Le manoir des Roses se tenait à l'écart de la ville de Vegrid, et la chaîne des Lames s'étirait au nord de la ville.
Les branches directes et collatérales qui portaient le nom d'Alastor, ainsi que les chevaliers qui leur avaient juré allégeance, résidaient tous à Gladiheim, au cœur de la chaîne des Lames.
Avant son mariage, Arian aussi avait vécu à Gladiheim. Après s'être enfuie puis être revenue à Vegrid, elle avait acheté de ses propres deniers le manoir des Roses, en bordure de la ville, et n'y était jamais retournée.
'Ils doivent être au courant.'
Le regard de la maison Alastor s'étendait jusqu'au pays étranger où Arian était partie se marier. Les servantes mêmes du manoir des Roses étaient venues de Gladiheim pour la servir.
Et pourtant, en cinq ans, pas une seule personne n'était venue la trouver. Remarque, elle n'était pas revenue avec de quoi se vanter. Arian regardait les remparts de Vegrid se rapprocher, les yeux plissés en une moue renfrognée.
'Père a dû interdire formellement à quiconque d'y aller. Vieillard têtu.'
Il savait forcément qu'elle avait eu un enfant. Cinq ans de silence en le sachant ne pouvaient signifier qu'une chose : il attendait qu'elle revienne d'elle-même.
« Ouf… »
Arian avait vingt-trois ans quand elle s'était mariée et avait quitté Vegrid. Elle en avait maintenant vingt-neuf. Six ans. L'idée de revoir son père et ses frères et sœurs après tout ce temps l'emplissait d'une angoisse dont elle n'arrivait pas à se défaire.
« Maman. »
Une petite pression.
Une main douce se posa sur son poing serré. Elle sursauta et baissa les yeux. Il était là, son fils, qui clignait vers elle ses yeux dorés, angélique et adorable au-delà du possible.
« Vous ne voulez pas y aller ? »
Elle n'avait jamais élevé d'enfant elle-même. Mais elle avait aidé avec ses cadets en grandissant, et elle savait que les petits remarquaient bien plus de choses qu'on ne le croyait. Arian se radoucit en un sourire et le serra contre elle.
« Non, ça va. Il faudra bien les revoir un jour, de toute façon. »
La culpabilité la frappa, vive et aiguë, d'entraîner son fils dans l'écheveau de ses propres sentiments. Lunatique comme elle l'était, elle la ravala : le reproche qu'elle se faisait pour sa fuite impulsive d'il y a cinq ans, et pour s'être laissé ramener à Vegrid.
Kyle le lut en elle.
'Bah, ça arrive.'
Cinq années d'amour d'Arian l'avaient rendu incapable de lui reprocher quoi que ce soit. Il caressa doucement sa main tremblante et tourna les yeux vers Gladiheim.
Raikal, le Démon de l'Épée, était mort vaincu des mains de Ruin Alastor, l'ancêtre fondateur des Alastor.
Mais Kyle, réincarné, ne nourrissait pas la moindre rancune envers Ruin. Dans les guerres qu'il avait traversées, il était tout naturel que les vaincus et les faibles meurent. Si on ne voulait pas mourir, on fuyait, quitte à ravaler sa fierté.
Le Démon de l'Épée n'avait jamais considéré la retraite après une défaite comme particulièrement honteuse. Il était mercenaire, pas un chevalier tenu par l'honneur. Né fils de mercenaire.
Cette vérité l'accompagnait depuis son premier souffle. Au bout du compte, la chose la plus importante au monde, c'était sa propre vie. Tant qu'on était vivant, on pouvait penser à la suite. Même si on perdait maintenant, tant qu'on ne mourait pas.
On pouvait manger. Dormir. Revenir sur ce qui avait cloché. Se battre à nouveau.
C'était ainsi que le Démon de l'Épée avait vécu toute sa vie.
À une exception près. Le combat contre Ruin Alastor.
'Ce combat-là, je ne voulais pas le fuir.'
S'il avait tenté de fuir, aurait-il pu ?
Sans doute. Il pensait en avoir les capacités, et il doutait que Ruin se serait donné la peine de poursuivre un Démon de l'Épée en déroute.
Mais il n'avait pas voulu fuir. S'il l'avait pu, il se serait battu éternellement.
Ce n'était pas une résolution désespérée d'affronter la mort en face. Il s'amusait simplement trop. Il ne pouvait plus s'arrêter de manier l'épée. Alors il avait continué, encore, et encore, et puis.
Il était mort.
Avec le recul, c'était tout. Rien de dramatique là-dedans. Il avait entendu parler de cet homme sans nom qui avait mis fin au chaos de l'empire, un personnage descendu d'une montagne où il s'était terré seul. Comme toujours, Kyle avait été curieux de savoir à quel point cet homme était fort. Comme toujours, il s'était précipité tête baissée.
Il s'était battu, s'était amusé, avait perdu, était mort.
C'était tout. Et pourtant, Kyle éprouvait envers Ruin Alastor quelque chose de proche de la révérence : la première personne qu'il ait jamais rencontrée, combattue, et qui l'ait tué. Une comparaison étrange, peut-être, mais le sentiment ressemblait à un premier amour.
'Non, pas un premier amour.'
Si ce genre de sentiment comptait comme un premier amour, alors le premier amour de Kyle avait été l'épée elle-même. À strictement parler, Ruin Alastor était le second.
'Alors je ne t'en veux pas. J'ai tué bien des gens en mon temps. Te garder rancune parce que tu m'as tué, ce serait mesquin.'
Et, par-dessus le marché, il s'était réincarné.
Aussi absurde que ce fût, il était revenu au monde en descendant de Ruin Alastor.
Kyle éprouvait envers Ruin de la révérence, non de la rancune, et il n'y avait donc rien à reporter sur ses descendants non plus.
Du moins, pas pour l'instant.
S'ils maltraitaient Arian, ou s'ils se retournaient contre lui pour une raison ou une autre…
D'autres sentiments pourraient bien se frayer un chemin. Les gens étaient ainsi faits.
« On descend. »
Leur vol s'arrêta près des portes de Gladiheim. Kyle baissa les yeux et son regard s'illumina.
Le long de la colline qui menait aux portes, de vieilles armes avaient été plantées dans la terre à intervalles réguliers.
« C'est le Paegeomro, le Chemin des Épées vaincues. Certains l'appellent aussi la Colline des Lamentations. »
Arian chuchotait.
« Depuis cinq cents ans, ceux qui sont venus défier l'ancêtre fondateur et ceux qui sont venus attaquer la maison Alastor… leurs armes se dressent ici en guise de pierres tombales. C'est disgracieux, non ? J'ai toujours voulu qu'on débarrasse tout ç… »
« Ouah ! »
Avant qu'Arian ait pu finir, Kyle poussa un cri d'émerveillement. À peine ses pieds eurent-ils touché le sol qu'il fila droit vers l'épée la plus proche.
Le chemin s'appelait le Paegeomro, mais les armes plantées sur la colline n'étaient pas toutes des épées. Les épées étaient de loin les plus nombreuses, cela dit.
De nos jours, la maison Alastor était réputée pour d'autres armes que l'épée, mais l'ancêtre fondateur s'était servi d'une épée, si bien qu'à la racine, les Alastor étaient une maison d'épéistes. Ceux qui étaient venus les défier avaient été, dans leur écrasante majorité, des épéistes.
« Des pierres tombales… »
Le cœur battant d'excitation, Kyle balaya du regard l'arme devant lui, puis toutes celles qui parsemaient la colline. Il avait été l'un d'eux, un challenger qui avait affronté Ruin Alastor et péri vaincu. Debout là, il éprouvait une sorte de parenté avec ces prédécesseurs.
Hououou…
Il comprenait aussi pourquoi on appelait également cet endroit la Colline des Lamentations. Le vent qui dévalait la chaîne des Lames passait entre les armes et s'élevait en un son pareil à des pleurs.
Un picotement.
Au milieu de ces pleurs, Kyle sentit quelque chose remuer tout au fond de lui. Une chaleur roula dans son bas-ventre.
'Hm ?'
Clignant des yeux, Kyle pressa une main sur son ventre. La sensation ne lui était pas inconnue, mais… ce ne pouvait pas être ça. Il pencha la tête et se retourna vers Arian.
« Je peux en prendre une ? »
« Tu… ne devrais sans doute pas. »
Arian laissa sa phrase en suspens et regarda les armes du Paegeomro. Celles qui se trouvaient ici appartenaient aux faibles, indignes qu'on se souvienne d'eux. Certaines remontaient à plusieurs siècles ; laissées sans soin, elles étaient pour la plupart rouillées et brisées, inutilisables.
« C'est sale, n'y touche pas. »
« Mais j'en veux une… »
Depuis qu'il avait eu quatre ans et appris à parler correctement, Kyle n'avait presque jamais laissé échapper son parler de bébé. Cette fois, pour la première fois depuis longtemps, il laissa un petit zézaiement s'y glisser.
« Même si tu en veux une, c'est non ! C'est sale ! Si tu y touches, tu vas te faire bobo, bobo ! »
« Mmh… »
À cinq ans, Kyle n'avait encore jamais tenu une épée. Pas même une épée de bois.
Il n'y en avait pas au manoir des Roses, mais la vraie raison était l'interdiction stricte d'Arian.
Dans la maison Alastor, tout enfant né de la lignée qui souhaitait suivre officiellement la voie des arts martiaux devait d'abord en recevoir la permission du chef de famille.
Jusque-là, les enfants n'avaient pas le droit de manier de vraies armes. En partie parce que les armes étaient dangereuses pour de petites mains, en partie parce qu'un entraînement trop précoce nuisait à la croissance. Mais la principale raison était qu'ils n'étaient pas encore assez mûrs, ni de corps ni d'esprit, pour porter le nom d'Alastor.
« Il y a plein d'épées comme ça à l'intérieur ! »
Les yeux de Kyle s'allumèrent.
« C'est vrai ? Beaucoup ? »
« Bien sûr ! Et il y a d'autres pierres tombales comme celles-ci devant le château, aussi. »
« D'autres pierres tombales ? »
« Oui ! Pour les chevaliers et les vassaux qui ont servi la maison Alastor au fil des siècles, et aussi pour les challengers et les ennemis dignes, ceux qu'on a jugés dignes qu'on se souvienne d'eux. »
« Ouah ! »
Ses yeux pétillèrent.
Des challengers dignes.
[Raikal, Démon de l'Épée. Je me souviendrai de toi.]
Les mots que Ruin Alastor avait prononcés tandis qu'il agonisait lui revinrent. Peut-être, quelque part parmi ces pierres tombales, l'épée qu'il avait maniée cinq cents ans plus tôt l'attendait-elle. Kyle serra le poing, fébrile.
'Il a dit qu'il s'en souviendrait, alors elle doit y être. Forcément.'
Le propre père du Démon de l'Épée était mort sans même que le chevalier qui l'avait tué retienne son nom.
« Si le chef de famille donne sa permission aujourd'hui, je te laisserai tenir une épée. Et je te trouverai un maître pour te l'apprendre. »
Arian murmura cela en lui pinçant la joue toute douce. Il ne boudait pas vraiment, il jouait la comédie, mais l'effet était bon dans un cas comme dans l'autre. Kyle rayonna et hocha la tête.
Quelque part en lui vivait un Démon de l'Épée très adulte. Mais devant Arian, Kyle se conduisait selon son âge.
'C'est peut-être parce que je n'ai jamais eu assez d'amour d'une mère dans ma vie passée…'
Sur cette pensée, Kyle prit la main d'Arian et marcha vers les portes de Gladiheim.
Bien qu'on eût sûrement repéré leur vol depuis longtemps, les portes de Gladiheim demeuraient closes. Arian fixa les battants fermement clos et fit claquer sa langue.
'Ils savaient donc bien que j'étais revenue à Vegrid.'
Et pourtant, personne n'était venu prendre de ses nouvelles pendant tout ce temps. Elle se dit qu'elle méritait cet accueil glacial pour ne pas avoir fait le premier pas. Malgré tout, la recevoir aussi froidement en sachant qu'elle ne venait pas seule… elle en éprouvait de la gêne, et de la peine pour son fils.
« Halte. »
Les chevaliers de garde aux portes s'avancèrent pour lui barrer la route. Les Chevaliers de Fer Noir, qu'on appelait le bouclier de la maison Alastor, chargés de défendre la place forte principale. Un chevalier en uniforme noir inclina respectueusement la tête.
« Dame Arian, cela faisait longtemps. »
« En effet, sire Raymond. Si le capitaine lui-même monte la garde aux portes, j'imagine que les Chevaliers de Fer Noir ont manqué de bras en mon absence. »
« Une Alastor de sang pur est de retour. Il était naturel que je vienne vous accueillir en personne. »
« Charmant accueil. Il l'aurait été plus encore si vous aviez ouvert grand les portes. »
« Si vous étiez venue seule, Dame Arian, j'aurais ouvert les portes et vous aurais accueillie à bras ouverts. »
Raymond avait parlé sans relever la tête. Arian eut un rire bref et serra la main de Kyle.
« Relevez la tête, sire Raymond. »
« Oui. »
« Avant tout, je vous présente mes excuses pour être arrivée sans prévenir. »
« Vous n'avez pas à dire cela. Dame Arian est une Alastor de sang pur. Nous sommes à Gladiheim. Vous êtes toujours libre d'aller et venir à votre guise. »
« Ce qui veut dire que le droit de cet enfant n'a pas encore été établi. »
Raymond répondit d'un air embarrassé. Il se pencha à la hauteur de Kyle.
La trublionne de la famille s'était mariée six ans plus tôt et était partie, et voilà qu'elle revenait avec un petit enfant. On ne le lui avait pas dit directement, mais il n'était pas difficile de deviner qui était l'enfant.
Il n'en restait pas moins le capitaine des Chevaliers de Fer Noir, le bouclier de Gladiheim. Ouvrir les portes à quelqu'un dont l'identité n'avait pas été confirmée lui était impossible. Raymond demanda avec toute la courtoisie requise :
« Et qui est-ce donc ? »
« Mon fils. Kyle, dis bonjour. Voici Raymond Alastor. C'est un parent éloigné. »
Une branche collatérale, bien éloignée de la lignée directe. Ils partageaient le nom d'Alastor, mais lignée directe et branche collatérale n'avaient jamais été égales.
« Bonjour. »
Kyle connaissait parfaitement la différence. Un membre de la lignée directe n'avait aucune obligation de s'incliner devant une branche collatérale.
Mais Kyle inclina tout de même la tête. Lignée directe et branche collatérale mises à part, il rendait hommage à la force de Raymond. En tant que capitaine des Chevaliers de Fer Noir, Raymond était un homme qui avait gagné le droit d'être reconnu comme un vrai guerrier. Et cette reconnaissance, indépendamment de ce petit corps, ne cessait de presser l'âme du Démon de l'Épée.
'Si seulement j'étais un peu plus grand.'
Il voulait se battre contre lui. Kyle fit claquer ses lèvres de frustration et ravala son envie. Un membre d'une branche collatérale ne pouvait refuser la demande de la lignée directe, certes, mais aucun chevalier n'accepterait jamais le défi d'un enfant de cinq ans.
« Le fils de Dame Arian… ! »
Il s'en doutait, mais l'entendre confirmé le prit tout de même de court. Raymond avait vu Arian grandir depuis toute petite. Cette fille sauvage et têtue était devenue mère… Il s'arracha à ce souvenir et inclina la tête.
« C'est un honneur de rencontrer un nouvel Alastor de sang pur. »
« Enchanté aussi, sire Raymond. J'ai une question. »
Un mercenaire se devait d'être rusé. Tirer le meilleur de chaque avantage et, au besoin, endurer même l'humiliation pour le profit, la survie et la victoire.
Kyle n'y faisait pas exception. Il portait la mémoire entière d'un Démon de l'Épée, mais pour l'heure, il avait cinq ans.
Le plus grand avantage d'un enfant, c'était l'innocence. Kyle prit donc son air le plus innocent et demanda :
« Il est fort comment, sire Raymond ? »
« Pardon ? »
La question directe prit Raymond au dépourvu.
« Kyle ? Qu'est-ce que c'est que cette question, tout à coup ? »
« J'étais curieux. »
« Hmm… Je suis désolée, sire Raymond. Mon fils est très curieux du monde. »
« Non, ce n'est rien. J'étais pareil, petit : je me demandais toujours qui était la personne la plus forte du monde. »
Raymond se reprit et répondit :
« Jeune maître Kyle, je dirais que je suis… plutôt fort. J'en suis sûr. »
« Fort comment, par rapport au reste du monde ? »
« Ça, je ne saurais le dire. Je n'ai pas croisé le fer avec tout le monde. »
« Alors, fort comment, à l'intérieur de ce château ? »
« Hmmm… »
Un enfant de sang pur, si jeune fût-il, méritait une réponse honnête. Mais être entièrement franc était une autre affaire.
« Gladiheim compte cinq ordres de chevalerie, dont les Chevaliers de Fer Noir. Et je suis le capitaine des Chevaliers de Fer Noir. »
« Ouah ! »
Cette réaction-là n'était pas jouée. Kyle sentit son cœur cogner tandis qu'un large sourire lui fendait le visage.
« Cette réponse vous convient-elle ? »
« Oui. Beaucoup. »
Ce sourire était exactement celui d'Arian enfant. Raymond se surprit à lui sourire chaleureusement en retour. Il se redressa.
« L'identification étant faite, je vais ouvrir les portes de Gladiheim. »
Sur ces mots.
Grondement !
La grande porte de fer s'ouvrit en raclant le sol.
Kyle prit la main d'Arian et franchit les portes sous la conduite de Raymond.
« Le chef de famille et le reste de la famille vous attendent à la Tour de l'Épée. »
Un carrosse attendait juste derrière les portes. Kyle y monta avec Arian.
Assis, la main dans celle d'Arian, Kyle ne laissa pas ses yeux en repos un seul instant, scrutant chaque recoin de Gladiheim visible par la fenêtre. En le regardant, Arian sourit pour elle-même.
C'était un enfant brillant, mûr pour son âge. Mais à cet instant, les yeux grands ouverts et brillants à tout découvrir autour de lui, il ressemblait exactement à ce qu'un enfant de cinq ans devait être.
'L'odeur du fer.'
Arian supposait que son fils avait des pensées parfaitement innocentes, de son âge. La tête de Kyle, elle, était tout sauf innocente.
Le fer sentait beaucoup comme le sang.
Laissant derrière lui l'air parfumé de roses du manoir, traversant à présent Gladiheim, Kyle sentit un frisson lui courir sur la peau et le sang brûler dans ses veines.
Cet endroit, imprégné de l'odeur du fer, ramenait le champ de bataille dans un rugissement. Le champ de bataille où le Démon de l'Épée était né et où il avait vécu. Une vie entière à errer d'un combat à l'autre lui revint d'un coup, et Kyle serra le poing.
Une épée.
Il voulait tenir une épée.
« Le carrosse ne peut pas aller plus loin. »
Le carrosse s'arrêta avant d'atteindre la Tour de l'Épée. Raymond descendit le premier et ouvrit la portière.
Kyle descendit avec Arian, et ce qui s'étendit devant lui le figea sur place.
Le jardin qui s'étalait devant la Tour de l'Épée ressemblait moins à un jardin qu'à un champ de pierres tombales.
Cinq cents ans de chevaliers et de vassaux ayant servi la maison Alastor. Et les armes de challengers et d'ennemis jugés dignes qu'on se souvienne d'eux, toutes dressées droites dans la terre.
Rien à voir avec le Paegeomro. Là-bas, les armes avaient été laissées à l'abandon, mais chacune de celles-ci avait été nettoyée et soigneusement entretenue.
Si le Paegeomro était lugubre et morne, méritant son nom de Colline des Lamentations, cet endroit était magnifique. Splendide.
« Voici le Geomhwawon, le Jardin des Fleurs d'Épée. »
La présentation de Raymond toucha une corde profonde en Kyle.
Arian avait parlé d'un champ de pierres tombales, mais à ses yeux à lui, cela ressemblait à un jardin en pleine floraison.
Une pulsation plus forte que celle qu'il avait ressentie au Paegeomro le traversa ; tout son corps fourmillait, la chaleur dans son bas-ventre s'intensifiait.
'… Hm ?'
Kyle, qui parcourait le Jardin des Fleurs d'Épée de ses yeux brillants et avides, s'arrêta net.
« Kyle ? »
Il n'entendit pas Arian l'appeler. Kyle fixait, les yeux écarquillés, et balaya de nouveau le jardin du regard.
'Attends… ?'
« Kyle ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Le visage d'Arian se fit inquiet, mais Kyle ne répondit pas. Sa bouche s'ouvrit toute grande.
'Elle n'est pas là ?'
Il avait beau regarder encore et encore. Elle n'y était pas.
L'épée dont il s'était servi lorsqu'il était le Démon de l'Épée, cinq cents ans plus tôt. La lame bien-aimée qu'il portait depuis le jour où il avait quitté la Compagnie du Corbeau.
Disparue.
[Raikal, Démon de l'Épée. Je me souviendrai de toi.]
Ces mots qu'il avait crus prononcés avec un respect sincère sonnaient à présent comme une provocation.
'Ruin Alastor, espèce de salaud !'
Kyle ravala désespérément le cri qui lui remontait dans la gorge.
