance…
Rendre la vengeance au triple, telle était la devise de l'archiduc. Il y en avait d'autres, mais c'est tout ce dont je me souvenais. À ce stade, on aurait pu le considérer comme un héros.
Peut-être à cause de son aura écrasante et de ses châtiments cruels, Ferze passait pour une Faucheuse maléfique. On le disait aveuglé par le sang et le carnage, un vrai méchant.
Pourtant, Ferze, né maître de notre maison et grand méchant, était un assez bon maître, contrairement à ce que prétendait l'opinion publique.
