« Pardon ? »
« Si le duc David et vous étiez parvenus à un accord, vous auriez déjà conclu votre entretien et pris congé. Au lieu de vous attarder comme un invité importun alors qu'un nouvel invité vient d'arriver. »
« N-non, mais quelle insolence... »
Le seigneur s'apprêtait à répliquer lorsqu'un léger ricanement lui parvint. Il se figea, le visage vide.
C'était David qui avait ri.
Un rire clairement moqueur, et pourtant son expression n'aurait pas pu être plus courtoise.
« Je crois que cela suffira pour aujourd'hui, Monseigneur. »
« Mais il reste encore... »
« La princesse est arrivée. Je ne saurais occuper sa place plus longtemps. »
C'était un avertissement poli.
Le seigneur blêmit.
David venait de signifier qu'il accorderait plus d'égards à la famille impériale qu'à lui.
Autrement dit, la nouvelle rébellion ne l'intéressait pas.
'Le Cartamen m'intéresse davantage, en revanche. Qu'il soit authentique ou une imposture.'
Assis face à la princesse dans le salon de réception, David observait en silence la jeune fille dont les yeux pétillaient d'excitation.
'J'ai eu envie de m'entretenir avec elle en privé après avoir vu comment elle a traité ce seigneur, mais je n'ai aucune intention de me plier aveuglément à ses exigences. Je devrais au moins découvrir le véritable but du Cartamen pendant que j'y suis.'
Ce ne serait pas facile, cela dit.
Si c'était une imposture, il ferait en sorte que les gens de valeur ne puissent pas y participer.
Mais si c'était authentique...
David fixa Edith.
La jeune fille souriait toujours de toutes ses dents en goûtant aux pâtisseries.
La princesse qui l'avait jaugé d'un regard si froid et si calculateur n'avait plus l'air que d'une gamine.
'Elle aime les sucreries.'
Seize ans à peine.
Et pourtant, elle avait apporté une contribution majeure à la Révolution grâce à son génie de l'alchimie.
'Je ne peux pas me permettre de la sous-estimer.'
Il ne devait pas se laisser abuser par ses airs de petit lapin.
'Dois-je la mener par des questions soigneusement choisies ? Ou exploiter les failles de son raisonnement ?'
À l'opposé de ce qui lui traversait l'esprit, David leva tranquillement sa tasse de thé.
Même sa façon de boire était d'une élégance invraisemblable, au point qu'Edith en resta bouche bée.
Un dos parfaitement droit, de larges épaules.
Un beau visage qu'on aurait dit sculpté, et des yeux bleus comme des joyaux.
'Il est beau, et c'est la définition même de la noblesse. S'il apparaît seulement dans la compétition, ce sera l'émeute.'
'Je devrais le mettre en avant dès les premières étapes, quoi qu'il fasse, pour que tout le monde le voie.'
Une sorte de figure de proue.
Qu'il reste une simple figure de proue ou qu'il aille plus loin, cela ne dépendrait que de David.
Mais...
'Il joue les aimables, mais chaque fois qu'il me regarde, ses yeux deviennent glacials. Et pourtant, il m'a fait entrer.'
« Le Cartamen vous intrigue, n'est-ce pas ? Pourquoi nous l'organisons, s'il est authentique. Demandez-moi ce que vous voulez. Je vous répondrai. »
En face d'elle, David toussa brusquement.
Edith inclina la tête.
« Pourquoi êtes-vous si surpris ? Vous aviez l'air de quelqu'un qui s'apprêtait à me mener par ses questions pour découvrir la vérité. »
« Vous êtes plutôt directe. »
David laissa échapper un rire sans joie, comme s'il trouvait la situation absurde.
L'expression qu'il dissimulait derrière ses manières de chevalier courtois remonta enfin à la surface.
Un visage froid et sûr de lui.
« On m'a éconduite tant de fois que je n'ai plus de temps à perdre. »
Ces mots cachaient une pique.
« Alors dites-moi. Pourquoi relancer le Cartamen, abandonné depuis vingt ans ? »
Sa voix était un baryton grave et séduisant.
'Mais ne te laisse pas avoir par cette voix au point d'oublier les épines cachées dans ses mots !'
'Ce type me soupçonne.'
Edith sourit d'un air candide et déclara :
« Pour faire revivre les traditions perdues de l'Empire ! »
« ... »
« Ce serait bien trop convenu, n'est-ce pas ? »
« Vous le savez vous-même. »
David n'était pas homme à se laisser convaincre par les platitudes bien polies d'usage.
Contrairement à un chevalier ignorant qui défend aveuglément la chevalerie sans réfléchir à rien d'autre, il était fort intelligent.
Non, il n'était pas seulement intelligent.
David était un génie parmi les chevaliers.
Il n'excellait pas seulement aux arts martiaux, il était aussi habile.
C'était pour cela que, dans sa jeunesse, le tyran l'avait adoubé de force et avait failli l'entraîner dans le Tournoi Sanglant.
Tout le monde savait que son frère aîné, Hugo, était entré dans le Tournoi Sanglant à la place du jeune David.
Elle devait donc lui donner une réponse sérieuse.
Edith regarda David droit dans les yeux et dit :
« J'ouvre le Cartamen pour l'unité de l'Empire. »
« L'unité de l'Empire... ? »
La réponse était inattendue, et David parut décontenancé.
Si bien qu'elle le déguise, il s'attendait à l'entendre dire qu'on recrutait des chevaliers pour renforcer la puissance militaire de l'Empire.
Mais l'unité de l'Empire ?
« Tout l'Empire pourra suivre le déroulement du Cartamen, et ce sont les votes du peuple qui décideront des résultats. »
Edith s'expliquait d'une voix douce.
« Une fois le Cartamen lancé, le peuple pourra se sentir solidaire autour d'un intérêt commun : le "Cartamen". Tout le monde aura le même sujet de conversation. »
La réponse était si inattendue qu'elle en paraissait plus sincère.
Tandis que David restait sans voix, Edith enchaîna vivement.
« Si vous n'avez plus de questions, alors, en tant que princesse, je vous demande officiellement de participer au Cartamen. »
Contrairement à son éternel sourire radieux, son visage avait pris un air plutôt grave.
« Avez-vous vraiment tant besoin de moi ? »
« Si l'homme qu'on surnomme le "Chevalier des chevaliers" ne se présente pas, comment pourrait-on appeler le Cartamen une compétition de chevaliers ? »
« On dirait que vous comptez vous servir de moi comme d'un outil pour faire parler de la compétition à ses débuts. »
« Vous ne serez pas un "outil". Vous serez un "symbole". »
La princesse avait parlé d'une voix claire et ferme.
« Bien sûr, cela dépendra aussi de ce que vous ferez, mais je crois que vous vous en tirerez bien. »
Non pas un outil, mais un symbole.
David rumina ces mots avant de demander :
« Je suis curieux. L'Empire est si vaste. Comment comptez-vous intéresser chacun de ses citoyens ? »
« Il y a des moyens pour ça ! »
La princesse avait répondu comme si elle n'attendait que cette question.
Il y avait de quoi laisser perplexe David lui-même, qui avait cru la question difficile.
« Comment, au juste ? »
« Vous savez qu'avec des pierres magiques, on peut fabriquer des Sphères de vision, n'est-ce pas ? »
Les Sphères de vision étaient des outils magiques qui allaient par paire. L'une enregistrait une image, l'autre diffusait ce qui avait été enregistré.
« Vous comptez fournir une Sphère de vision à chaque foyer ? Cela coûterait une fortune. »
« Bien sûr que non. Je vais plutôt modifier ces outils magiques et bâtir des tours de diffusion dans chaque région. »
« Des tours de diffusion ? »
« Oui. Les tours projetteront le Cartamen sur un écran gigantesque. Assez grand pour que même des foules immenses puissent le voir. »
Comme un écran de cinéma, en somme.
Les sourcils de David se froncèrent nettement.
« Et qui va fabriquer un dispositif magique aussi extraordinaire ? »
La princesse répondit comme si elle n'avait jamais entendu question plus absurde.
« Moi. »
« ! »
« Ils sont déjà presque terminés. »
À bien y penser, cette jeune fille était une alchimiste de génie qui avait énormément contribué à la Révolution par son alchimie.
Le prestige du nom de Cartamen.
La technique d'une alchimiste de génie.
'Et d'excellents participants, comme moi.'
Avec ces trois atouts, le Cartamen ne pouvait que réussir.
Après avoir entendu tout cela, il ne pouvait plus différer sa réponse.
« Très bien. »
« Alors vous participerez ? »
« À une condition. »
David se leva.
Puis il prit l'épée qu'il n'avait cessé de polir jusqu'à la faire étinceler.
« Elle appartenait à mon défunt frère. »
Il pointa l'épée vers la princesse.
Non, vers le mystérieux chevalier qui se tenait derrière elle.
Fiou !
D'un geste léger de la lame, la capuche qui couvrait le visage de Dimitri glissa.
« Si vous me permettez de trancher la tête du lâche chevalier qui s'est agenouillé devant le tyran, je participerai. »
À ces mots, la princesse se leva d'un bond.
David n'y prêta aucune attention et poursuivit.
« Vous savez que mon frère a été entraîné dans le Tournoi Sanglant du tyran Beauvoir. Il en est sorti grand vainqueur, mais il a refusé de devenir le chien du tyran et s'est donné la mort. M'avez-vous amené cet homme pour me mettre à l'épreuve ? »
« Ce n'était absolument pas mon intention. »
La princesse avait répondu calmement, comme si ses paroles étaient exactement celles qu'elle attendait, sans se laisser démonter.
« Je peux vous expliquer la situation de Sire Dimitri Cassel. »
« C'est une question d'honneur de chevalier. Si vous comptez protéger ce traître, il n'est plus question que je participe au Cartamen. »
« ... »
David Vertier ne participerait pas au Cartamen.
Il aurait officiellement rejeté la proposition de la princesse, alors qu'elle était venue l'inviter en personne.
Si la nouvelle se répandait, le Cartamen serait condamné dès le départ.
La compétition commencerait sur un revers énorme.
Edith n'avait aucune idée de la manière de le rattraper.
Non, elle n'était même pas sûre qu'on puisse le rattraper.
Sa décision prise, Edith parla enfin.
« Très bien. »
« ... »
« Oublions tout cela. »
« ! »
« Baissez votre épée, Sire David. »
Comme David restait là, surpris, Edith s'avança elle-même vers lui et lui abaissa fermement la main.
« Votre Altesse ! »
« Taisez-vous, Sire Dimitri. »
Il y avait de l'autorité dans la voix d'Edith lorsqu'elle fit taire Dimitri.
Elle leva un regard froid et posé, et fixa David droit dans les yeux.
« Je n'ai aucune intention de sacrifier mon chevalier pour obtenir ce que je veux. »
« Si l'on apprend que j'ai refusé, ce sera un coup terrible pour le Cartamen. »
« C'est à moi de l'assumer. Sur ce, veuillez m'excuser. »
Edith tourna les talons et quitta le salon de réception.
Dimitri la suivit.
Resté seul, David demeura immobile, abasourdi.
Tandis qu'il retournait dans sa tête les mots qu'il venait d'entendre, ses yeux s'écarquillèrent.
Jamais il ne s'était attendu à ce que les choses tournent ainsi.
Il avait supposé que, puisque la princesse comptait se servir du Cartamen pour conserver son pouvoir, elle n'aurait aucun mal à sacrifier l'un des siens.
Et si cette personne se trouvait être Dimitri Cassel, l'ennemi public de tout l'Empire, personne ne le lui reprocherait.
'Mais Son Altesse a sincèrement protégé jusqu'à ce chevalier.'
Peut-être la princesse était-elle vraiment capable d'organiser un "véritable Cartamen".
David se hâta de la rattraper.
Et à l'instant où il la rejoignit, il mit un genou à terre.
« Sire David ? »
Surprise, Edith s'arrêta.
David baissa la tête plus bas encore.
« Pardonnez-moi mon insolence de tout à l'heure. Ce n'est qu'une excuse, mais à cause de ce qui est arrivé à mon frère, je ne pouvais être certain que le Cartamen serait différent du Tournoi Sanglant. Mais après vous avoir vue protéger votre propre chevalier, je suis convaincu que ce que Votre Altesse prépare n'est pas un Tournoi Sanglant, mais un véritable "Cartamen". »
« Vous me mettiez donc à l'épreuve ? »
« J'accepterai de bon gré le châtiment que je mérite. »
« Alors votre châtiment sera de participer au Cartamen. »
David releva la tête, surpris.
« Mais je compte bien me servir de vous à fond comme "symbole". Alors préparez-vous. »
L'avertissement mit David étrangement mal à l'aise, mais c'était lui qui avait commis l'offense ; il répondit donc poliment :
« Oui, Votre Altesse. »
« Relevez-vous. D'abord, je dois voir si vous êtes capable de retenir le slogan. »
« Le slogan... ? »
Avec un sourire plein d'attente, Edith s'écria :
« "Chevaliers de l'Empire, choisissez votre chevalier !" »
