« Qu'entendez-vous par une requête ? »
« Voilà une semaine que je suis arrivé ici, et je n'ai encore pu aller nulle part, hormis les allers-retours vers le manoir. »
Et alors ? Le comte Derga avait répondu malgré lui, et son expression en disait long. Mais chacun pouvait deviner la suite. Ian se mordilla la lèvre inférieure et ravala sa jubilation.
« Aussi, si vous le permettez, j'aimerais demander au jeune maître Ian de nous faire visiter le domaine. Je sais que Monsieur le comte et Madame la comtesse sont très occupés, je n'oserais donc pas les importuner. Ha ha. »
Mac et Dgor, qui écoutaient en silence à ses côtés, renchérirent. Le moment était naturel, et pourtant parfaitement orchestré.
« Excellente idée ! Pourquoi ne pas déjeuner avec nous, par la même occasion ? Partager à la fois le savoir et la table serait des plus agréables. N'est-ce pas, Dgor ? »
« Eh bien... »
Dame Merry songea à intervenir, mais finit par tenir sa langue. L'idée d'escorter trois hommes qu'elle connaissait à peine était tout simplement trop pesante. Dgor répondit comme s'il n'avait pas entendu ses paroles.
« Bien sûr. D'ailleurs, le jeune maître Ian n'a-t-il pas vécu hors de ces murs jusqu'à récemment ? Il doit connaître bien des choses intéressantes que nous ignorons. »
Le « nous » de Dgor désignait la maison Bratz, et non ces étrangers. Le sous-entendu était limpide : vous autres, connaissez-vous les ruelles du bas peuple ? Seul Ian peut s'en charger, alors n'allez pas songer à vous en mêler.
« Hum. »
Le comte Derga semblait profondément décontenancé. Il ne parvenait même pas à avaler le vin qu'il avait en bouche, et ses yeux allaient en tous sens. Il cherchait un prétexte pour refuser.
Mais quelle raison pouvait-il y avoir de garder enfermé un garçon déjà grand ? Ils avaient en outre ajouté le motif parfaitement respectable d'une discussion savante.
« Des visites trop fréquentes au manoir seraient inconvenantes de la part d'invités. Si vous le permettez, nous serions ravis de vous recevoir dans notre résidence. Le cocher que nous avons engagé est fort aimable. »
Mollin enfonça le dernier clou. Ian, qui observait la situation en silence, ouvrit la bouche. S'ils tiraient par l'avant, il ne lui restait qu'à pousser par l'arrière.
« Mollin, où se trouve votre résidence ? »
« Près du parc du secteur 3 de Portro. »
« Ah. Portloga ? »
« Vous semblez bien connaître l'endroit. »
« C'est ici que j'ai grandi, après tout. »
C'était une réponse qu'on pouvait interpréter de plusieurs façons. Même si Ian le bâtard avait réellement grandi là-bas, Ian l'Empereur n'avait aucune idée du genre de quartier qu'était Portloga. Il ne pouvait bluffer que parce que Mollin avait précisément mentionné le parc.
« Alors c'est encore mieux. Une promenade tranquille dans le parc, tout en méditant, serait délicieuse. Il fait plutôt doux ces temps-ci, n'est-ce pas ? J'ai remarqué qu'il semblait y avoir des barques de plaisance sur le petit lac, mais, vieux comme je suis, je n'ai pas osé monter dans l'une d'elles. Si le jeune maître Ian voulait bien m'aider, peut-être trouverais-je le courage d'essayer. »
Mollin gloussa en haussant les sourcils.
'Ces hommes ont leurs propres arrière-pensées.'
Ian étudia l'expression du comte. Le comte Derga arborait un sourire gêné, mais son visage restait figé. Il manquait déjà de motifs pour refuser, et les raisons plausibles ne cessaient de s'accumuler.
« Monsieur le comte ? »
« Ian. C'est ton souhait qui compte avant tout. »
Le comte finit par jouer sa dernière carte. Il avait remis la décision entre les mains d'Ian. Sa bouche souriait avec bienveillance, mais ses yeux étaient froids comme la glace. La pression muette était sans équivoque : conduis-toi avec sagesse.
'Comme c'est amusant.'
Le marquis, un noble des Marches, et Mollin, un administrateur du Palais central, se livraient une bataille de volontés pour un simple garçon. De telles scènes n'étaient pas rares au Palais impérial, mais les contempler d'en bas plutôt que d'en haut leur donnait une tout autre saveur.
« Eh bien... »
Ian posa ses mots sur la corde tendue. Sortir lui serait naturellement avantageux, mais semer un peu le trouble avant que l'issue ne soit décidée ne lui semblait pas une mauvaise idée non plus.
« Si mes talents de guide se révèlent insuffisants, ne deviendrais-je pas simplement un fardeau ? Je suis encore jeune, et je ne suis pas certain de pouvoir satisfaire ces messieurs. »
Les visages de Mollin et de ses compagnons se raidirent légèrement devant cette réponse inattendue. Le comte Derga cacha son sourire derrière son verre de vin et hocha la tête.
« Cependant, l'occasion d'entrevoir la pensée de visiteurs venus de la capitale est rare. S'il s'agissait d'un déjeuner mêlant échanges savants, plutôt que d'une simple visite guidée... »
Ian jeta un coup d'oeil au comte Derga. Sa mâchoire, qui remuait comme pour savourer le vin, s'était figée. Dgor intervint alors avec naturel.
« Monsieur le comte. Si c'est notre insuffisance qui cause votre hésitation, nous vous prions d'excuser notre présomption. »
Son habileté à s'emparer de la conversation était magistrale. Sa rhétorique était remarquablement adroite : il élevait la conduite de chacun tout en arrachant des réponses affirmatives.
La réponse du comte Derga à cette question était déjà toute trouvée.
« ... Il ne saurait en être question. Ce serait tout à fait déplacé. »
« Me voilà rassuré. Quand cela vous conviendrait-il ? »
« C'est à Ian qu'il faut le demander. Ian ? »
Comme l'attention revenait sur moi, Mollin s'avança avec une grâce raffinée.
« Puisque c'est Monsieur le comte qui nous accorde cette "permission", le mieux serait que Monsieur le comte choisisse lui-même la date. Après tout, dans la maison Bratz, tout se décide par Monsieur le comte. »
Une rhétorique si éloquente que même l'Empereur Ian en fut impressionné. Digne de quelqu'un qui travaillait à l'Administration centrale, il était remarquablement affûté. Le comte Derga, ce noble arrogant des Marches, ne pourrait jamais rivaliser avec eux en paroles.
'Quelle est leur véritable intention ?'
Au début, j'avais cru qu'il s'agissait seulement d'une petite mise à l'épreuve de la part de Mollin. Plus nous nous verrions et converserions souvent, plus il lui serait facile de trouver des failles chez le bâtard.
Mais à les voir ainsi, tous les trois, porter des bottes et parer, il était clair qu'ils poursuivaient un autre but. Ils déployaient bien trop d'efforts pour une simple occasion secondaire. Derga s'en était-il aperçu ?
'Il s'en est aperçu.'
Sa main qui lissait sa barbe bougeait avec prudence. Et ces yeux qui roulaient en tous sens, qu'en dire ? Faute de raison légitime de refuser, il coopérerait pour percer leurs véritables intentions.
« Alors, que diriez-vous de déjeuner demain ? »
Derga avait adressé la question à Mollin, mais son regard restait fixé sur moi. Il avait apparemment achevé ses calculs, car un sourire nonchalant flottait sur ses lèvres. L'expression sévère d'il y a un instant avait entièrement disparu.
« Ah. Merci, Monsieur le comte. »
« En retour, j'ai moi aussi une requête. »
Sur ces mots, il se tourna vers Chel. Tous les regards suivirent celui de Derga jusqu'au garçon. Chel, qui s'apprêtait à enfourner un morceau de steak, se figea en plein geste.
« Puisqu'il s'agit manifestement de personnes éminentes de l'Administration centrale, comme l'a dit Ian, je ne doute pas qu'elles feraient d'excellents maîtres. Aussi, je vous serais reconnaissant de permettre à Chel de se joindre à vous et de profiter de votre savoir. »
C'était agaçant, mais ce n'était pas une requête déraisonnable.
Mac, Dgor et Mollin échangèrent des signaux avec une efficacité rodée. Leur communication se résumait à un simple croisement de regards, si bien que personne ne remarqua rien.
« Mais Père, j'ai l'école... »
« Parfait. Le jeune maître Chel est remarquablement intelligent, je me réjouis donc d'avance d'une discussion des plus stimulantes au déjeuner. »
« Merci de le dire. »
Avant que Chel puisse protester davantage, les adultes avaient déjà tranché. Chel me lança un regard plein de rancoeur. Comme si la situation n'était pas déjà assez gênante, voilà qu'on voulait qu'il me colle toute la journée ? Et hors du manoir, en plus ?
« Puis-je faire servir le dessert ? »
« Oui. C'était un excellent repas. »
J'acquiesçai. Un sourire satisfait s'attardait au coin de mes lèvres. Un dîner où j'avais obtenu tout ce que je cherchais. Je me serais senti rassasié même sans manger.
« Le repas d'aujourd'hui fut un honneur, comte Derga. »
« Revoyons-nous la semaine prochaine. »
« Ian. J'enverrai une voiture pour l'heure du déjeuner demain. »
La conversation qui suivit fut totalement vide de substance : de simples politesses. Plus aucun des rires et des amabilités d'usage échangés plus tôt. Tout le monde était entré dans une accalmie, l'envie de converser épuisée. Mollin et sa suite laissèrent la moitié de leur dessert et se levèrent pour partir.
« Oui. Faites bon voyage. »
« Madame. Au plaisir de vous revoir. »
Les trois invités déposèrent un baiser d'adieu sur la main de dame Merry avant de monter dans leur voiture et de disparaître. On débarrassait la salle à manger, et j'allais moi aussi rentrer, quand Derga appela ses deux fils.
« Chel. Ian. »
« Oui, Père. »
« Vous me rapporterez tout ce dont ils auront parlé, sans omettre un seul mot. Gardez l'esprit en éveil. »
C'était une consigne tout à fait naturelle. Tandis que Chel et moi hochions la tête en même temps, Derga me fixa d'un regard froid.
« Et toi, viens dans mon bureau. »
Dame Merry et Chel se retournèrent, perplexes, mais ce fut tout. Ils disparurent dans le couloir pour regagner leurs chambres respectives, et je suivis la silhouette de Derga jusqu'au bureau.
Grince.
Le bureau n'avait guère changé depuis quelques jours. Il semblait y avoir davantage de documents éparpillés, mais je n'en étais pas certain. Le comte Derga ne prit pas la peine de m'inviter à m'asseoir. Il fouilla plutôt dans un tiroir et en sortit quelque chose.
Clic.
« Hm. »
Ce qu'il en avait sorti était une petite broche. Un sceau au tigre et au laurier, orné d'un joyau pourpre : sans aucun doute l'emblème de la maison Bratz.
« Porte ceci quand tu sortiras demain. »
Contrairement à ma mère, qui m'avait lancé sa bourse, le comte Derga s'avança en personne et agrafa la broche sur ma poitrine. Je compris aussitôt de quoi il s'agissait.
'Une pierre de mana capable d'enregistrer et de localiser.'
À l'époque où j'avais vécu, on en utilisait fréquemment. Mais cent ans plus tôt, dans les Marches, elles auraient été difficiles à obtenir. Il s'agissait sûrement d'un objet de famille dont la maison se servait discrètement lorsque sa sécurité était menacée.
Le comte Derga m'effleura la poitrine et lança un avertissement.
« Tu ne dois la perdre sous aucun prétexte. Pas une seule égratignure. Elle vaut des dizaines de fois plus que ta misérable personne. »
« ... Je m'en souviendrai. »
Les paroles de deux enfants avaient leurs limites. Plus encore face à trois hommes aguerris de l'Administration centrale. Seraient-ils incapables de gérer un simplet comme Chel ? Ils isoleraient certainement Chel pour m'approcher.
« Je te ferai aussi accompagner. Ne sois pas assez sot pour causer des ennuis. À ton retour, viens directement dans mon bureau. »
Mais étais-je vraiment du côté du comte Derga ? C'était lui qui tenait la vie de ma mère entre ses mains, et qui menaçait de me vendre au-delà des Marches. Je n'avais d'autre choix que d'accepter cette précieuse broche de pierre de mana de la famille.
« Oui, Père. »
Pourtant, en regardant la pierre de mana agrafée sur ma poitrine, je fis claquer ma langue. Son attitude laissait entendre qu'il était certain que je ne pourrais pas la trafiquer. Quelle absurdité : m'attacher un objet parfaitement inutile, puis s'en trouver rassuré. C'était risible.
Grince.
Je m'inclinai respectueusement et sortis, puis regagnai ma chambre pour examiner la broche de près. Quand j'y fis passer du mana, elle fut vite saturée. Sa capacité était donc limitée.
Ziiing. Ziiiing.
'Le plus bas du bas de gamme.'
À ce niveau, je pouvais la maîtriser si je m'y mettais.
'La localisation repose sur une pierre de mana du même type, donc ça n'a pas d'importance.'
Le comte Derga fixait sans doute en ce moment même une boussole, dans son bureau. Elle était faite d'une pierre de mana identique à celle de la broche, et non d'une aiguille aimantée, et pouvait suivre la position de la cible grâce aux changements de direction et à l'intensité de la lumière.
'Si je peux juste m'occuper de l'enregistrement...'
Je me concentrai de nouveau et y fis passer du mana : le joyau brilla d'un pourpre plus profond. Mes yeux dorés se plissèrent doucement de satisfaction.
« Oh. »
Puis, soudain, j'avais failli oublier. L'une des raisons pour lesquelles je voulais sortir n'était-elle pas de rencontrer ma mère biologique ? Je fis tinter la clochette pour appeler un domestique.
Ding !
« Vous m'avez appelé, jeune maître ? »
« Apporte-moi une collation. »
Nous sortions à peine de table. Une collation, maintenant ?
Le domestique s'inclina en dissimulant sa surprise. Mais moi, je fredonnais d'aise en regardant par la fenêtre. Ce n'était pas la collation que j'attendais, mais la personne qui allait l'apporter.
