Simon et Loraine étaient revenus à Camelord.
Camelord, en fin de compte, était un quartier spécialisé dans les marchandises pour Nécromanciens.
Plus ils s'y enfonçaient, plus les articles devenaient grotesques : on exposait des crânes et des cadavres de monstres, et même des organes vivants, conservés dans des fioles remplies de liquide, étaient vendus comme n'importe quelle marchandise.
Simon avait l'impression d'avoir pénétré dans un monde totalement étranger à tout ce qu'il avait connu jusque-là.
« Tu sais quel est le moment le plus palpitant de la vie scolaire ? »
demanda Loraine tandis qu'ils marchaient côte à côte.
« Ah, euh… Je ne sais pas trop ? »
« C'est avant même l'inscription, quand on est tout excité et qu'on achète son uniforme, ses manuels et ses fournitures ! C'est maintenant que tu vas t'amuser le plus, alors profites-en, Simon. »
Elle eut un léger sourire en coin.
« Une fois à Kiezen, ça va vraiment devenir la course. »
« … Ha. »
Leur première destination fut une librairie.
Kiezen dispensait de frais d'inscription comme de frais de scolarité, mais les manuels, naturellement, restaient à la charge des élèves.
« Il y a pas mal de livres à prendre. Tu as toujours ta lettre d'admission ? »
« Oui ! La voici. »
Dans l'enveloppe, avec la lettre d'admission, se trouvait la liste du matériel requis.
Loraine parcourut rapidement la partie consacrée aux livres, puis lui rendit la lettre.
« Je les ai tous en tête. Par ici. »
Simon la suivait quand quelque chose de lourd lui tomba soudain dessus.
Il tendit vivement les deux bras pour le rattraper : c'était un livre d'une épaisseur presque effrayante. La couverture indiquait : « Introduction à la magie d'invocation, par Ellick Moore Trimble ».
'La magie d'invocation ?'
Avant même que Simon ait pu l'assimiler, un autre livre atterrit par-dessus. Celui-ci s'intitulait « Magie spirite ».
'Celui-là… celui-là aussi est lourd !'
Loraine continuait de tirer des livres des rayonnages.
D'autres suivirent : « Magie des malédictions », « Magie du sang », « Magie sacrée défensive », « Combat au mana »… La pile montait, et les bras de Simon commençaient à trembler.
« Loraine ! Vous n'allez pas me dire qu'on apprend tout ça en première année ? »
« Bien sûr que non. »
Elle se retourna avec un grand rire.
« On est à Kiezen, quand même. Maîtriser tout ça au premier semestre de première année, c'est le strict minimum. »
« … »
« Tiens, prends aussi "Magie des toxines mortelles" ! »
Leshill lui manquait déjà.
Elle fila chercher un manuel de magie du Néant, choisissant les livres dans un tourbillon de gestes.
Resté seul un moment, Simon jeta un coup d'œil autour de lui.
'Maintenant que j'y pense…'
La plupart des gens dans cette librairie avaient à peu près son âge.
À en juger par les exemplaires de « Magie d'invocation » et d'« Introduction à la magie spirite » qu'ils portaient, ce devaient être de futurs élèves de Kiezen.
C'était la première fois qu'il voyait autant de jeunes de son âge au même endroit. À Leshill, les seules personnes de son âge qu'il connaissait étaient Kalon, d'un an son aîné, et Sophia, de deux ans sa cadette.
Une vie scolaire entouré d'élèves de son âge : l'idée commençait à l'enthousiasmer.
« Oui ! J'y vais tout de suite ! »
« ? »
Pendant que Simon était distrait, une fille inconnue passa en courant à côté de lui. Il plissa les yeux pour suivre son mouvement.
En une fraction de seconde, elle obliqua soudain vers lui.
'Qu'est-ce que… ?'
N'ayant aucune raison de se laisser percuter, Simon s'écarta habilement.
« … Oh ! »
Elle heurta l'étagère à la place, et les livres empilés au sommet vacillèrent dangereusement.
C'était dangereux.
Simon réagit d'instinct et se précipita pour la protéger.
Badaboum !
Les livres dégringolèrent et ensevelirent Simon, qui lui faisait écran.
Ça faisait mal. Il avait l'impression qu'on lui jetait des rochers sur le dos.
La fille le regarda d'un air affolé, puis baissa vivement la tête.
« Je suis désolée, désolée, désolée ! À cause de moi… ! »
« Pas du tout. C'est à moi de m'excuser : je restais planté là, dans la lune, à bloquer le passage. »
Simon réussit à sourire en parlant.
« Rangeons tout ça. On risque de se faire gronder. »
« Oui, d'accord ! »
Tous deux se dépêchèrent de ramasser les livres éparpillés. Elle les lui tendait depuis le sol, et Simon, sur la pointe des pieds, les replaçait soigneusement sur l'étagère.
Un vendeur, alerté par le vacarme, vint voir ce qui se passait, mais en les voyant remettre les livres en place, il se retira sans rien dire.
'C'est le dernier.'
Pendant que Simon remettait le dernier livre à sa place, la jeune fille rassembla les manuels qu'il avait laissé tomber.
« Tu… tu es aussi en première année à Kiezen ? »
Elle avait dû remarquer le manuel. Simon acquiesça, et son visage s'illumina.
« Moi aussi ! Je m'appelle Sindy Vivache ! Et toi ? »
« Simon Polentia. »
« D'accord ! Enchantée. En fait, je viens de Shahhead, dans le nord, et je ne connais personne ici, alors j'étais un peu stressée. »
Simon hocha la tête, compréhensif.
« On est dans le même bateau, alors. »
« D-dis, si ça ne te dérange pas… »
Le visage de Sindy vira à l'écarlate. Elle tapota le bout de ses index l'un contre l'autre, puis parla d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine.
« Est-ce qu'on pourrait… faire comme si on se connaissait… à l'école, plus tard ? »
Comme si elle demandait quelque chose d'immense.
Simon eut un petit rire.
« Bien sûr. D'ailleurs, je te demande la même chose. »
« Merci ! »
Elle se releva d'un bond.
« Bon, il faut que j'y aille. Père m'attend dehors. »
« Entendu. »
« À bientôt à Kiezen ! »
Elle s'éloigna en agitant la main.
« Attends, Sindy. »
« Hmm ? »
Elle se retourna. Simon tenait quelque chose à la main.
« Tu ne me rends pas mon portefeuille ? »
Ce que Simon tenait, c'était le portefeuille de Sindy.
En un instant, ses yeux, qui semblaient l'instant d'avant d'une innocence infinie, devinrent perçants et acérés. Ses pupilles s'étirèrent à la verticale, comme celles d'un chat.
'Ce n'est pas vrai.'
Sindy tâta vivement ses poches. Elles étaient vides.
« … Mince. »
Elle s'était fait prendre la main dans le sac.
Elle se tourna vers Simon avec un sourire narquois.
« J'étais sûre que tu ne remarquerais rien : j'ai utilisé la sorcellerie spirite pour te le piquer sans laisser de trace. Comment tu as deviné ? »
« Eh bien, mon portefeuille s'est mis à flotter tout seul, par hasard. »
Sindy revint à grands pas et le regarda droit dans les yeux.
« Tu veux me faire croire que tu l'as remarqué par hasard ? Ne mens pas. Toi aussi, tu postules en magie spirite comme spécialité, hein ? »
« En fait, je n'ai pas encore décidé… »
« Je le savais ! »
Les yeux de Sindy pétillèrent de joie.
« Kiezen, c'est vraiment un autre niveau ! Waouh, qu'est-ce que je vais faire ? Il doit y avoir des tas de gens comme toi, là-bas. J'ai trop hâte d'y être ! »
'… Cette pickpocket a beaucoup trop confiance en elle.'
Elle sourit de toutes ses dents, sortit le portefeuille de Simon de sa poche et le lui lança.
« Si on se spécialise tous les deux en magie spirite, on risque de se croiser pendant trois ans. Pas vrai ? Affrontons-nous sans pitié, Simon ! »
C'était le genre de personne qui écoutait rarement ce que disaient les autres.
Quand Simon, avec un petit soupir, voulut lui rendre son portefeuille, Sindy l'arrêta d'un geste.
« Garde-le. J'ai perdu cette manche, alors considère ça comme ton prix. Vas-y, prends-le. »
Elle avait une drôle de façon d'être classe sur des choses bizarres.
Simon commençait à penser que la rumeur selon laquelle les Nécromanciens étaient tous un peu dérangés avait peut-être un fond de vérité.
« J'ai hâte ! On fait comme si on se connaissait, à l'école ! »
Sindy s'éloigna en agitant la main… et traversa le mur de la librairie avant de disparaître.
'…'
Il avait l'impression qu'une tornade venait de passer.
Simon fixa d'un air hébété le mur où elle s'était évanouie, puis ouvrit son portefeuille.
Il ne contenait que quelques pièces.
'Elle se donne des airs.'
Simon gloussa.
« Simon ! »
À cet instant, Loraine revint, ses cheveux noirs flottant derrière elle.
« Apparemment, l'Introduction à la magie du Néant est en rupture de stock ! Ils en reçoivent dans deux heures, alors je me suis arrangée pour qu'on la livre au dortoir avec les autres livres. »
« Oh, c'est parfait ! »
Loraine le taquina en lui donnant de petits coups dans le bras.
« Mais qui était cette fille, tout à l'heure ? Vous êtes déjà devenus proches, tous les deux ? »
Simon se mit à transpirer à grosses gouttes et détourna le regard.
« E-eh bien, on peut dire ça. »
« Hé hé, pourquoi tu bégaies ? Ne me dis pas que vous avez déjà échangé vos cœurs ? »
Leurs portefeuilles, en tout cas, ils avaient bien failli les échanger.
« Bref, puisqu'on se fait livrer les livres, allons-y. On a d'autres endroits à voir. »
« Où allons-nous, maintenant ? »
« Dans une boutique d'objets magiques. »
J'ai vraiment besoin d'un nouveau sac ?
Simon jeta un coup d'œil au sac à dos qu'il portait.
« Celui que j'ai me semble faire parfaitement l'affaire. »
« Hein ? »
Elle cligna des yeux, perplexe, puis éclata de rire. « Ha ha ha ! »
« Ah, tu es trop mignon. Tu es vraiment un petit campagnard jusqu'au bout des ongles, toi. »
« Hum hum. »
La gêne remonta le long de la nuque de Simon, et son visage s'empourpra.
« Quand les Nécromanciens parlent de "sac", ils veulent en général dire un Inventaire magique. Pour faire simple : une poche dimensionnelle ? »
Simon écarquilla brusquement les yeux.
« Vous voulez dire qu'on va vraiment acheter une poche dimensionnelle ? »
***
Un grand bâtiment situé à plusieurs pâtés de maisons de la librairie.
On fit descendre Simon et Loraine au sous-sol. Ce n'est qu'après avoir franchi plusieurs couches de magie noire de sécurité qu'ils furent autorisés à entrer dans un showroom souterrain à l'éclairage tamisé.
« … Waouh. »
Tout l'espace était tapissé de sacs à dos, de bourses, de mallettes et bien d'autres choses encore.
Des manteaux longs, des montres à gousset, et même des carrosses magiques et des lézards vivants.
Des objets à l'usage indéterminé pendaient aux murs ou flottaient dans les airs, suspendus par la magie.
« Bienvenue, mademoiselle Loraine ! »
Une vieille dame vêtue d'un somptueux manteau de vison descendit l'escalier.
Elle était d'une maigreur squelettique, avait l'air sévère et pointilleux, et était entièrement couverte de coûteux ornements en or.
Loraine la salua joyeusement de la main.
« Ravie de vous revoir, Stephanie. »
Stephanie se frotta les mains avec un sourire.
« Notre plus précieuse cliente qui nous rend visite sans prévenir… qu'est-ce qui vous amène ? Vous avez acheté un sac pas plus tard que le mois dernier… »
Loraine posa légèrement la main sur l'épaule de Simon.
« Aujourd'hui, je suis venue prendre un sac pour mon ami. »
« Ah ! »
Stephanie apparut soudain juste devant Simon. Son nez pointu et crochu fondit brusquement vers lui, et Simon dut reculer un peu la tête.
« Un nouvel élève de Kiezen ! Ravie de faire votre connaissance ! Les Nécromanciens sont toujours nos meilleurs clients. »
« E-enchanté. »
« Alors, quel genre d'article puis-je vous montrer ? »
Loraine répondit à sa place.
« Le meilleur. Le plus cher. »
« Incroyable ! »
Stephanie poussa un cri d'excitation.
« Par ici, mes très estimés clients ! »
Stephanie les conduisit dans une autre salle. Ici, la marchandise n'était pas accrochée aux murs, mais rangée dans des vitrines fermées.
Stephanie tapota l'une d'elles du doigt, et le verre s'évapora proprement.
« Essayez ceci, je vous prie. »
Elle sortit une paire de gants bleu marine, élégants, ornés d'un motif travaillé.
Quand Simon en enfila un avec précaution à la main droite, il sentit un rembourrage si luxueux et si raffiné que son esprit s'apaisa.
« C'est l'œuvre d'Ellen Baiter, le plus grand artisan de poches dimensionnelles de notre époque. Si vous posez le doigt sur n'importe quel mur et tracez un rectangle… voulez-vous essayer ? »
Simon acquiesça et traça un rectangle sur le mur, comme on le lui demandait.
Fwouch !
Une ouverture apparut dans le mur.
Quand Simon y jeta un œil, stupéfait, un espace immense se déploya devant lui, assez vaste pour contenir une maison entière.
'Alors c'est ça, une poche dimensionnelle !'
Tandis que Simon s'émerveillait en silence, Stephanie poursuivit ses explications.
« Digne du chef-d'œuvre d'Ellen Baiter, la capacité de stockage atteint le chiffre faramineux de 8 000 Unités de Volume ! Et quelle commodité de pouvoir invoquer la poche dimensionnelle dès qu'on porte les gants ! C'est une véritable révolution dans la conception des Inventaires magiques ! »
« …… Hmm. »
La réaction de Loraine, en revanche, fut tiède.
« Ça a l'air pratique, mais devoir trouver un mur pour ouvrir la poche dimensionnelle, c'est une vraie limite. En combat réel, on se retrouve souvent à se battre en rase campagne, sans rien autour. Et Simon débute comme Nécromancien : il n'a pas encore besoin d'une telle capacité. »
« C'est juste. »
« Vous n'auriez pas quelque chose de plus simple à utiliser, avec moins de capacité ? »
Stephanie répondit d'un sourire entendu et se détourna pour se diriger vers la vitrine du fond, dont elle retira le panneau de verre.
« Voici un produit qui n'a même pas encore été présenté au public. La dernière création de Gellen Eclipse, l'étoile montante des maîtres artisans ! »
Ce qu'elle souleva avec précaution, c'était une bague. Sa monture était d'argent, mais selon l'angle de la lumière, elle virait au violet ou au vert.
« Essayez-la donc, cher client. »
« Ah, oui ! »
Simon passa la bague avec soin. Sa douce luminescence irisée était magnifique.
« Le fonctionnement est simple ! Faites simplement passer votre Force du Néant dans la bague, s'il vous plaît. »
Simon s'exécuta et y insuffla sa Force du Néant. La bague l'absorba comme une éponge et passa de l'argent à une lueur bleu sombre.
« Qu'est-ce que vous ressentez ? »
« …… Je sens comme une poignée qui se forme sous la bague. »
« Elle fonctionne parfaitement ! Considérez-la comme un levier et tirez-la doucement vers l'arrière. »
Simon saisit la poignée invisible et la tira lentement à lui.
Alors…
Clic-clic-clic !
Dans un bruit de pierres qui s'emboîtent, une fente verticale s'ouvrit dans le sol. Des volutes blanches, semblables à de la vapeur, s'échappaient de la brèche.
« …… Waouh ! »
Le cœur de Simon s'emballa. Même Loraine, cette fois, laissa échapper un petit cri d'admiration.
« La capacité de stockage est de 4 000 Unités de Volume, la moitié du modèle précédent, mais en pratique elle est bien supérieure ! La poche dimensionnelle s'ouvre depuis le sol et fonctionne quelles que soient la pente et les irrégularités du terrain. L'espace est enchanté de sept sorts, dont la Magie de conservation de rang 1 et la Magie de régulation de température. »
« Et la fonction d'éjection ? »
demanda Loraine.
« Bien sûr qu'elle en a une ! Laissez-moi vous montrer. »
Cherchant autour d'elle un objet approprié, Stephanie aperçut une poupée lapin toute molle abandonnée dans un coin.
« Hmm ? Qu'est-ce que cette poupée fait là ? »
« Ma petite-fille, un vrai garçon manqué, vient souvent jouer à la boutique. »
Stephanie eut un rire gêné et lança la poupée dans la poche dimensionnelle.
« Comme vous êtes un nouvel élève, il vous faudra beaucoup d'entraînement pour utiliser la fonction d'éjection en combat réel. Maintenant, essayez de manipuler le mana de la poche dimensionnelle pour envelopper l'objet……. »
Simon fit bouger son mana exactement comme elle le lui avait indiqué et enveloppa la poupée lapin.
Ce n'était pas difficile. Peut-être parce que la bague était en contact avec sa peau, le mana de la poche dimensionnelle se mouvait librement, comme s'il était le sien.
« …… La magie d'éjection interne s'active automatiquement dès qu'on enveloppe l'objet. Maintenant, si vous relâchez le mana qui l'entoure d'une pichenette, comme ceci ! »
Fwouch !
La poupée lapin jaillit de la poche dimensionnelle. Elle décrivit un arc gracieux et atterrit sur le sol, parfaitement debout.
Stephanie et Loraine poussèrent toutes deux un cri ravi.
« Excellent, cher client ! »
« Bravo ! Et c'est ta première fois ? »
Son cœur battait à tout rompre, et leurs voix lui semblaient lointaines. Il commençait à comprendre pourquoi une poche dimensionnelle était un outil indispensable pour un Nécromancien.
Simon s'imagina dans un futur proche, ouvrant cette poche dimensionnelle pour en faire surgir des morts-vivants.
« Simon, elle te plaît ? »
Loraine s'approcha avec un sourire. Simon revint à lui et hocha vivement la tête.
Évidemment qu'elle lui plaisait. Il n'avait jamais autant désiré quelque chose.
Mais…
Le regard de Simon glissa discrètement vers Stephanie.
« …… Combien coûte cette poche dimensionnelle ? »
