L'Association.
C'était le nom que lui donnaient les assassins qui y entraient, mais pour le monde extérieur, ils étaient les Dagues de la Nuit.
Ils étaient loin d'être la seule guilde d'assassins du continent, mais ils tenaient fermement la province. Si l'on devait nommer les principaux centres de pouvoir de la Province de la Nuit, il y avait l'Empire de la Nuit, gouverné par la famille Rossignol, la Secte de l'Éclipse d'Obsidienne, et enfin, les Dagues de la Nuit.
La plupart n'oseraient pas le dire à voix haute. Une guilde d'assassins ne pourrait jamais être reconnue comme une puissance légitime.
Ces courants souterrains régnaient sur la province, et c'est vers cette puissance tapie dans l'ombre que Theron retournait.
***
Les Dagues de la Nuit n'avaient pas un unique repaire. Puissance cachée dans l'ombre, l'organisation était éparpillée à travers la province, dissimulée dans les interstices de l'Empire.
Tant qu'on n'était pas devenu Assassin d'Or, on ne pouvait pas vraiment être considéré comme un membre de l'organisation.
C'était étrange à dire, puisque les Mancers d'Or étaient les plus puissants de la Province de la Nuit, mais dans les faits, c'était vrai. Avant d'atteindre ce palier, en effet, on n'était pas un assassin des Dagues de la Nuit : on dépendait d'une seule branche, sans jamais avoir l'occasion de côtoyer les autres.
Chaque branche était dirigée par un Assassin d'Or, avec sous ses ordres des légions de Bronzes et d'Argents. La branche de Theron se trouvait à Ruisseau-aux-Chardons, l'une des dix plus grandes villes hors du cœur de l'Empire.
Theron entra dans une guilde de mercenaires et paya une chambre. Après avoir mangé un morceau, il gravit l'escalier branlant et gagna son logement. Mais au lieu de s'allonger pour se reposer, il se dirigea vers un miroir fêlé et terni.
Posant les mains sur sa surface, Theron psalmodia des paroles inintelligibles, sur une cadence lente et rythmée.
Des runes cachées au dos de sa main s'animèrent, et sa paume traversa la surface du miroir. Bientôt, son corps tout entier disparut dans le miroir.
Sa vue s'éclaircit, et Theron se retrouva debout, dans la même position, dans une pièce plus familière. Il avait toujours trouvé fascinants les procédés des Dagues de la Nuit. Une organisation de ce niveau n'aurait pas dû disposer de tels moyens : de quoi se poser des questions.
La pièce était sommaire et sombre, ses murs taillés dans une pierre grise, à peu près comme le lit. À part un oreiller et une couverture, il n'y avait rien de notable, et Theron préférait qu'il en soit ainsi.
Il sortit de la pièce et suivit les couloirs faiblement éclairés. Ce quartier général était presque certainement creusé quelque part dans une montagne, mais rien que de s'interroger là-dessus était une affaire dangereuse.
Le couloir déboucha sur une simple salle ronde. Quelques assassins s'étaient réunis autour de tables, mais le principal centre d'attention était un comptoir dans un coin, au fond. Un vieil homme y était assis, à moitié assoupi. Pourtant, c'était sa seule présence qui maintenait tous les autres dans le rang.
L'apparition de Theron n'attira guère l'attention. Il passait rarement beaucoup de temps à l'Association, et un mois s'était écoulé depuis qu'il avait accepté la mission. Tant d'assassins l'avaient prise et avaient échoué depuis qu'elle n'avait plus le même poids.
Un sac fut posé sur le comptoir, et le vieil homme ouvrit lentement les yeux. Les autres ne s'en souviendraient pas, mais lui, si.
Au lieu de vérifier le sac, il plongea son regard dans celui de Theron. Deux pierres précieuses d'un bleu glacé, inébranlables, lui rendirent son regard.
Le vieil homme bougea, et la tête contenue dans le sac apparut. Des bourrelets de graisse débordaient, que le sang séché ne parvenait pas à masquer.
« La mission Greycoat est accomplie. »
Le vieil homme fit rouler son pouce sur l'un de ses doigts, et une rune se manifesta, révélant un anneau d'argent. Dans une faible lueur, une carte et trois flacons impeccables apparurent.
Si indifférents qu'aient été jusque-là les assassins alentour, tous entendirent ces mots distinctement. Même si le vieil homme n'avait rien dit, pour qu'un Assassin de Bronze reçoive une récompense aussi conséquente, une seule mission pouvait en être la cause.
Beaucoup se levèrent pour mieux voir.
« Hein ? » Un jeune homme leva la tête.
Il avait un gros nez et des yeux étroits. Malgré cela, son visage paraissait un peu plat.
« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda-t-il. Il n'avait pas fait assez attention et n'avait même pas remarqué l'entrée de Theron.
« La mission Greycoat… elle est accomplie. »
« Oh ? C'est Lyn qui l'a faite ? » Les yeux du jeune homme s'illuminèrent.
« Lyn ? Non, je ne connais pas ce type. »
Le jeune homme fut pris de court. Il se leva pour regarder, et quand il vit de qui il s'agissait, il fut choqué lui aussi. Mais contrairement aux autres, c'était parce qu'il avait reconnu Theron.
L'agitation de la salle ne suffit pas à troubler Theron. Il s'y attendait. Il ne voulait qu'une chose : regagner sa chambre et dormir une bonne nuit.
Après tant de temps sur les routes, il n'avait pas passé une vraie bonne nuit depuis des semaines. Il avait bien quelques idées sur la façon de digérer ses gains, mais ce n'était pas le moment d'y penser.
Malheureusement, on lui barra le chemin avant qu'il ne puisse y parvenir.
« C'est toi ? » Le jeune homme au visage plat se dressait devant Theron.
La plupart l'appelaient Gros Nez, mais Theron savait qu'il s'appelait Manson. Les deux ne se connaissaient pas, si bien que Theron n'avait aucune idée de la raison pour laquelle on lui bloquait le passage.
« Comment tu as fait ? Ce n'était pas Lyn qui avait pris cette mission ? Tu l'as finie avant lui ? »
Plus Manson posait de questions, plus Theron fronçait les sourcils.
« Écarte-toi. Je ne te connais pas. »
Theron avait parlé froidement, une lueur dangereuse vacillant dans ses yeux.
Manson ne put réagir tandis que Theron le frôlait en passant et s'éloignait dans les couloirs mal éclairés. Quand il se ressaisit, il était furieux.
« Si tu crois que cette mission est si facile à accomplir, tu te mets le doigt dans l'œil, sale arrogant. »
Les pas de Theron marquèrent un temps d'arrêt, puis il reprit sa marche. Pour une raison ou pour une autre, il ne pensait pas que Manson mentait.
