Aller au contenu principal

Chapitre 1

Chapitre 1 — Le Démon de l'Épée

28 septembre 2026 ~21 min · 4 159 mots

Manier l'épée, c'était agréable.

Si l'on m'avait demandé ce qu'il y avait de si agréable à manier une lame dont la seule raison d'être est de tuer des gens, je n'aurais rien eu à répondre. On dira ce qu'on voudra, j'adorais manier l'épée.

Le monde ne vous promet pas d'exceller dans ce que vous aimez. Par chance, j'étais aussi doué à l'épée que je l'aimais.

Comme si j'étais né pour en tenir une et la manier.

L'Empire, qui semblait devoir régner à jamais, commença à se désagréger à la mort soudaine de l'empereur. Ses enfants, chacun se proclamant l'héritier légitime, retournèrent leurs lames les uns contre les autres.

La famille impériale se déchirant de l'intérieur, les nobles ne pouvaient pas rester tranquilles non plus. D'autres royaumes lorgnaient sur le territoire de l'Empire et levèrent leurs armées.

Luttes au sein de la lignée impériale. Rébellion de la noblesse. Guerre déclarée par les royaumes étrangers.

Tandis que les flammes du conflit se propageaient sur le continent, les démons d'outre-mer affluèrent pour profiter du chaos, et les autres races, repoussées aux confins du continent, revinrent en masse. Ce fut l'époque la plus chaotique de toute l'histoire du continent. Et c'était maintenant.

Le mot « paix » avait perdu tout sens en ces temps de guerre sans fin, mais le mercenariat était florissant. Même une compagnie de taille modeste ne manquait jamais de travail.

Né d'un père mercenaire et d'une mère prostituée, je vins au monde au sein d'une compagnie de mercenaires.

Cette compagnie comptait pas mal d'enfants de mon âge.

Pendant que les adultes partaient au combat, nous autres faisions de menus travaux et passions le temps à nous affronter avec des épées-jouets.

Il y a une chose dont je me vanterai : je n'ai jamais perdu un seul combat à l'épée. En un contre un, je gagnais à chaque fois, sans exception, et dans les mêlées, mon camp l'emportait toujours.

Je n'avais jamais reçu une seule leçon en bonne et due forme, et j'étais quand même aussi bon. Le don était évident.

La première vraie leçon arriva à mes huit ans.

« Enfin assez vieux pour que ça vaille la peine de t'apprendre. »

Mon père corrigeait parfois ma posture quand je maniais mon épée-jouet. Cette fois, il me palpa les bras et les jambes, constata avec satisfaction que mes os s'étaient suffisamment affermis, et me mit une épée de bois entre les mains.

Je perdis un combat d'entraînement pour la première fois. Mon adversaire était mon père, un mercenaire aguerri, alors perdre n'avait rien de vraiment surprenant ; mais quand même. C'était la première défaite de ma vie, et je la trouvais horriblement injuste. Je me laissai tomber sur place et braillai.

« Fiston. Tu croyais vraiment que tu allais gagner ? »

Levant les yeux vers le visage incrédule de mon père, je pris une décision à travers mes larmes.

Un jour, quoi qu'il arrive, je le battrais.

Ce jour ne vint jamais.

Comme je l'ai dit, c'était une époque de guerre. Les batailles faisaient rage aux quatre coins du continent, et les compagnies de mercenaires prospéraient.

J'avais dix ans quand mon père ne revint pas du champ de bataille. D'après ce que me dirent les adultes, il avait croisé un chevalier sur le terrain. Pas de chance, dirent-ils.

Les larmes de ce jour-là venaient de trop d'endroits pour que je puisse les nommer. Ma mère était morte de maladie quand j'avais trois ans ; mon père était donc le seul sang qui me restait.

Je pleurais parce que j'étais triste qu'il soit parti. Parce que j'étais furieux. Et parce que je n'aurais désormais plus jamais l'occasion de le battre.

« Quel chevalier… Quel chevalier a tué mon père ? »

« Je connais pas son nom exact… mais son armure portait une rose bleue. »

La rose bleue était l'emblème de la maison Leberto.

La maison qui avait engagé notre compagnie pour cette campagne avait perdu la guerre et était passée sous la bannière des Leberto. Notre compagnie plia bagage et partit chercher du travail ailleurs.

« Leberto. »

En chargeant les chariots, en démontant le camp, le gamin de dix ans que j'étais grava ce nom dans sa mémoire.

Pour l'instant, je devais partir. Pour l'instant, j'étais trop faible. Mais un jour, un jour à coup sûr, je tuerais un chevalier Leberto et je vengerais mon père.

« Si je tue le chevalier qui a tué le père que je n'ai jamais pu battre, ça revient pratiquement à l'avoir battu moi-même. »

La logique d'un gamin de dix ans était remarquablement solide.

Cinq ans plus tard.

L'époque n'avait pas changé, mais la compagnie était finie.

Une défaite écrasante sur le champ de bataille. La plupart des anciens, commandant compris, étaient morts, et la compagnie ne pouvait plus tenir.

« Chef, on fait quoi maintenant ? »

Tandis que tous les autres se dispersaient pour tracer leur propre route, les gamins qui avaient grandi en croisant l'épée à mes côtés vinrent me trouver. Tous avaient perdu leur père, eux aussi.

« On devient bandits, peut-être ? »

Avant même que je puisse répondre, quelqu'un lança l'idée.

« Et pirates ? »

proposa un autre.

Nous ne savions que nous battre. Les options n'étaient pas nombreuses.

« Laissez tomber les bandits et les pirates. On va juste être mercenaires. »

Né dans une compagnie de mercenaires, d'un père mercenaire : c'était la voie évidente.

« Et notre nom ? »

« La Compagnie du Corbeau. »

Je n'avais pas beaucoup réfléchi au nom. Les champs de bataille étaient toujours jonchés de cadavres, alors les corbeaux étaient partout. L'animal que j'avais le plus vu en quinze ans de vie, c'était le corbeau. Le deuxième, c'était le rat.

« La Compagnie du Corbeau ? Ce nom-là, il est pas déjà pris ? »

« Et alors ? Tu crois qu'il n'y a qu'une seule compagnie par nom dans le monde entier ? »

C'est ainsi que naquit la Compagnie du Corbeau, une bande de gamins sans père. Naturellement, j'en étais le commandant.

Cinq autres années passèrent.

La Compagnie du Corbeau grandit vite. Notre réputation se répandait de champ de bataille en champ de bataille, et les candidats ne cessaient d'affluer. Nous avalions aussi d'autres compagnies, les écrasant pour les ranger sous notre bannière.

Chaque jour, je maniais l'épée. Sur le champ de bataille, je la maniais contre des gens. Parfois contre autre chose que des gens, surtout des orcs.

« Commandant, la maison Leberto vient de déclarer la guerre à la maison Valcain, sa voisine. »

« Bon sang, enfin ! »

Les mercenaires sont appelés aux guerres. Ils ne les déclenchent pas.

« On se range du côté de la maison Valcain. »

« Mais, commandant, l'armée des Leberto fait le double de celle des Valcain. »

« Les battre à deux contre un ? Ça, ça vaut le coup. »

Espérant que la maison Valcain ne s'effondrerait pas trop vite, je filai à bride abattue jusqu'à son seigneur. Il était assis là, la mine défaite.

« Nous n'avons pas les moyens de nous offrir une compagnie aussi célèbre que la vôtre… »

« Je me battrai à moitié prix. Si vous ne l'avez pas maintenant, vous nous paierez après. »

« Quoi… Quoi ? Pourquoi ? »

« J'ai une vieille rancune contre la maison Leberto. En échange, promettez-moi juste une chose : les chevaliers Leberto, c'est pour moi en priorité. »

Bien sûr, un champ de bataille ne se plie pas à vos désirs, et je ne pouvais pas me réserver chacun des chevaliers Leberto. Mais il y en avait assez pour que ça n'ait guère d'importance.

« As-tu tué un mercenaire du nom de Hans pendant la campagne du territoire de Cameron, il y a dix ans ? »

Je posai cette question à bien des chevaliers, et pas une seule fois je n'entendis de oui. En ces temps de guerre sans fin, les mercenaires étaient partout. Personne n'allait se souvenir du nom de l'un d'eux, tué dix ans plus tôt.

Après un mois de combats vint le jour où je brûlai les bannières des Leberto.

« Il faut que je devienne plus célèbre. »

Vide à l'intérieur, parce que pas un seul chevalier Leberto ne s'était souvenu du nom de mon père, je fis ce serment.

« Assez célèbre pour qu'on me reconnaisse au premier coup d'œil sur n'importe quel champ de bataille. Assez célèbre pour que me battre, ou me tuer, soit la plus grande fierté d'un homme jusqu'à la fin de ses jours. »

« Commandant, vous avez vraiment besoin d'en faire autant ? Notre compagnie est déjà célèbre, et vous, encore plus. »

Nous avions offert la victoire à la maison Valcain, pourtant à un contre deux, et anéanti la maison Leberto. Bien sûr que notre nom s'était répandu.

« Non. Ce n'est pas assez. »

Je savais tout ça, et pourtant je secouai la tête.

« Pas assez. »

Qu'est-ce qui manquait ?

La renommée ?

Après cette bataille, la réputation de la Compagnie du Corbeau était devenue énorme. D'innombrables compagnies venaient se ranger sous notre aile sans même que nous ayons à dégainer. Des royaumes qui briguaient la place du prochain empire nous envoyaient des lettres pour se rapprocher de nous. Beaucoup offraient carrément des titres de noblesse, pour nous intégrer à leurs ordres de chevalerie.

« Pas assez. »

Je brûlai cette pile de lettres et le murmurai de nouveau. Debout devant les flammes rugissantes, je compris enfin de quoi j'avais soif. Ce n'était pas la renommée.

Ce vide venait d'avoir accompli la vengeance que je poursuivais depuis dix ans, pour découvrir qu'elle ne signifiait rien.

J'avais manié l'épée chaque jour pour ce moment, et quand il était venu, il n'était rien. Qui était le chevalier Leberto qui avait tué mon père, je ne le saurais jamais. Mais des cent dix-sept chevaliers Leberto que j'avais abattus, pas un n'avait fait battre mon cœur plus vite.

Alors, et maintenant ? Voyager de champ de bataille en champ de bataille, puis me reposer un moment ? Accepter un titre et me pavaner à la tête d'un ordre de chevalerie ? Me retirer dans un coin tranquille, maintenant que j'avais plus d'argent que je n'en dépenserais jamais ?

Rien de tout cela ne m'attirait. Tandis que les flammes baissaient, je tirai mon épée. Le reflet de la lame dans cette lueur orangée était le même que la première fois où j'avais tenu une vraie épée.

Non, plus ancien encore. Le souvenir de mon père et des autres mercenaires dégainant leurs lames, quand j'étais si petit que je m'en souviens à peine : cette même impression, vive et intacte.

Les épées étaient belles. Et j'aimais les épées.

« Toujours pas assez. »

La force apporte la renommée.

À vingt ans, j'avais déjà plus de renommée que je ne savais qu'en faire, et pourtant je ressentais un manque. Pas de renommée.

De force.

« Qui est le plus grand épéiste du continent ? »

Pas moi. Pas encore.

« Je veux être le meilleur. La Compagnie du Corbeau est devenue trop grande, franchement. Elle me gêne. »

Le lendemain matin, je réunis les officiers de la compagnie, encore à moitié ivres, et fis mon annonce.

« À partir d'aujourd'hui, je quitte le commandement. Wibel, tu prends la relève. »

« Quoi ? Attendez, attendez, commandant, vous avez perdu la tête ? »

« T'es le plus fort ici après moi. Peut-être pas tout à fait à mon niveau, mais tu peux très bien diriger cette compagnie. »

« Non, non, commandant ! C'est beaucoup trop soudain. »

« À partir de maintenant, je vais écumer les champs de bataille sans solde. Quelqu'un veut m'accompagner ? »

« … »

« C'est bien ce que je pensais. Alors n'essayez pas de m'arrêter. »

« Commandant… »

« J'ai assez bossé pour vous tous. Je prends un cheval et un peu d'argent comme indemnité de départ. »

Les adieux me pincèrent un peu le cœur. Aucun regret, cependant.

Avec le recul, c'était l'épée que j'aimais, pas la vie de mercenaire. Je m'étais battu sur ces champs par amour de la lame, pas de l'or.

À partir de ce jour,

je cherchai des champs de bataille, tous les jours sans exception.

Seul, j'étais bien plus libre de mes mouvements qu'à la tête d'une compagnie. Aucun contrat pour me lier, aucun camp pour lequel je devais me battre.

Je me battais simplement contre celui qui avait l'air le plus fort. Et si, en plein combat, j'en repérais un encore plus fort dans le camp d'en face, je fonçais droit sur lui.

« T'as entendu ? L'ancien commandant de la Compagnie du Corbeau a complètement perdu la boule. »

Même à mes propres yeux, c'était de la folie, mais mon nom continuait de se répandre.

« C'est le Démon de l'Épée ! »

« Le Démon de l'Épée est là ! »

Trois ans de ce régime, et l'on m'appelait par mon surnom plus souvent que par mon vrai nom.

« Arrêtez, arrêtez ! »

« Le Démon de l'Épée est là ! »

« Tuez d'abord le Démon de l'Épée ! »

Cinq ans plus tard, des armées qui se combattaient se mirent à unir leurs forces rien que pour m'abattre en premier.

Franchement ? Ça me convenait. Plus d'adversaires, sans avoir à choisir.

Deux ans de plus, et ma seule présence suffisait à figer une bataille.

« Toi. Toi. Toi. Toi. Ceux que j'ai montrés du doigt, avancez. »

J'avais trente ans à présent, ce qui venait avec un certain poids, et je ne débarquais plus sur un champ de bataille pour semer le chaos sans réfléchir.

« Je vais tuer personne, alors détendez-vous. Je veux juste me battre un peu. Rien de solennel. On reste léger, on s'amuse. »

Deux autres années passèrent.

Sans que j'aie à les chercher, des gens se mirent à venir à moi, désireux de croiser le fer une seule fois.

Trois ans après, des gens se disant mes disciples se mirent à traîner autour de moi. Ils ne partaient pas, même quand je le leur ordonnais.

Je les semai plusieurs fois. Je dérivai vers des champs de bataille complètement différents. J'y restai un moment, rassemblai de nouveaux disciples, les semai de nouveau. Voilà comment je vivais.

Bien sûr, je ne gagnais pas à chaque fois.

Le monde était vaste, et les gens forts étaient partout. Plus d'une fois, j'avais failli mourir.

Chaque fois, je ravalais ma frustration et je fuyais. Peu importait que ce soit laid à voir. Mieux valait survivre que mourir vaincu, devenir plus fort, revenir et gagner.

« La dernière fois, tu m'as laissé partir, alors maintenant je te rends la pareille. »

Chaque fois que j'avais fui, que j'étais revenu plus fort et que j'avais gagné, voilà ce que je disais.

« Je t'ai pas laissé partir, espèce de Démon de l'Épée cinglé, tu t'es juste enfui ! »

« Et alors ? J'aurais dû mourir, plutôt ? »

« Oui ! Tue-moi ! »

« Non. Reviens quand tu penseras vraiment pouvoir gagner. »

Trois ans à vivre ainsi.

La guerre de succession impériale prit fin.

Elle avait duré quarante ans.

Franchement, en cours de route, même sans empereur unique sur le trône, la famille impériale s'était tellement lassée des combats que les territoires de l'Empire étaient devenus assez paisibles. Même si « paisible » avait une saveur particulière : la guerre était simplement devenue une partie du quotidien.

Les sept factions impériales s'étaient chacune taillé une part, se proclamant roi de ceci ou roi de cela et régnant sur leur propre tranche. Les nobles qui s'étaient soulevés contre elles avaient déclaré leurs territoires indépendants et s'étaient mis à se faire appeler rois, eux aussi.

Le monde était toujours un chaos. Les terres de l'Empire étaient toujours un chaos. Mais tout cela parvenait à tourner, tant bien que mal.

Jusqu'à ce que ça ne tourne plus.

Les terres de l'Empire s'étaient installées depuis longtemps dans une sorte de chaos stable, sans guerres vraiment féroces, alors je n'avais pas pris la peine d'y aller. Depuis une dizaine d'années, le reste du monde était dans un état semblable. La guerre était devenue un bruit de fond, et rares étaient les batailles qui faisaient vraiment bouillir le sang. Je commençais déjà à m'agiter.

Puis vint la nouvelle que la guerre de succession était enfin terminée. Je faillis m'étouffer avec mon repas.

« Ruin Alastor ? C'est qui, celui-là ? »

D'après mes disciples, la guerre avait pris fin à cause d'un seul homme.

Il était apparu de nulle part et avait tranché la tête de six des sept héritiers impériaux.

Le seul épargné était le cinquième prince. Il avait survécu parce que le territoire qu'il gouvernait était plus vivable que les autres.

« On ne sait pas grand-chose de lui. Un homme qui vivait reclus quelque part dans l'Empire, à s'entraîner… Apparemment, il en a eu assez et il est descendu de ses montagnes. »

« Et qu'est-ce que fichaient les chevaliers des familles princières pendant qu'on coupait la tête de leurs seigneurs ? »

« Tous ceux qui ont essayé de l'arrêter sont morts. »

« Quoi ? »

« Vraiment. Bref, la guerre de succession est terminée. Le cinquième prince est devenu empereur. »

Le chaos du continent avait commencé avec la guerre de succession impériale. Maintenant qu'elle était finie, l'Empire allait peu à peu se stabiliser, et le monde avec lui.

J'aimais les épées, j'aimais les manier, mais je n'étais pas un fou qui voulait que le monde continue de brûler. La paix ? Ça me convenait. J'avais vu trop de champs de bataille. Franchement, la guerre avait commencé à me peser.

La queue d'un conflit de quarante ans. L'époque avait déjà changé depuis des années. Les gens que j'avais connus avaient changé. Le monde autour de moi avait changé. Et moi aussi.

La Compagnie du Corbeau que j'avais fondée ne s'était pas désagrégée. Elle s'était installée quelque part à l'ouest et s'en sortait plutôt bien.

Les disciples que j'avais traités de plaie et tenté de semer plus de fois que je ne pouvais compter, j'avais cessé de lutter contre eux. Ils faisaient désormais partie de ma vie.

Parce que j'avais fini par l'accepter.

« Où allez-vous, en plein repas ? »

« À l'Empire. »

« Pardon ? »

Impossible de tenir en place.

Un homme sorti de nulle part avait mis fin à une guerre de succession de quarante ans. Il avait taillé à travers toutes les forces qui protégeaient six héritiers impériaux et pris leurs têtes.

On m'appelait le Démon de l'Épée, mais même moi, je n'avais jamais rien fait d'aussi insensé. Et pourtant cet homme, un ascète inconnu qui maniait l'épée dans ses montagnes, avait fait exactement ça.

Dire que j'étais curieux était bien en dessous de la vérité. Je voulais l'affronter. Il fallait que je le voie de mes propres yeux.

Droit vers l'Empire, sans plan.

Je sautai par-dessus le mur du palais. Je criai le nom de Ruin Alastor.

Pour faire court, je perdis.

Perdre n'avait rien de nouveau pour moi. En trente-six ans de vie, j'avais perdu plus de dix fois.

À part contre mon père, parti avant que je puisse régler nos comptes, j'avais rendu chaque défaite. Une défaite, une victoire. Si bien qu'en vérité, la seule défaite restée debout dans ma vie était la toute première.

Désormais, il y en avait deux. Et contrairement aux autres, après celle-ci, je ne pouvais même pas battre en retraite.

L'épée de Ruin Alastor.

Son épée était… comment dire. Le genre d'épée qui vous donnait envie de ne pas reculer, même en sachant que vous aviez déjà perdu.

« Bon sang. »

J'avais manié l'épée toute ma vie. Je m'étais battu plus de fois que je ne pouvais compter. J'avais perdu un bon nombre de fois, et gagné bien davantage, tant de victoires que les compter n'avait plus de sens.

Mais je n'avais jamais eu d'adversaire comme lui. Quelqu'un contre qui je savais que je perdais, et que je ne voulais pourtant pas cesser d'affronter. Quelqu'un qui me faisait penser que je pourrais vraiment mourir si nous continuions, et je ne voulais toujours pas reculer.

Le simple fait de croiser le fer avec lui était une joie. Le temps cessait d'exister. Encore un peu, encore un peu, jusqu'à l'instant où il n'y aurait vraiment plus de retour possible : c'est avec cette pensée en tête que je continuais de frapper.

Au bout d'un long moment de ce combat,

mon bras droit tomba. L'épée avec.

Ma poitrine, profondément entaillée.

Je vis tout cela. Et alors, je compris.

J'avais perdu. Ce combat d'une joie terrifiante était terminé. Et j'allais bientôt mourir.

« Bon sang… »

J'étais émerveillé.

Sincèrement ébahi. Mon bras avait disparu, ma poitrine était ouverte, le sang coulait à flots, la mort se refermait sur moi. Et même alors, ce que je ressentais n'était pas le chagrin d'avoir perdu. J'étais fasciné par l'épée de Ruin Alastor.

Je ne pouvais plus tenir debout. Je m'affaissai sur place et levai les yeux vers lui.

Des cheveux rouges comme le sang. Des yeux comme de l'or.

C'était un humain, comme moi, mais à cet instant, il ressemblait à tout autre chose. L'incarnation vivante de l'épée elle-même.

Toute ma vie, j'avais cru être né pour tenir une épée et la manier.

Parce que j'aimais les épées, et que j'aimais les manier. Parce que l'épée m'aimait tout autant en retour.

En regardant l'homme debout devant moi, je sentis combien cette croyance avait été arrogante. Être vraiment aimé de l'épée, c'était réservé à quelqu'un comme lui.

« Une question. »

Respirer était difficile. Articuler l'était encore plus. Malgré tout, je parvins à exprimer ce que je pus.

« De tous ceux que tu as abattus, j'étais à quel rang ? »

« Pour l'instant, le premier. »

Je forçai mes yeux troubles à s'ouvrir grand et fixai Ruin Alastor. L'homme qui venait de mettre fin à ma vie et à mon épée. Je voulais le graver nettement dans mes yeux.

Son expression était étrange. Un peu de déception, un peu d'admiration, un peu de regret. Tout à la fois.

« Pour l'instant ? »

« Il y en a encore beaucoup que je dois abattre. »

« J'aurais dû venir un peu plus tard, alors. »

Je ris doucement de cette phrase creuse que je venais de dire.

« Démon de l'Épée Raikal. »

Ruin Alastor prononça mon nom. Heureusement que je suis devenu célèbre, pensai-je. Mon père, l'homme qui l'avait tué ne s'était pas souvenu de lui. Mais moi, l'homme qui m'avait tué se souviendrait de moi.

« Je me souviendrai de toi. »

Je voulais répondre. Je ne pus pas. Le monde s'assombrit et toute ma force me quitta.

Mourir. Je l'acceptai.

Des regrets. Tellement.

Je ne voulais pas mourir vaincu. Je voulais affronter Ruin de nouveau. Je voulais gagner.

Pourquoi avais-je perdu ? Pas assez fort ? Sans doute. Plus d'entraînement. Plus de force.

Ah.

Autant de regrets, autant de désir. Le combat contre Ruin avait été si joyeux que je n'avais pas voulu fuir, même en connaissant l'issue. Et je voulais encore recommencer.

Je perdrais sans doute la prochaine fois aussi. C'est justement pour ça que je voulais continuer à revenir.

Jusqu'à gagner.

« Aah… »

Pourquoi les gens mouraient-ils, et tout s'arrêtait-il ? Pourquoi ne pouvait-on pas savourer une chose pareille plus d'une fois ? En mourant, j'espérais sincèrement une prochaine fois.

Plus de vingt ans à errer dans le monde. À traverser toutes sortes de champs de bataille, à manier l'épée, à gagner le nom de Démon de l'Épée.

Même quand le monde s'était apaisé, je n'avais jamais lâché l'épée. Toujours, toujours avec le sentiment que ce n'était pas assez. Voulant me battre davantage. Voulant devenir plus fort. Voulant manier l'épée mieux encore.

Et voilà.

Un homme dont personne n'avait entendu le nom une seule fois en quarante ans de guerre avait mis fin à toute une époque. Le monde était si vaste.

C'était ce que je regrettais le plus.

L'épée.

Quelque chose effleura le bout des doigts de ma main gauche inerte. Une épée. La poignée de la lame tombée au sol avec mon bras droit. Je bougeai la main une dernière fois et refermai les doigts dessus.

« L'épée… »

Autant de regrets, autant de chagrins.

Je me sentais désolé envers l'épée. Si seulement j'avais fait mieux. Si seulement je l'avais aimée davantage. Si seulement je l'avais maniée plus fort, je ne l'aurais pas lâchée, je n'aurais pas perdu ainsi.

Si je pouvais de nouveau tenir une épée, je l'aimerais davantage.

Si je pouvais de nouveau tenir une épée…

« Oh ! »

Une voix agitée, surexcitée.

« Il m'a attrapé le doigt ! »

La main qui s'était refermée sur la poignée d'une épée tenait le doigt de quelqu'un.

Fin du chapitre 1
Premier chapitre
Vous êtes à jourLe prochain chapitre sortira à 18h00. Le planning indique les jours de sortie.Retour à la fiche
Fiche de l'œuvre

Commentaires

Code anti-spam :······
0/2000

Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à en laisser un.