'Qu'est-ce que… c'est que ça ?'
La dernière chose qu'il avait serrée, c'était la poignée de son épée bien-aimée, celle qu'il avait tenue des décennies durant. Mais la sensation qui enveloppait à présent sa paume était étrange.
Douce.
Moelleuse, même. Depuis quand ses mains n'avaient-elles rien senti de pareil ?
« Dame Arian, c'est vraiment vrai ?! »
Il ne comprenait rien à ce qui se passait et voulut regarder autour de lui, mais ses yeux refusèrent de coopérer. Ce n'étaient pas les ténèbres totales d'avant la mort, c'était autre chose. De la lumière vacillait aux bords de son champ de vision, floue, informe, sans que rien ne devienne net.
« Aouu… »
Il essaya d'ouvrir la bouche pour produire un son. Même cela refusa de lui obéir. De toutes les impuissances qu'il avait connues en une vie, celle-ci était la plus étrangère.
Il n'était pas mort.
Cela, au moins, il le sentait à travers tout le reste.
Quoi qu'il se fût passé, il avait survécu. Pourquoi ? Peu importait. Il s'était cru fini, et pourtant il était là. Voilà qui méritait bien un rugissement de triomphe.
« Ouinnn ! »
Il avait voulu rire. Ce qui sortit de sa bouche grande ouverte ne fut pas un rire, mais un vagissement. Pourquoi ? Il n'y comprenait rien. Il voulut s'arrêter et s'en découvrit incapable. Une fois lâché, impossible de le retenir.
« Ouinnn ! Ouinnn ! Ouinnnn ! »
Était-il vraiment homme à pleurer ainsi ? Les larmes brûlantes versées à la mort de son père, des décennies plus tôt, avaient été les dernières de sa vie.
Bon, il revenait d'entre les morts. Pleurer de joie, à la rigueur, se comprenait. Mais…
Il ne voulait pas pleurer comme un gamin. Voilà ce qu'il pensait. Son corps n'en tint aucun compte.
« Oh, mon Dieu, écoutez-le pleurer… ! »
Ses propres hurlements l'assourdissaient. Puis, au travers, une autre voix parvint à son oreille.
Fatiguée mais chaleureuse. Douce. Le genre de voix qui apaisait quelque chose dans la poitrine rien qu'à l'entendre, sans raison bien claire.
Les pleurs qui avaient refusé de cesser, malgré toute sa volonté, commencèrent lentement à s'apaiser.
'Qui est-ce ?'
Une voix qui l'émouvait à ce point. Il plissa les yeux en quête d'un visage, et échoua même à cela. Les larmes coulaient librement de ses yeux qui voyaient à peine, tout devant lui brouillé et miroitant d'une lumière qui refusait de prendre forme.
« Ha ha ha. »
Un rire agréable. Une chaleur l'enveloppa tout entier. Et ce que tous ses efforts de volonté n'avaient pu obtenir se produisit de soi-même.
Les pleurs cessèrent.
« Je suis ta maman. »
La voix douce lui chatouilla l'oreille. Des mains prudentes se posèrent sur lui, comme on manie un objet fragile. Le toucher. La voix. Tout cela ébranla quelque chose tout au fond de lui.
'… Maman ?'
Était-ce un rêve ? Une vision d'agonie ? Il n'en savait rien. Ses yeux refusaient de faire le point. La voix était trop tendre, trop proche. Ses pensées s'embrumèrent, comme à l'ultime instant avant le sommeil.
'Maman ?'
Ce mot avait-il jamais semblé si chaud ?
Dans la confusion, quelque chose lui effleura le nez. Sa main rechignait à bouger, mais il tendit le bras malgré tout et l'attrapa.
« Oh ! »
Un rire, traversé de surprise.
« Ceryl, regarde ! Il m'a encore attrapé le doigt ! »
Au milieu de ces rires clairs et purs, il remua les doigts de toutes ses forces. Il lui fallait cette texture pour s'assurer que ce n'était ni un rêve ni une vision.
« Kyle. »
Un murmure plein d'amour lui parvint tandis qu'il continuait de serrer.
« C'est ton nom. Kyle Alastor. »
'… Quoi ?'
Qu'est-ce qu'elle venait de dire ?
« Ouinn… »
Je m'appelle comment ?
***
Apparemment, il s'était réincarné.
Raikal, le Démon de l'Épée.
Désormais Kyle Alastor. Il accepta cette vérité quelques jours après sa naissance.
Après quoi, il passa longtemps à la ressasser.
Comment une chose pareille pouvait-elle arriver ?
Il n'avait jamais vraiment réfléchi à ce qui venait après la mort. Mais renaître dans la peau d'une tout autre personne en gardant intacts tous les souvenirs de sa vie passée, il savait au moins que ce n'était pas normal.
'Ce qui est bon à prendre est bon à prendre.'
Il avait beau ruminer, aucune réponse plus claire ne venait. Kyle décida d'en rester là.
À vrai dire, le corps d'un nouveau-né était de toute façon bien trop malcommode pour ce genre de réflexions.
Sa vue ne valait rien. Ouvrir la bouche ne produisait rien qui ressemblât à des mots. Ses bras et ses jambes refusaient d'obéir.
S'il réfléchissait trop, ses pensées s'embrouillaient et ses paupières se fermaient d'elles-mêmes. Par-dessus le marché, son estomac réclamait à manger à toute heure, et chaque fois, les pleurs jaillissaient de sa bouche sans sa permission.
Le plus humiliant de tout, c'était…
« … »
Du passé, déjà. Rien à gagner à s'appesantir sur les hontes d'une vie déjà vécue. Kyle remua dans son berceau.
Entre ses diverses réflexions et sa lente acceptation de la réalité, le sommeil, les tétées et l'autre chose, son premier anniversaire arriva sans qu'il s'en rende compte.
« Comment peut-on être aussi mignon ? »
Penchée au-dessus du berceau, Arian gloussait en enfonçant un doigt dans la joue ronde et douce de Kyle.
Arian Alastor.
Sa mère.
Ce que Kyle avait le plus de mal à accepter, avec tous les souvenirs d'une vie antérieure en tête, c'était elle. Ses yeux ne servaient à rien à sa naissance, mais ils s'étaient éclaircis assez vite. Depuis, il voyait bien son visage.
Arian était une belle femme. Une chevelure d'un rouge profond, lustrée et abondante. Des yeux d'or qui accrochaient la lumière comme des pierres précieuses. Une peau de jade pâle. Tout ce qu'évoquait le mot « belle », Arian le possédait.
Kyle n'avait aucun souvenir de sa mère du temps où il était Raikal. Elle avait été une de ces femmes qui suivaient une compagnie de mercenaires. Ce qui voulait dire qu'il avait techniquement un ou deux frères dans la compagnie, et sans doute d'autres éparpillés de par le monde.
Non qu'il les eût jamais considérés comme des frères.
Son père n'avait jamais aimé sa mère. Sa mère n'avait jamais aimé son père, ni Raikal. En ce sens, la mère de Raikal avait été une professionnelle.
De toute façon, il se souvenait à peine d'elle.
Elle était morte quand il avait trois ans environ, s'il se rappelait bien. Bien trop jeune pour en garder des souvenirs clairs. Son père n'avait pas pleuré. Raikal non plus.
Avec tout ce bagage, il était sincèrement difficile pour Raikal, pour Kyle, de regarder Arian et d'accepter le mot « mère ».
« Coucou ! »
Mais que Kyle ait du mal à l'accepter ou non, Arian était une mère tendre. Elle ne le quittait jamais, lui parlait sans cesse, lui apportait des jouets et trouvait mille façons de jouer avec lui. Toujours présente, toujours pleine d'efforts.
Comme en ce moment. Coucou, encore et encore. Kyle sourit quand même. Son corps était celui d'un bébé, mais les efforts qu'elle déployait méritaient une réponse. Il voulait y répondre.
Il sentait qu'il le devait.
'Lâche prise.'
La même pensée que chaque jour. Kyle relâcha son emprise sur lui-même.
Un mécanisme de défense, bâti pour protéger sa santé mentale de l'érosion constante de sa dignité.
« Abou bou bou ! »
Mettre de côté l'ego du Démon de l'Épée, et se comporter exactement comme l'exigeaient les envies d'un enfant d'un an.
***
C'était le premier accouchement d'Arian, son premier enfant à élever. Mais elle s'était fait son idée très tôt.
'Mon fils est forcément un génie.'
Toute jeune mère le pensait au moins une fois, mais la conviction d'Arian ne vacillait pas d'un pouce.
« Le jeune maître Kyle est sans le moindre doute un génie. »
Et ce n'était pas seulement parce que tous les domestiques du manoir le disaient.
Dès sa naissance, il y avait eu des signes. La poigne étonnamment ferme sur son doigt. La façon dont il avait fixé son visage, même en pleurant. Kyle n'avait jamais été ordinaire, pas même le premier jour.
« Par… don… ma… daaame ? »
Il avait prononcé ses premiers mots à cent jours. Les domestiques qui avaient l'expérience des enfants affirmaient que c'était tout bonnement impossible à cet âge. Kyle l'avait fait quand même.
Plus remarquable encore, son premier mot n'avait pas été « maman », la syllabe que la plupart des bébés étaient censés dire en premier. Sa voix était petite et imprécise, mais ce que Kyle avait dit n'était pas une syllabe. C'était une phrase.
« Qui… êtes… vouuus ? »
Quand Kyle avait parlé pour la première fois, Arian avait failli s'évanouir. Plusieurs nourrices présentes dans la pièce s'étaient bel et bien évanouies. C'était dire le choc.
« M-moi ? Qui je suis ? Je suis, je suis, ta mère, Kyle ! Moi ! Ta mère ! »
« Ma… man… ? »
« Oui, ta mère ! Je m'appelle Arian Alastor, et, euh, et, j'ai vingt-quatre ans. Et… »
« Dame Arian, calmez-vous, je vous en prie ! »
« Kyle ! Maman ! C'est maman ! »
Arian bafouillait, trop sidérée pour aligner une phrase. Les nourrices intervinrent et agitèrent des hochets devant lui de toutes leurs forces.
« Ma… man… maman… ? »
Un nourrisson de cent jours qui disait ça, avec cette expression-là. Était-ce seulement possible ?
« Man… manger… manger… »
À partir de ce jour, Kyle se mit à dire toutes sortes de mots.
Il ne disait jamais « miam-miam » comme les autres bébés. On lui proposait toujours à manger de cette façon, mais Kyle disait « manger », tout simplement.
« Toi… lettes… »
Il ne disait pas « pipi » ni rien de ce genre non plus. Quand il avait besoin, il disait « toilettes ».
« … »
Avant son premier anniversaire, il lui arrivait souvent de se laisser aller avant que les mots ne viennent, et chaque fois, Kyle affichait une expression d'une détresse si profonde qu'aucun bébé n'aurait dû en être capable, puis pinçait les lèvres en une ligne fine et serrée.
« Si ce n'est pas du génie, qu'est-ce que c'est ? »
Arian rit et caressa la joue de Kyle. Couché dans son berceau, Kyle ne se déroba pas à son contact. Il y avait quelque chose de résigné dans ses yeux, mais Arian, perdue dans son amour de mère, ne sut pas lire la distance vide derrière ce regard.
« Kyle, tu es mon trésor. Un cadeau descendu du ciel. »
Elle l'avait dit bien des fois et le répéta encore, approchant son doigt de sa petite main. Kyle, la tétine à la bouche, referma les doigts dessus exactement comme elle le voulait.
« Mmfmm. »
« Ahahaha. Comment peux-tu être aussi fort ? »
Arian sourit en voyant ses petits doigts potelés agripper et pétrir les siens.
« Kyle, tu m'as aussi attrapé le doigt à ta naissance. Tu t'en souviens ? »
« Mmmhm. »
Kyle hocha la tête de haut en bas autour de sa tétine.
« Attends, c'était une vraie réponse ? »
Arian s'illumina et lui prit doucement la main. Elle ne croyait pas vraiment que Kyle se souvenait de sa naissance.
« Depuis l'instant où tu es venu au monde, tu es peut-être né pour tenir des choses. »
De son autre main, elle lui caressa la tête. Un fin duvet roux était apparu sur son petit crâne, la couleur qui avait toujours marqué leur lignée.
« Tu ne le sais sans doute pas encore, mais notre famille a eu pas mal à voir avec les armes. Kyle, tu sais ce que c'est, une arme ? »
« Mmm… mmm mmm mmm… ! »
Le regard résigné s'anima. Kyle recracha sa tétine.
« É… Épp… »
« Ce n'est pas "Épp", ton nom, c'est Kyle ! »
« Éééépp… »
Kyle pétrissait ses doigts, s'efforçant de former les bons sons, puis il prononça ce qu'il avait aimé dans une vie antérieure, ce qu'il avait gardé à ses côtés aussi loin que remontaient ses souvenirs.
« Épée… »
« Une épée ? Une épée ?! »
Kyle hocha vigoureusement la tête devant l'air stupéfait d'Arian.
« Juste ciel, Kyle ! Tu viens de dire épée ? »
« Épée… »
« Tu l'as dit, hein ! Épée ! Tu veux tenir une épée ? »
« Ouaih… »
« Tu peux dire oui, tout simplement ! »
« Ou… ou-oui… »
« Il a répondu ! »
Arian éclata de rire et ébouriffa les cheveux de Kyle en tous sens.
« Je suis désolée, Kyle. Pour l'instant, tu es trop petit, trop jeune et trop adorable pour tenir une épée. Alors gardons ça pour plus tard. D'accord ? »
Kyle n'eut d'autre choix que de l'accepter une fois de plus.
'Bon, elle a raison.'
Son corps ne tenait même pas tout seul. Il pouvait désirer une épée autant qu'il voulait, il ne pouvait pas en tenir une.
'Il faut juste que je grandisse plus vite.'
La frustration qui montait dans sa poitrine fit que ce misérable corps de bébé se prépara à pleurer, tout seul.
« Ouinnn mmm… »
La tétine lui fut remise entre les lèvres avant que le cri ne s'échappe tout à fait.
