« Sigmund Kasler. Chevalier errant. »
La voix, rude mais pleine de vie, était agréable à entendre.
Il ne pouvait toujours pas le voir, mais Rupert se représentait déjà un homme au visage large et ouvert, d'un naturel optimiste.
« Je suis Rupert Blanc. Le propriétaire de cette maison. »
Rupert se présenta en se tournant vers la maison.
Il afficha même un sourire de fierté, comme s'il l'admirait, pour cacher qu'il avait perdu la vue.
« C'est une belle maison, mais son propriétaire est sacrément jeune. Tes parents ne sont pas là ? »
« Je vivais ici avec mon grand-père, rien que nous deux, mais il est mort il n'y a pas longtemps. Alors maintenant, je suis le seul propriétaire. »
« Oh… »
Sigmund poussa un soupir compatissant.
Puis, d'une voix solennelle, il présenta ses condoléances.
« J'espère qu'il est parti en un bon endroit. »
À vrai dire, Rupert ne savait pas grand-chose des chevaliers errants.
Il savait seulement, vaguement, que les mages étaient des nobles et que les chevaliers servaient sous leurs ordres.
Il n'avait même jamais entendu l'expression « chevalier errant », mais il n'en laissa rien paraître. Privé de la vue, la dernière chose qu'il voulait, c'était passer en plus pour un naïf.
Heureusement, Sigmund expliqua de lui-même son métier en détail, en déversant ses regrets d'un ton légèrement amer.
« J'ai passé près de trois mois à chercher ce salaud. Je venais à peine de trouver une piste et de le suivre jusqu'ici, et voilà que tu t'en es occupé avant moi. »
« Pourquoi pourchassiez-vous un mercenaire de la guilde Lombardo ? Et s'il était le chef du clan Jogli, il avait l'air plutôt important dans le coin. »
Sigmund fit claquer ses lèvres d'un air amer.
« Parce qu'à l'origine, il n'était pas celui qu'il prétendait être. Il avait changé de nom et se cachait. Qui aurait cru que le fils d'une belle maison de chevaliers finirait par vivre en mercenaire ? »
« Le fils d'une maison de chevaliers ? »
Rupert écarquilla les yeux, puis hocha lentement la tête.
Les choses commençaient à prendre sens.
« J'avais entendu dire qu'il était recherché par le Bureau de la Sécurité de l'Empire pour avoir tué un noble. Il avait donc maquillé son identité. »
« C'est ça. C'était un salaud vicieux. C'est pour ça que j'ai fini par le pourchasser jusqu'ici. Au bout du compte, j'ai fait le voyage pour rien, mais bon. »
Sigmund éclata d'un rire facile.
Le genre de rire qui semblait balayer la déception d'une longue traque réduite à néant.
Rupert se sentit étrangement désolé.
Il avait tué l'homme parce que l'homme était venu le tuer, mais il avait tout de même l'impression qu'un innocent en avait fait les frais.
« Si vous l'aviez capturé pour le livrer au Bureau de la Sécurité de l'Empire, vous auriez touché une récompense. Sans le vouloir, j'ai rendu toute votre peine inutile… »
« Ne dis pas ça. À ce que je vois, ces salauds de mercenaires voulaient te faire du mal. Dans ce cas, évidemment qu'on les tue. On ne va pas rester assis à se laisser massacrer. »
D'un geste de la main, comme pour dire à Rupert de ne pas s'en faire, Sigmund corrigea ce qu'il avait dit de travers.
« Ce n'était pas une commande du Bureau de la Sécurité de l'Empire. Elle venait de la maison O'Connor. Il a assassiné un de leurs jeunes nobles prometteurs. Si je l'avais ramené vivant, j'aurais gagné de quoi vivre à l'aise deux ou trois ans… »
Sigmund laissa échapper un petit rire par le nez, puis ajouta :
« Bien sûr, même rien qu'en rapportant sa tête, je pourrais encore en toucher la moitié. D'ailleurs, à bien y penser, on dirait que ta maison va prospérer. Ha ha ha. »
« Ah. Oui… »
Sigmund disait que c'était une somme considérable, mais Rupert n'avait pas grande envie de le faire.
Tout ce qu'il voulait, c'était brûler les cadavres jusqu'au dernier.
Il ne supportait plus de les voir, après qu'ils avaient fait remonter à la surface ce souvenir terrifiant.
Et pour l'heure, il était aveugle.
En plus, retrouver la maison O'Connor, où qu'elle soit, avait l'air d'une corvée. Tout ce mal pour gagner de l'argent dont il n'avait même pas vraiment l'usage.
« Je pensais que le Bureau de la Sécurité de l'Empire était justement le genre d'endroit qui traquait et punissait ceux qui assassinaient des nobles. Apparemment non. »
« Bien sûr que non. Il y a des centaines de meurtres chaque jour dans l'Empire. Il meurt aussi pas mal de nobles. Comment le Bureau de la Sécurité de l'Empire pourrait-il s'occuper de tout ça ? Les affaires de meurtre relèvent entièrement de l'autorité du seigneur local. »
Tout en hochant la tête, Sigmund ajouta une autre explication.
« À bien y penser, le Bureau de la Sécurité de l'Empire avait bien lancé un avis de recherche contre lui, une fois. Pas pour le meurtre, mais parce qu'il avait des liens avec une secte hérétique. »
« Il avait des liens avec une secte hérétique ? »
« C'est ça. Un truc qui s'appelle l'Ordre de la Fin, ou je ne sais quoi. Une bande de pourris. Ils vont partout prêcher la résurrection du Roi Démon. Comme si l'Empire n'était pas déjà assez agité, ces salauds complotent pour tout mettre sens dessus dessous. »
Sigmund semblait du genre bavard.
Il parlait sans s'arrêter, expliquant des choses que Rupert ne lui avait même pas demandées. Peut-être que l'écoute attentive de Rupert l'encourageait davantage.
« Avec l'hostilité de plus en plus ouverte entre les Sept Maisons de Mages au sommet de l'Empire, la Maison impériale et la noblesse sont déjà en pleine tourmente. Et avec les hérétiques qui se déchaînent par-dessus le marché… comment la vie des gens ordinaires ne deviendrait-elle pas chaque jour plus misérable ? »
« Ah. Je vois… »
Ce n'était pas désagréable.
En dehors du village, Rupert n'avait pratiquement aucune expérience du monde.
Grâce au bavardage de Sigmund, il parvenait à se faire au moins une vague idée du monde au-delà du village, un monde qu'il n'avait jamais connu.
Il se laissa absorber par la conversation, hochant la tête encore et encore.
À un moment, sans réfléchir, il posa son regard aveugle sur Sigmund.
C'était, bien sûr, une erreur.
Quand Rupert s'en rendit compte, il était déjà trop tard.
« Attends… tu… »
Sigmund n'était pas dénué de sens de l'observation.
Il n'avait rien remarqué tant que Rupert détournait les yeux, mais à l'instant où leurs regards parurent se croiser, il comprit aussitôt la situation.
« Tu n'y vois rien, c'est ça ? »
Rupert eut un sourire amer et hocha la tête.
« C'est temporaire. J'ai pris un coup à la tête en me battant contre ce salaud. Tout s'est mis à tourner un moment, et voilà le résultat. »
Il n'avait aucun moyen de savoir si c'était temporaire ou non, mais c'est ce qu'il dit.
Sigmund avait l'air d'un brave homme, mais Rupert ne pensait pas pouvoir juger complètement quelqu'un après lui avoir parlé si peu de temps.
Bien sûr, Rupert lui-même croyait que ce n'était que temporaire.
« C'est terrible… Tu devrais te reposer tranquillement en attendant de guérir. J'espère que je ne t'ai pas fait rester debout pour rien. »
« Non, pas du tout. Entendre tout ça m'a aidé à me rassurer. »
L'ambiance devint un peu gênée.
Même temporaire, perdre la vue était un choc. L'attitude de Sigmund envers Rupert se fit nettement plus prudente.
Il semblait ne plus pouvoir parler à la légère, comme s'il guettait la réaction de Rupert.
Rupert changea donc d'ambiance en posant une question.
« Mais si c'était un noble, ce n'était pas un mage ? Quelqu'un d'une puissance écrasante. Comment a-t-il pu se faire tuer par un homme comme ça ? »
Il était sincèrement curieux.
Rupert avait vu un jour son grand-père, l'homme que les gens appelaient le Grand Mage, déchaîner la foudre à travers son bâton.
C'était assez puissant pour changer une terrifiante bête magique en un tas de chair noire calcinée.
Voilà ce qu'était censé être un mage.
L'idée qu'un tel noble ait été assassiné par Shuban lui paraissait donc étrange, aussi habile que soit l'escrime de Shuban.
« Hm ? »
Sigmund écarquilla les yeux.
« Ce n'est pas toi qui l'as tué ? »
« Si. »
« Alors tu as croisé le fer avec lui, non ? Ce n'était pas un adversaire ordinaire. On le tenait pour un épéiste si remarquable que, s'il ne s'était pas jeté dans les bras des hérétiques, il serait sans doute devenu Maître d'Épée depuis longtemps. »
« Il avait l'air très doué, c'est vrai. Mais les mages ne sont-ils pas supérieurs par nature ? »
Sigmund sourit.
Il avait l'air content de pouvoir se remettre à parler.
Il semblait déjà avoir oublié la cécité de Rupert et se mit à expliquer en le regardant droit dans les yeux.
« En gros, oui, les mages sont des êtres supérieurs. C'est un don inné, après tout. C'est pour ça qu'on dit qu'ils viennent de lignées bénies par les dieux, et qu'ils vivent en nobles dès la naissance. Cependant… »
Sigmund agita l'index de la main droite de gauche à droite.
« Même parmi les lignées de mages, les capacités varient énormément. L'accomplissement de l'éveil, le degré de maîtrise acquis par l'entraînement et la discipline… beaucoup de choses déterminent la force d'un mage. On divise même le niveau d'un mage en Cercles. »
« Alors le noble qui s'est fait tuer n'était pas un mage très puissant ? »
« Il ne faisait pas partie des forts, d'après ce que j'ai entendu. Il était apparemment vers le troisième ou le quatrième Cercle. Mais surtout, la raison principale, c'est tout simplement que ce salaud était un épéiste exceptionnel. »
Après avoir fait l'éloge de l'épée de Shuban, Sigmund reporta son regard sur Rupert.
« Et puisque tu as tué un homme pareil, il serait juste de dire que tu es un épéiste encore plus remarquable. À te voir, tu ne dois pas avoir plus de quinze ou seize ans… Comment c'est possible, je n'en ai aucune idée. Je suis curieux, mais je ne demanderai pas. Une épée doit garder une part de mystère. »
Sigmund se leva.
Il rassembla ses affaires une à une et s'apprêta à partir. Puisqu'il repartait les mains vides, il comptait apparemment se hâter en quête d'une autre commande.
C'est alors qu'une faible lueur se glissa dans la vision de Rupert.
Enfin, les ténèbres sans fin et lointaines commençaient à se dissiper.
Sa vue revenait.
Et, faiblement, confusément, il aperçut le dos de Sigmund.
C'était un bel homme d'âge mûr, ses larges épaules drapées d'une cape bleu-vert délavée.
« Attendez un instant ! »
Rupert le rappela précipitamment.
« J'aimerais vous offrir quelque chose, puisque vous êtes venu de si loin. »
« Hm ? »
Sigmund fronça les sourcils.
Même cette expression, Rupert la distinguait vaguement à présent. Sa vue revenait peu à peu à la normale.
« Tu ne vois même pas devant toi, si ? Comment veux-tu recevoir un invité dans cet état… Non, ça va. Tu en as déjà assez fait en restant là à discuter avec moi au lieu de te reposer. Je ne veux pas te déranger davantage. Rentre dormir. Après une bonne sieste, ta vue sera sans doute revenue. »
« Ma vue revient déjà. Elle est impressionnante, votre cape. Et cette barbe rousse vous va bien aussi. »
Sa vision s'était assez rétablie pour qu'il distingue les contours du visage de Sigmund.
Des sourcils épais, des yeux perçants, un nez haut et fort… et cette barbe rousse. Sigmund était un homme vigoureux, à l'allure intrépide.
« Je vous en prie, entrez. Ce ne sera pas grand-chose, mais laissez-moi au moins vous offrir un repas. »
Il se trouvait qu'il avait de la viande salée de bête magique sanglier.
S'il faisait bouillir quelques pommes de terre et blanchir deux ou trois légumes, cela ferait un repas qu'il n'aurait pas trop honte de servir.
« Tu n'aurais pas un peu d'alcool, par hasard ? À force de parler, j'ai la gorge sèche… »
« Pas pour l'instant, mais je peux en faire tout de suite. J'ai une excellente machine pour brasser de l'alcool. »
« Oh oh ! Alors ta famille tient une brasserie ! »
Sigmund s'illumina aussitôt.
En même temps, il pencha la tête.
« Un épéiste qui tient une brasserie. Tu es un drôle de jeune homme. Ha ha. »
Une fois à l'intérieur, Rupert prépara d'abord le repas.
Il découpa la viande de bête magique sanglier en tranches épaisses qu'il posa sur une plaque de fer chauffée, puis mit trois grosses pommes de terre à bouillir.
Ensuite, il se dirigea vers l'atelier de son grand-père, où se trouvait la machine à brasser.
« Venez avec moi. Je vais vous servir à boire avant le repas. »
« Hm ? Tu n'as pas dit qu'il fallait d'abord le brasser ? Et si la viande brûle pendant ce temps ? Elle a l'air plutôt précieuse, cette viande. »
« Ça va. Ça ne prend qu'un clin d'œil. »
La machine à brasser de son grand-père était extraordinaire.
On y mettait les ingrédients, on l'activait, et elle les faisait fermenter en alcool sur-le-champ. En moins de temps qu'il n'en faut pour cligner des yeux, une bouteille d'alcool en sortait.
« Ohhh ! C'est vraiment une machine merveilleuse. Et l'alcool est excellent, en plus. »
Sigmund buvait en s'exclamant à chaque gorgée.
Après avoir vidé trois ou quatre coupes coup sur coup, il fit le tour de l'atelier d'Eliard du regard.
C'était un lieu qui ne servait pas qu'à brasser : on y traitait aussi la viande et les peaux de bêtes magiques.
Sigmund examina de près la machine à brasser et les couteaux à dépecer les bêtes magiques.
« C'est mon grand-père qui les a fabriqués lui-même. Pour moi, c'est un héritage plus précieux que tout. »
« Ton grand-père les a fabriqués lui-même ? Quel genre d'homme était-il ? »
Le visage de Sigmund se fit sérieux.
Il ne restait plus rien de la bonne humeur insouciante de son bavardage.
« Il était habile de ses mains. Assez pour que les villageois l'appellent le Grand Mage. Je ne sais pas s'il était vraiment un Grand Mage, mais je comprends pourquoi on l'appelait ainsi. »
« Tu comprends pourquoi on l'appelait ainsi ? Il lui arrivait d'utiliser la magie ? »
« Je ne sais pas si c'était de la magie, mais je l'ai vu déchaîner la foudre à travers ce bâton, là-bas. »
« Il utilisait de la magie de foudre ? »
Le regard de Sigmund se fit plus lourd encore.
« Alors ça veut dire que tu es né d'une lignée de mages ? »
« Ça non plus, je n'en suis pas sûr… »
Rupert lui-même s'interrogeait sur sa lignée.
En fait, il comptait déjà se servir de l'emblème brodé sur le mouchoir de son grand-père comme d'un indice pour enquêter là-dessus.
Sigmund examina le bâton, l'air grave.
Il le toucha, en inspecta soigneusement chaque partie…
Puis il examina encore une fois la machine à brasser et les couteaux à dépecer.
Alors seulement, il parla.
Son visage était devenu étrangement solennel.
« Ton grand-père n'était pas un mage. C'était peut-être quelqu'un d'encore plus terrifiant qu'un mage. »
