En sortant de la Boucherie démoniaque, Ye Xing sentit nettement que Xia Yan, la jeune fille à la jupe rouge, s'était refroidie à son égard. Mais, bien décidé à sauver sa réputation et à rattraper la terrible impression qu'il avait laissée, il ne se découragea pas.
Ils avaient tout le temps de bavarder en chemin ; Ye Xing se mit donc à discourir à n'en plus finir, lui racontant toutes sortes d'anecdotes étranges et curieuses.
Au début, la jeune fille à la jupe rouge refusa de lui accorder la moindre attention mais, après tout, ce n'était qu'une fille de dix-sept ou dix-huit ans. Quand elle entendit une histoire particulièrement intéressante, elle ne put finalement s'empêcher de poser une question ou deux.
À force d'échanger, ils se dégelèrent peu à peu. Mademoiselle Xia découvrit qu'à part l'incident du sac, ce voyou au crâne rasé n'était finalement pas si frivole. Il donnait même l'impression d'être posé et cultivé, et en savait long sur toutes sortes de choses insolites.
Dans la rue, les passants allaient et venaient en un flot ininterrompu. Tous deux marchaient en bavardant ; ils eurent vite fait de quitter le Bourg du Phénix et de rejoindre la route officielle de Terre Jaune, en direction du Manoir de la Source Immortelle, sur le mont des Nuages Blancs.
« Hue ! Hue ! Hue, hue, hue ! »
Cataclop ! Cataclop !
La poussière tourbillonnait sur la route officielle de Terre Jaune : un artiste martial, un grand sabre sanglé dans le dos, tenait les rênes de sa puissante monture et passa au galop avant de disparaître dans un nuage de poussière.
« Dites, mademoiselle Xia, je peux vous poser une question ? Par ici, comment on fait pour apprendre les arts martiaux ? » demanda Ye Xing, le regard plein d'envie, en suivant des yeux l'artiste martial qui s'éloignait au galop.
« On entre dans une secte ! Il y en a plein, près de la Cité du Soleil Couchant. Mais toi, tu ne peux pas. Tu es trop vieux ! » répondit mademoiselle Xia en riant.
« Allons, ne vous moquez pas de moi. Je n'ai que vingt-trois ans. En quoi c'est vieux ? Je suis dans la fleur de l'âge ! » protesta Ye Xing, vexé.
« Hi hi, je veux dire qu'il est trop tard pour que tu commences les arts martiaux. Nous, les artistes martiaux, on commence à poser nos fondations vers cinq ou six ans, dix ans grand maximum. Toi, tu en as déjà vingt-trois. Si tu commences maintenant, tu auras plus de dix ans de retard sur tout le monde, presque vingt. Ce serait un miracle qu'une secte accepte de te prendre ! » gloussa la jeune fille à la jupe rouge.
« Euh… » Ye Xing resta sans voix. « Il n'y a vraiment aucun autre moyen ? » demanda-t-il avec un sourire contraint.
« Bien sûr que si. Si tu as assez d'argent, tu peux soudoyer les Anciens de ces sectes pour obtenir une place de disciple. Mais une fois entré, tu auras un tas de restrictions. Et comme tu commencerais si tard, de toute façon, on ne s'occuperait sans doute pas beaucoup de toi dans la secte. Tu ferais mieux d'acheter un manuel secret et de cultiver de ton côté. Cultivateur indépendant, c'est bien plus libre ! » expliqua mademoiselle Xia.
« Mais où est-ce qu'on achète un manuel d'arts martiaux ? » Les yeux de Ye Xing brûlaient de ferveur ; il enchaîna aussitôt : « Et ça coûte combien, à peu près ? »
« La Tour des Dix Mille Trésors a plein de manuels d'arts martiaux, mais la plupart sont de rang Jaune ! » répondit mademoiselle Xia. « Les plus élémentaires, de rang Jaune, coûtent à peu près cent pièces d'or. Ceux de grade moyen ou supérieur valent plusieurs centaines de pièces d'or, presque mille, même. Quant aux manuels de rang Mystérieux ou au-delà, comme ceux de rang Terre, on ne peut espérer en acheter qu'aux enchères ! »
***
Le Manoir de la Source Immortelle se trouvait à mi-pente du mont des Nuages Blancs. Le paysage y était agréable et superbe : un merveilleux lieu de retraite.
À l'instant où il franchit le seuil du manoir, Ye Xing eut l'impression d'entrer dans un paradis terrestre.
Le sol était pavé de galets irisés aux mille couleurs. Des pêchers étaient plantés tout autour et, dans les parterres, cent fleurs s'épanouissaient tandis que des papillons aux couleurs de l'arc-en-ciel dansaient gracieusement parmi elles. Un parfum doux et envoûtant emplissait l'air de toute la cour.
Guidé par mademoiselle Xia, Ye Xing emprunta plusieurs allées de pierre. Au loin, devant lui, il aperçut une cascade qui dévalait comme une pièce de soie argentée. À côté de la cascade se dressait un pavillon. Dans le pavillon se trouvait un guqin de jade blanc, dont la femme vêtue de neige pinçait les cordes d'une légère pichenette de ses mains claires. De belles notes jaillissaient du bout de ses doigts ; le son du guqin était mélodieux et persistant.
'Quoi ? Comment est-ce possible ! Elle ne l'a entendu qu'une fois hier soir, et elle l'a déjà retenu ?' Les yeux de Ye Xing étaient emplis d'une stupeur totale. 'Sa mémoire défie le Ciel. Et sa façon de le jouer… c'est encore plus beau que l'enregistrement original.'
La mélodie passa de l'apaisement à la fougue. À son apogée, un son redoutable siffla du guqin, et des colonnes d'eau jaillirent de la surface du lac, au pied de la cascade, éclaboussant tout alentour.
Le morceau s'acheva, et la musique se tut.
« Mademoiselle, je vous ai amené ce sale voyou », annonça la servante en rouge, Xia Yan, en faisant entrer Ye Xing dans le pavillon.
« Petite Yan, ne sois pas impolie envers notre invité ! » la réprimanda la femme vêtue de neige, ses jolis sourcils délicats légèrement froncés.
« Hi hi ! » Mademoiselle Xia tira malicieusement la langue, fit une grimace à Ye Xing, puis se retira prestement. Ye Xing ne savait plus s'il devait en rire ou en pleurer.
La femme vêtue de neige adressa à Ye Xing un regard d'excuse de ses beaux yeux, puis sortit le lecteur MP3 qu'il lui avait donné. « Si je vous ai prié de venir aujourd'hui, monsieur, c'est pour vous demander comment se sert cet instrument de musique. Je suis d'esprit lent : je l'ai longuement examiné, sans parvenir à comprendre comment l'allumer. »
« Haha, cet instrument s'appelle un lecteur MP3 ! » rit Ye Xing. « En fait, c'est très simple. »
Ye Xing prit le lecteur MP3 des mains de la femme vêtue de neige, fit sauter le couvercle du compartiment, inséra deux piles et appuya sur lecture.
Aussitôt, une mélodie de guqin s'éleva.
Ye Xing avait senti que la femme vêtue de neige préférait la musique de guqin : la plupart des morceaux téléchargés sur le lecteur étaient donc des pièces classiques chinoises pour guqin, avec seulement quelques chansons pop glissées entre elles.
Tandis qu'un autre beau morceau de guqin résonnait, les yeux clairs et magnifiques de la femme vêtue de neige pétillèrent de plaisir. « Ah, au fait, monsieur, à quoi servent ces deux cordons blancs ? »
« Ce sont des écouteurs. Quand on se les met dans les oreilles, on est seul à entendre la musique ; personne d'autre ne l'entend », expliqua Ye Xing.
« Comme c'est merveilleux. Cet instrument doit être un trésor rare, et de grande valeur. » Les beaux yeux de la femme vêtue de neige scintillaient. « Puis-je vous demander quelle est la valeur de cet instrument, monsieur ? »
« Haha, il ne vaut pas grand-chose », rit Ye Xing. « Je vous l'ai promis hier soir. C'est un cadeau pour vous ! »
« Je ne puis accepter de récompense sans l'avoir méritée. Je vous en prie, monsieur, dites-moi son prix », insista la femme vêtue de neige.
Ye Xing voyait bien que la femme vêtue de neige était une femme de principes et qu'elle n'accepterait sans doute pas facilement son lecteur MP3. Il rit aussitôt : « Haha, bon, si vous tenez absolument à payer, une pièce d'argent suffira. » 'Pour être précis, une pièce d'argent, ce doit être à peu près ça. Ce lecteur MP3 ne coûtait pas cher sur Terre. Évidemment, si je devais en vendre plus tard sur ce Continent des Arts Martiaux, ce serait une autre histoire.'
« Vous plaisantez, monsieur. Comment un trésor aussi rare, que l'on voit si peu en ce monde, pourrait-il ne valoir qu'une seule pièce d'argent ? » Les beaux yeux de la femme vêtue de neige étincelèrent. Elle sortit un billet d'or et le tendit à Ye Xing. « Voici un billet d'or de mille pièces d'or. Je vous en prie, acceptez-le, monsieur ! »
« Mille pièces d'or !!! »
Ye Xing en resta saisi sur place, le regard rivé sur le billet d'or étincelant. « Ce n'est pas un peu… un peu… beaucoup trop ! »
Que représentaient au juste mille pièces d'or ? Une somme astronomique. Une personne ordinaire ne pourrait pas en dépenser autant en une vie entière. On pouvait même douter que certains propriétaires terriens possèdent autant dans toute leur fortune familiale.
« Mille pièces d'or, ce n'est pas trop ! Les mélodies de votre instrument sont uniques, et elles me seront d'un grand secours pour la cultivation de mes techniques sonores. Elles valent bien ce prix ! Par ailleurs, je vois que vous portez de la viande de bête démoniaque. Il se trouve que j'ai ici une Pilule de Trempe Corporelle. En la prenant, vous tremperez votre corps, ce qui vous aidera à absorber l'énergie de la viande de bête démoniaque ! » Tout en parlant, la femme vêtue de neige tira de sa manche un flacon de pilules en jade blanc et le tendit à Ye Xing. Elle ajouta d'un ton grave : « Ce n'est qu'un modeste témoignage de mon estime. Je vous en prie, acceptez-le, monsieur. Sinon, je n'aurai d'autre choix que de vous rendre cet instrument ! »
