« Ah, mais oui ! Il me vient une excellente idée. D'ici demain, tu m'en fabriqueras cent comme celui-ci. »
Alors que ma journée touchait à sa fin, je levai timidement les yeux vers le seigneur, le vicomte Radlich, qui, comme d'habitude, ne parlait que de ce qui l'arrangeait.
Rassemblant le peu de courage qui me restait, je serrai mes petits poings et forçai ma voix tremblante à sortir.
« Je… je me vois contraint de refuser. »
Aussitôt, l'oreille du vicomte, si jovial l'instant d'avant, frémit ; son regard devint menaçant et il me toisa comme un vulgaire caillou au bord du chemin.
« Qu'est-ce que tu viens de dire ? Mage défectueux. J'ai cru entendre que tu désobéissais à mes ordres, mais une chose pareille est impossible, n'est-ce pas ? »
C'est fini, je n'en peux plus.
Quand suis-je censé dormir, au juste ?
Cinq ans que je me plie à leurs exigences absurdes, encore et encore. Il doit croire qu'il suffit de me menacer, comme toujours, pour que je file doux.
« … Je ne retire pas ce que j'ai dit. »
Je soutins son regard et refusai.
Du coin de l'œil, je vis le vicomte poser la main sur son sabre.
« Misérable ! Un roturier qui ose tenir tête à un noble tel que moi ! Tu as une bonne raison, j'espère ? Si elle ne me convainc pas, je te fais condamner à mort. Mais je suis magnanime. Je t'offre une chance de t'excuser et de retirer tes paroles. »
Mes dents claquaient de peur.
Mais j'avais pris ma décision.
Je ne me mentirais plus.
Je vais le dire !
Je libérai ce que j'avais si longtemps contenu.
« Je… ne veux plus travailler. »
Ouaaaaais !
Je l'ai enfin dit !
Un frisson de libération me parcourut l'échine.
« Qu… ! »
Le vicomte me fixa, les yeux écarquillés de stupeur, puis se mit à ouvrir et fermer la bouche comme un poisson rouge en manque d'air.
« Euh… Monsieur le vicomte, vous allez bien ? »
Inquiet, je m'adressai à lui. Sa main se mit à trembler, et son sabre s'agita dans son fourreau avec un cliquetis.
« Qu… qu… quoi ?! Espèce de mage défectueux ! Je le savais, tu n'es qu'un aventurier de bas étage, tout juste bon à lancer de la magie de base. Tiens ! Pour redresser ta mauvaise nature, je double ma commande de tout à l'heure : deux cents pièces. Quelle excellente idée. Je vais émettre une mission nominative, alors ne crois pas pouvoir t'enfuir ! Ah là là, si tu m'avais obéi sagement dès le départ, ç'aurait été tellement plus simple, hein ? »
C'est vrai : une mission nominative de la guilde est quasiment obligatoire, on ne peut pas la refuser.
Mais cela ne vaut que pour les membres de la guilde des aventuriers.
« J'ai pris ma retraite, alors adressez-la plutôt à quelqu'un d'autre. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, monsieur le vicomte. »
Il semblait avoir encore beaucoup à dire, mais j'avais rempli ma tâche. Je m'inclinai donc poliment et filai d'un pas pressé vers mon client suivant.
« Hé ! Attends ! Reviens ici ! Je n'ai pas fini de parler ! »
Pour toute nouvelle demande, adressez-vous à la guilde.
Je n'y serai plus, mais bon.
