Simon avait en tout et pour tout vingt pièces d'or sur lui.
Ce n'était pas une petite somme, Richard s'était saigné pour la lui donner, mais si ça ne suffisait pas…
« Puisque vous êtes l'invité de Mademoiselle Loraine, je vais vous parler franchement, sans détour. »
Stephanie s'exprimait avec une courtoisie parfaite.
« Cinq mille pièces d'or. »
« … Pardon ? »
Simon entendit le monde s'écrouler autour de lui.
C'était près de plusieurs années du budget total de Leshill…
« Je m'en charge. »
Loraine sortit sa bourse. Le sourire de Stephanie s'épanouit, radieux, et les deux femmes se dirigèrent vers le comptoir pour régler la transaction.
« Attendez ! »
Le cri avait échappé à Simon.
« Qu'y a-t-il ? »
« Non, vous n'avez pas à faire ça ! Cinq mille pièces d'or ! Je ne peux pas accepter un cadeau pareil ! »
Loraine pencha la tête, perplexe.
« Mère ne t'en a pas parlé ? C'est elle qui l'achète. »
« … Vous voulez dire, Neftis ? »
« Oui. Attends, qu'est-ce qu'elle m'a dit, déjà… »
Loraine posa un doigt sur ses lèvres et réfléchit un instant.
« Je ne connais pas tous les détails moi-même, mais Mère dit qu'elle a une dette considérable envers tes parents. C'est une affaire réglée entre adultes, alors elle m'a dit de ne pas m'en faire. »
« Ah… »
Après moult échanges, Simon finit par accepter la poche dimensionnelle.
« Merci infiniment, cher client ! Et vous aussi, jeune demoiselle ! Revenez nous voir ! »
Quand Simon et Loraine quittèrent la boutique, Stephanie et les autres commis s'inclinèrent respectueusement pour les saluer.
De retour au soleil.
Simon contemplait, comme envoûté, l'anneau étincelant à son doigt.
'Il est vraiment à moi.'
Il était trop heureux pour garder son sérieux.
« Il te plaît tant que ça ? »
« … Ha ha. »
Simon eut un rire gêné.
« J'ai contracté une dette énorme. Je ne sais pas comment je vais pouvoir rendre la pareille à Neftis… »
« Ne t'en fais pas. Si Mère attend quelque chose en retour, je crois que c'est seulement que tu tiennes ta place à Kiezen. »
« Oui ! Je vous promets de faire de mon mieux ! »
Simon et Loraine poursuivirent leurs emplettes à travers Langerstin.
Ils achetèrent le nécessaire pour sa nouvelle vie, plumes, cahiers, de quoi s'éclairer, ainsi que des kits de squelette et divers matériaux d'alchimie, qu'il rangea tous dans la poche dimensionnelle.
D'après Loraine, on pouvait acheter des matériaux dans les villes satellites autour de Kiezen, mais ils y coûtaient bien plus cher.
« Simon ! Allons faire ça ! »
« … Le lancer de fléchettes, ça fait aussi partie des préparatifs d'entrée ? »
« Non, c'est juste pour s'amuser ! »
Elle l'entraînait parfois hors du chemin, mais elle se montra malgré tout une guide compétente.
« Bon, je les allume. »
« Oui ! Vas-y ! »
Depuis l'Observatoire de Langerstin, Simon et Loraine lâchèrent leurs lanternes en même temps, et les lanternes de papier s'élevèrent dans la nuit.
Autour d'eux, d'autres lâchaient aussi les leurs. Le ciel nocturne se para d'un écarlate envoûtant, et un spectacle magnifique de lumières dansantes se déploya dans l'obscurité.
Les gens, grisés par le spectacle, applaudissaient et poussaient des cris de joie, tandis que les couples en profitaient pour s'embrasser, comme s'ils n'attendaient que ce moment.
« Voici les Mille Lumières, une des attractions incontournables de Langerstin. »
Loraine posa les mains sur ses hanches, avec un sourire plein d'assurance.
« Alors, qu'est-ce que tu en penses, Simon ? »
« Je peux être franc ? »
« Bien sûr. »
Simon garda les yeux rivés sur les lanternes qui brodaient le ciel de la nuit en répondant.
« C'est juste qu'il y a, apparemment, un millier d'imbéciles qui dépensent chacun deux cents pièces d'argent pour faire brûler du papier huilé. C'est vraiment ce qui me passe par la tête… »
« … »
Son visage s'affaissa, complètement prise au dépourvu.
« Toi, tu vas vraiment bien t'adapter à Kiezen. »
« Merci. Je ferai de mon mieux pour… »
« Ce n'était pas un compliment ! »
Le dernier endroit qu'ils visitèrent fut un restaurant plein de charme qui donnait sur la mer.
Un lustre luxueux pendait du plafond, chaque pièce de vaisselle brillait à la lumière, et des serveurs en cravate et uniforme impeccables circulaient entre les tables avec une grâce exercée.
Simon n'avait jamais mis les pieds dans un tel restaurant.
La nourriture était indescriptible. Dès que le steak luisant fondit sur sa langue, tout son corps frémit d'un bonheur inexprimable.
Et quand il tournait la tête, un paysage marin s'étendait devant lui comme un tableau, tandis que le fracas lointain des vagues sur le rivage lui murmurait à l'oreille. C'était, tout simplement, un lieu qui frôlait la perfection.
« Tu te débrouilles plutôt bien avec ces couverts compliqués. Le sang noble ne trompe pas, hein ? »
Loraine rit, le menton dans la main.
« Mon père était très strict sur l'étiquette. »
« Tu as bien appris. Ah, je te le dis à tout hasard, mais à Kiezen, environ trente pour cent des élèves sont des roturiers. »
Elle poursuivit en s'essuyant le coin des lèvres avec une serviette.
« Tu ne pourras pas faire valoir ton rang. Kiezen fonctionne au mérite absolu : même la fille d'un duc s'incline devant un aîné roturier. Le mieux, c'est de considérer tout le monde comme ses égaux, tous en première année ensemble. »
Simon hocha la tête et grava ces mots dans sa mémoire. À Leshill, il s'entendait très bien avec des gens de tous rangs, des barons aux roturiers, si bien qu'il ne s'inquiétait pas vraiment de ce côté-là.
« La cérémonie d'entrée a lieu demain. Demande-moi si quelque chose t'intrigue. »
« Eh bien… Ah ! Ce matin, j'ai rencontré un autre nouvel élève, et il parlait de sa Spécialisation. »
« La Spécialisation ? Bonne question. »
Loraine eut un sourire entendu et poursuivit.
« Au premier semestre de première année, tu suis neuf cours. À partir du deuxième semestre, tu peux choisir les cours auxquels tu veux assister, et une fois en deuxième année, tu dois choisir ta Spécialisation. »
« Il faudra que je trouve vite les matières pour lesquelles je suis doué. »
« Exactement ! »
Elle fit tournoyer sa fourchette comme un stratège, les yeux brillants d'enthousiasme.
« Même au premier semestre, ça aide de repérer tôt ta spécialité principale et d'orienter tes études dans ce sens. Quand viennent les projets de groupe, les élèves qui ont une spécialité claire sont toujours très demandés. »
« Je m'en souviendrai. »
« Tu as une idée de la Spécialisation que tu aimerais choisir ? »
Simon se rappela ce qui s'était passé le matin même : les fragments d'os sortis du tas d'ordures, qui s'emboîtaient parfaitement et se changeaient en mort-vivant sous ses yeux.
Le souvenir s'était profondément gravé dans son esprit.
« … Je crois que je commence à m'intéresser un peu à l'Invocation. »
« L'Invocation, bien ! Tu prends la voie classique. »
Loraine se lança dans une description détaillée de diverses matières, et Simon l'écouta attentivement, les yeux brillants d'intérêt.
La conversation coulait naturellement entre eux. Même si Simon écoutait surtout, Loraine appréciait visiblement le sérieux avec lequel il recevait chacune de ses paroles.
Après le dîner, aucun des deux n'ayant envie de se quitter, ils poursuivirent leur conversation dans une taverne voisine, pour un deuxième puis un troisième verre.
Simon n'avait jamais bu.
Il hésita d'abord, étant mineur, mais Loraine lui assura que les élèves de Kiezen avaient le droit de boire. Cependant, avec la cérémonie d'entrée le lendemain, ils convinrent de s'arrêter tant qu'ils étaient encore agréablement éméchés.
La nuit s'étira, et il était un peu plus de minuit quand Simon arriva enfin à son logement.
« Merci de m'avoir raccompagné, Loraine. »
« Ce n'est rien, voyons. »
« Je… »
Le visage de Simon s'empourpra et il se gratta la tête, gêné.
« C'est moi qui devrais vous raccompagner… »
« Hmm ? »
Loraine cligna des yeux, sans comprendre ce qu'il voulait dire, puis un sourire entendu se dessina sur ses lèvres.
« Tu t'en rendais donc compte ? »
« … Hum. »
« J'apprécie l'intention. Mais Langerstin est une ville compliquée : sans même parler de me raccompagner, tu te perdrais sûrement en essayant de rentrer seul. »
Il ne pouvait pas le nier.
« Allez, rentre et repose-toi. Si j'apprends que tu as été en retard quelque part parce que tu cuvais, ma mère va me tuer. »
« Oui, et merci infiniment pour aujourd'hui. C'était vraiment merveilleux. »
Simon s'inclina profondément pour la remercier.
À vrai dire, « merveilleux » était bien en dessous de la vérité. Il avait le sentiment qu'il n'oublierait jamais sa première journée à Langerstin.
Loraine lui fit un signe de la main en s'éloignant, puis s'arrêta soudain et se retourna vers lui.
« Ah ! Simon. En fait, j'ai un aveu à te faire. »
« Oui ? »
Contrairement à son habitude, Loraine semblait gênée et repoussa ses cheveux en arrière.
« Je ne voulais pas te tromper, mais je ne trouvais jamais le bon moment pour te le dire. Je… »
« … ? »
Quand leurs regards se croisèrent, elle lui adressa un clin d'œil espiègle.
« En fait, moi aussi, je suis en première année ! »
« … Je… quoi ? »
« Alors la prochaine fois qu'on se voit à l'école, tu me tutoies, d'accord ? Salut ! »
Elle agita la main et disparut dans l'obscurité.
……
Simon resta un moment interdit à la regarder s'éloigner, puis laissa échapper un petit rire et rentra dans son logement.
***
Le matin se leva.
Loraine lui avait dit de bien se reposer, mais Simon n'avait pas fermé l'œil, trop agité par l'excitation et l'impatience de commencer sa nouvelle vie. Il se leva tôt, termina ses préparatifs et quitta son logement.
Loraine devait rejoindre Kiezen par un autre chemin : Simon devait donc se rendre seul au point de rassemblement.
Bien sûr, il avait l'endroit bien en tête.
Le promontoire qu'on voyait depuis le restaurant où il était allé avec Loraine la veille. Une langue de terre étroite et pointue qui s'avançait dans la mer.
À mesure qu'il approchait du point de rassemblement, il y avait de plus en plus de monde dans les rues. C'étaient surtout des élèves de son âge, tous débordant de personnalité.
Une fille fée qui se remaquillait en marchant, un garçon qui semblait porter une vingtaine d'épées, comme si son corps tout entier était un entrepôt, et une fille qui avançait tranquillement avec, sur le dos, un étui plus grand qu'elle.
'Au moins, c'est moi le plus normal, ici.'
C'est ce que se disait Simon en marchant, alors qu'en vérité, tous les autres pensaient exactement la même chose.
Il atteignit bientôt le point de rassemblement. Des agents envoyés par Kiezen surveillaient les abords, et un unique navire était amarré à la pointe de la langue de terre.
Ils allaient sans doute embarquer sur ce navire pour rejoindre Kiezen.
« Avancez, s'il vous plaît. Nous allons bientôt partir pour Kiezen ! »
Simon prit place dans la file pour embarquer. Chose étrange, la coque était tournée vers la terre et non vers la mer ; il ne comprenait pas pourquoi on l'avait disposée ainsi.
« Votre certificat d'admission, s'il vous plaît. »
C'était au tour de Simon. Il tendit la lettre qu'il avait préparée à l'avance.
L'agent compara la lettre à une liste qu'il tenait à la main, cocha d'un trait de plume et la lui rendit.
« Simon Polentia. Confirmé. »
« Merci. »
Simon commençait tout juste à monter à bord quand…
« C'est complètement absurde ! »
Une protestation enflammée éclata dans la file voisine.
« Je suis premier sur la liste d'attente, et vous me dites que personne ne s'est désisté ? »
« Toutes mes excuses. Vous ne figurez pas sur la liste des admis. »
« Bon sang ! C'est comme ça que vous travaillez ? Contactez le siège de Kiezen ! Il y a forcément une erreur ! »
Un petit attroupement se forma à côté de lui. Plusieurs élèves qui montaient à bord murmuraient entre eux.
« Ça arrive tous les ans. »
« Il y en a toujours un qui n'accepte pas les résultats. »
« Premier sur la liste d'attente ? Le pauvre, en fait. Hé hé. »
Les élèves montaient à bord en ricanant.
Bam !
Ce qui couvait finit par exploser. Fou de rage, Lucius Carol envoya l'agent au sol d'une bourrade.
« Je suis Lucius Carol, héritier d'une grande maison du Royaume de Dresde ! C'est un ordre. Contactez immédiatement le siège de Kiezen ! »
« Veuillez partir. Vous ne figurez pas sur la liste des admis. »
L'agent répéta les mêmes mots d'un ton inébranlable. Le visage de Lucius Carol vira à l'écarlate, et il empoigna l'agent par les cheveux.
Des murmures s'élevèrent.
L'atmosphère devenait de plus en plus hostile. Des élèves s'arrêtaient pour assister à la scène, et certains tiraient même leurs armes du fourreau.
Au moment où Lucius Carol, les yeux injectés de sang, levait le bras droit…
Il fut saisi.
« Arrêtez. »
Lucius Carol tourna brusquement la tête. Simon, qui s'était glissé derrière lui sans qu'on sache comment, lui tenait le bras.
« Qui es-tu ? Lâche-moi… »
« ……. »
Simon eut un mince sourire et resserra sa prise.
Crac !
« Aaaargh ! »
Face à une force contre laquelle il ne pouvait rien, Lucius Carol hurla en se tordant comme un bretzel.
Des années de durs travaux des champs avaient forgé la force de Simon ; un garçon noble élevé dans du coton n'avait aucune chance face à elle.
Il serra. Serra encore.
Le corps de Lucius Carol s'affaissa peu à peu, jusqu'à ce qu'un de ses genoux heurte enfin le sol. Ses doigts lâchèrent les cheveux de l'agent, et Simon relâcha le poignet droit de Lucius Carol.
Lucius Carol recula précipitamment comme une bête en fuite, puis cria, le visage écarlate, en se massant le poignet :
« Espèce de salaud ! Tu veux mourir ? »
Shiiing !
Comme Simon ne répondait pas, Lucius Carol tira l'épée qu'il portait à la hanche.
Les murmures enflèrent, et la situation glissa encore un peu plus vers la violence.
« Que se passe-t-il ? »
C'est alors…
Qu'un homme s'approcha, venant du navire.
Il avait le teint blafard d'un malade luttant contre la maladie, les joues creuses, des mèches grises plein les cheveux et des mains d'un jaune maladif.
Les élèves qui le virent retinrent leur souffle, pleins d'admiration.
« C-c'est le professeur Silaji ! »
« …… Silaji fait partie du corps enseignant ? Bon, Kiezen, c'est Kiezen. »
À mesure qu'il approchait, même Lucius Carol, qui débordait d'assurance, flancha et recula.
Silaji promena lentement son regard sur la scène.
Un agent étalé par terre, les cheveux en bataille. Un élève qui s'était précipité pour l'arrêter. Et un noble qui criait qu'il était premier sur la liste d'attente.
Silaji considéra Lucius Carol d'un air totalement indifférent.
« Des dernières paroles ? »
