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Chapitre 3

Chapitre 3 — Là où tout a basculé

12 octobre 2026 ~13 min · 2 541 mots

Eliard avait veillé sur Rupert avec une dévotion presque inquiétante.

C'était un homme peu loquace, mais l'affection qu'il portait à son petit-fils confinait à l'excès. Il ne le laissait jamais aller où que ce soit qui puisse évoquer, même de loin, un danger. Si le garçon se faisait la moindre égratignure, Eliard s'affolait et s'empressait de le soigner. Il ne le grondait jamais, ne lui avait jamais adressé un mot dur, comme s'il craignait qu'une simple parole maladroite laisse une blessure dans le cœur de l'enfant.

Et pourtant, une fois, une seule, Eliard s'était vraiment mis en colère contre Rupert.

C'était quatre ans plus tôt, quand Rupert avait treize ans.

À peu près l'âge où il entrait dans l'adolescence.

À l'époque, Rupert trouvait sa vie insupportablement étouffante.

Il passait ses journées quasiment cloîtré à la maison, et ses seuls compagnons étaient les moutons et les chèvres qu'il aidait à élever. Il n'y avait aucun enfant de son âge au village, personne avec qui se lier d'amitié. Il suppliait souvent son grand-père de l'emmener à la chasse, mais chaque fois, Eliard refusait d'un air sévère.

Évidemment.

Pour eux deux, les terrains de chasse étaient l'endroit le plus dangereux qui soit. La forêt abritait non seulement des bêtes sauvages féroces, mais aussi des bêtes magiques.

Puis un jour, Rupert le suivit en cachette.

Il voulait seulement se cacher pour regarder son grand-père chasser. Peut-être, se disait-il, que voir la chose de ses propres yeux apaiserait un peu la frustration qui lui pesait sur la poitrine. Au cas où, il avait aussi subtilisé l'un des couteaux fabriqués par Eliard : une lame assez tranchante pour fendre le cuir et les os des bêtes magiques.

Ce jour-là, son grand-père s'attaqua à une chasse mortelle, même selon ses propres critères.

Il affrontait une créature semblable à un loup, deux fois plus grosse qu'un taureau. Les crocs qu'on apercevait entre ses mâchoires paraissaient aussi épais que l'avant-bras d'un homme adulte.

C'était une bête magique.

L'une des choses les plus terrifiantes qui, disait-on, vivaient dans la forêt.

Mais Eliard était plus terrifiant encore.

Il la combattait avec son bâton, et la foudre jaillissait du bois à chaque coup. Chaque fois qu'un éclair la frappait, la bête était secouée de violentes convulsions. À un moment, la peur se lut sur sa gueule. Elle ne cessait de reculer, mais ne pouvait se résoudre à faire demi-tour pour fuir : si elle le faisait, elle s'exposerait entièrement à la foudre.

Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était lancer en vain ses pattes avant et tenter de limiter les dégâts.

Peu à peu, elle se mourait.

Rupert était fasciné.

Son grand-père était donc aussi extraordinaire.

Chaque fois qu'il partait en forêt, il revenait immanquablement avec du gibier. Parfois des prédateurs terrifiants, parfois même des bêtes magiques… mais Rupert n'avait jamais imaginé que cela se passait ainsi.

Cette chose monstrueuse était chassée comme si Eliard ne faisait que jouer avec elle.

Sa poitrine se gonfla devant la grandeur de cet homme. Il resta là, envoûté, à contempler les soubresauts de la créature qui avait autrefois régné sur la forêt.

Il y avait une chose qu'il n'avait pas prise en compte.

Une bête magique qui ressemblait à un loup en partageait aussi les habitudes.

C'était une créature qui vivait en meute.

L'un de ses congénères se tenait tout près, attendant l'occasion de lui porter secours, calculant soigneusement le risque de foncer dans la mêlée et de se faire prendre dans la foudre.

C'était une bête intelligente.

Elle savait parfaitement qu'affronter Eliard de front ne lui laissait guère de chances. Elle chercha donc une autre faiblesse à exploiter… et trouva Rupert.

Si elle attaquait Rupert et détournait l'attention d'Eliard, son congénère, qui encaissait une correction à sens unique, pourrait peut-être riposter.

Elle se glissa donc discrètement vers Rupert et bondit.

Naturellement, Rupert ne se doutait de rien.

Il était encore absorbé par le spectacle de la puissance écrasante de son grand-père. Il ne comprit ce qui se passait que lorsque les énormes griffes de la bête furent déjà juste devant lui.

C'était trop tard.

Les griffes allaient le mettre en pièces.

Cet instant restait flou dans la mémoire de Rupert.

À un moment donné, il s'était retrouvé à califourchon sur le cou de la bête et, avant même de s'en rendre compte, il lui avait tranché la gorge avec le couteau qu'il avait emporté.

Sur le moment, il n'avait aucune idée de ce qui s'était passé. Ce n'est qu'une fois rentré, en y repensant, qu'il avait pu reconstituer la scène.

La bête s'était jetée sur lui à une vitesse terrifiante, puis avait soudain ralenti. Comme si le temps lui-même s'était alourdi.

Non.

C'était plutôt comme s'il s'était presque arrêté.

Seulement, pour Rupert, le temps avait continué de s'écouler normalement.

Même pendant qu'il grimpait sur son cou, la bête était restée prisonnière d'un autre écoulement du temps, figée sur place. Lui trancher la gorge avait été aussi facile que de découper un steak. Après tout, le couteau d'Eliard avait été conçu pour dépecer les bêtes magiques.

C'était aussi à ce moment-là que son grand-père était entré dans une rage folle.

Peut-être parce que la peur pour son petit-fils et la fureur s'étaient mêlées, la foudre de son bâton était devenue plus terrifiante encore. L'urgence d'achever sa propre proie pour sauver Rupert au plus vite devait se lire dans toute sa magie.

D'un seul coup, il carbonisa la créature qu'il combattait.

Une bête magique de la taille d'une chaumière fut réduite à un gigantesque amas de débris noircis.

La bête qu'il avait eu tant de mal à traquer ne valait plus rien. Son cuir et sa viande étaient réduits en cendres. Avec de la chance, peut-être pourrait-on encore récupérer la pierre de mana qu'elle avait en elle.

Et quand Eliard vit que Rupert avait tué l'autre bête magique…

son visage se vida de toute expression.

Il aurait dû être fier.

Au lieu de cela, il retourna sa colère contre Rupert.

Rupert, qui n'avait jamais vu son grand-père dans cet état, fut si saisi qu'il fut pris de hoquet. Un méchant hoquet, qui plus est, qui ne cessa pas de longtemps.

Une fois rentrés, Eliard le consigna à la maison.

Il n'avait plus le droit de mettre un pied dehors. Plus le droit d'aller au village. Il ne pouvait même plus s'occuper des bêtes.

Rupert, du haut de ses treize ans, se rebella.

Il cria qu'il quitterait la maison pour de bon.

Qu'il ne reviendrait jamais.

C'était la première fois de sa vie qu'il défiait ouvertement son grand-père.

Le bras de fer ne dura pas.

Ce fut Eliard qui finit par céder.

Après un long et lourd soupir, il autorisa Rupert à l'accompagner à la chasse.

Mais à certaines conditions.

Rupert ne pourrait chasser qu'en sa compagnie, et il lui était interdit d'utiliser le moindre couteau fabriqué par Eliard. Et surtout, personne ne devait jamais apprendre que Rupert possédait un pouvoir aussi étrange.

À force de chasser avec son grand-père, ce pouvoir étrange grandit.

Au début, il ne pouvait s'en servir que par instinct, sans le vouloir. Mais peu à peu, il apprit à l'invoquer et à l'utiliser à volonté. Eliard prenait soin de faire semblant de ne pas voir l'étrange don de son petit-fils, mais de temps à autre, il l'aidait tout de même par quelques conseils brefs et abrupts.

Plus tard, quand la santé d'Eliard commença à décliner, Rupert chassa parfois seul.

Même alors, il tint sa promesse.

Il n'utilisait que l'épée à deux mains, la dague, l'arc et les flèches qu'il avait fabriqués lui-même. Et dès qu'il sentait le moindre signe d'une présence humaine aux alentours, il renonçait à son étrange pouvoir. Il jouait plutôt le rôle d'un chasseur ordinaire, un peu maladroit.

Cette fois avait été la première.

La première fois qu'il montrait ce pouvoir à qui que ce soit.

Au bout du compte, il n'avait rompu sa promesse qu'après la mort de son grand-père.

Et il l'avait rompue pour protéger les choses précieuses qu'Eliard avait laissées derrière lui.

À vrai dire, ceux qui étaient présents n'avaient sans doute pas compris la nature de l'étrange pouvoir de Rupert. Ils s'étaient sans doute contentés de penser ceci : le chasseur maladroit qu'ils croyaient avoir devant eux s'était révélé un épéiste terrifiant.

***

Une fois l'orage passé, quelques villageois vinrent voir Rupert.

Le chef du village était là, accompagné des hommes qui l'aidaient à administrer le village.

« Tu ne nous avais pas dit que tu n'avais jamais appris la magie ? Si on avait su, on ne se serait pas fait autant de souci. »

« Je n'ai jamais appris la magie. Je sais seulement me servir d'une épée. »

Ils étaient venus discuter de la suite.

Les mercenaires étaient repartis, certes, mais des hommes de cette espèce ne se retiraient jamais sans faire de vagues. Le chef du village avait même fait jouer les quelques relations qu'il avait pour se renseigner sur la guilde Lombardo et le clan Jogli.

« Quitte à les renvoyer, tu aurais au moins pu les renvoyer entiers. Un est mort, deux ont perdu un bras. Ils ne vont pas revenir se venger ? »

« Qu'est-ce que je pouvais faire, puisque l'un d'eux tenait absolument à mourir ? J'ai épargné les deux autres, non ? C'était déjà plus d'égards qu'ils n'en méritaient. »

« Dans ce cas, tu aurais dû tous les tuer. Ça nous aurait fait gagner du temps avant qu'ils comprennent ce qui s'est passé et reviennent. Assez pour faire appel à la guilde Heinman, au moins. »

« Ne parlez pas de la guilde Heinman. Il y a peu de chances qu'ils acceptent le travail, et même s'ils le faisaient, l'affaire ne se réglerait jamais proprement. »

Si Heinman acceptait la requête, il y avait de fortes chances que cela mène tout droit à la guerre.

Ils pourraient s'interposer en médiateurs, mais Rupert n'avait aucune intention de céder quoi que ce soit. Il en irait de même pour la guilde Lombardo et le clan Jogli. Si l'affaire se prolongeait, elle risquait de tourner au conflit ouvert entre guildes, et Rupert ne voyait pas pourquoi la guilde Heinman se mêlerait d'une guerre qui laisserait tant de mercenaires morts ou estropiés.

Au bout du compte, c'était un problème que le village…

non, que Rupert…

devrait résoudre.

« J'ai entendu dire que ce ne sont pas des criminels ordinaires… », dit sombrement le chef du village. « Le bruit court même que le maître du clan Jogli a assassiné un noble et qu'il est recherché par le Bureau de la Sécurité de l'Empire. On dit que c'était un noble d'une célèbre famille de mages… »

Rupert n'avait pour ainsi dire aucune expérience du monde extérieur.

Il n'avait jamais rencontré de noble. Eliard avait beau être appelé le Grand Mage, il ne semblait pas avoir été noble lui-même.

Rupert avait tout de même entendu des choses.

Les nobles étaient des êtres d'un tout autre niveau que les roturiers. Ils naissaient avec du sang magique, avec des pouvoirs terrifiants, comme celui de faire jaillir le feu de leurs mains nues. Des hommes capables de tuer des dizaines de roturiers par la magie sans s'en émouvoir le moins du monde.

Si quelqu'un avait tué un noble de ce genre, ce n'était pas un homme ordinaire.

Surtout s'il s'agissait d'un noble issu d'une célèbre famille de mages.

Mais cela ne changeait rien.

Rupert ne se voyait pas comme un simple épéiste redoutable.

Avec son pouvoir, il était certain de pouvoir écraser n'importe quel mercenaire, aussi dangereux ou célèbre soit-il. Il avait même le sentiment qu'il aurait au moins pu affronter d'égal à égal son grand-père, l'homme qu'on appelait le Grand Mage. Un simple noble mage ne l'effrayait donc pas non plus.

Il n'en avait jamais affronté lui-même, si bien qu'il ne pouvait en être certain.

Mais c'était ce qu'il ressentait.

« Peu importe qui ils sont. Je leur ai donné mes conditions. S'ils refusent, je ferai exactement ce que j'ai dit. »

« Même comme ça, tu es seul, et ils sont des dizaines… », objecta le chef du village. « Rien que le clan Jogli compte plus de vingt mercenaires, d'après ce que j'ai entendu, et la guilde Lombardo dans son ensemble a au moins deux cents hommes. »

Il avait toujours l'air profondément inquiet.

Ce qui se comprenait.

Le sort du village reposait désormais sur Rupert.

« Cela mis à part », reprit le chef du village en changeant de sujet, « j'ai entendu dire que tu comptais quitter le village. C'est vrai ? »

Il faisait allusion à ce que Rupert avait dit à la bande :

que s'il en obtenait un prix correct, il céderait tout ce qu'Eliard avait bâti et s'en irait.

En vérité, Rupert était partagé en deux.

Une part de lui voulait partir.

Une autre voulait rester au village et passer le reste de sa vie à protéger l'héritage de son grand-père.

Hormis l'ennui de temps à autre, la vie au village lui avait bien convenu, et quand il pensait à l'attachement qu'Eliard portait à cet endroit, il lui semblait qu'il devait rester.

Mais sa curiosité envers ses origines ne cessait d'attiser son envie de partir.

Il ne pouvait se défaire de l'impression que le pouvoir qui s'était soudain éveillé en lui avait un rapport avec son ascendance.

Et de la même façon, il soupçonnait que la puissance terrifiante dont son grand-père avait fait preuve venait peut-être de la même source.

Une question en amenait une autre et, sans qu'il s'en rende compte, une nostalgie avait commencé à grandir en lui pour des parents dont il ignorait jusqu'à l'existence.

Ce n'était pas comme s'il n'avait aucun indice.

Il y avait ce vieux mouchoir qu'Eliard portait toujours sur lui.

De temps en temps, Rupert avait surpris son grand-père en train de fixer ce mouchoir, puis le ciel du nord-est, en poussant un long soupir. Et sur l'étoffe était brodé un emblème saisissant :

un dragon enroulé autour d'un aigle.

Rupert ne pouvait s'empêcher de se demander s'il était lié, d'une manière ou d'une autre, à ses origines.

Comment Eliard en était-il venu à errer avec lui jusqu'à s'établir enfin dans un village de montagne aussi reculé ?

Avaient-ils été chassés de leur famille ?

Cette famille avait-elle été déchue ?

Quel genre de personnes étaient ses parents ?

Étaient-ils en vie ?

Et s'ils étaient morts, alors comment…

Il s'était même surpris à penser qu'il aimerait inhumer la dépouille de son grand-père là où leur lignée avait pris naissance. Qu'Eliard lui-même l'aurait souhaité ou non, Rupert n'avait aucun moyen de le savoir.

Mais s'il suivait la piste de cet emblème brodé sur le mouchoir, ne trouverait-il pas une forme de réponse ?

Ses sentiments étaient trop emmêlés pour qu'il parvienne à les démêler.

« Je ne sais pas encore », finit-il par répondre. « D'abord, je vais m'occuper de cette guilde Lombardo, ou de ce clan Jogli, peu importe. Ensuite, je déciderai. »

Le problème qui se dressait devant lui devait être réglé en premier.

Et finalement, ils vinrent au village plus tôt que prévu.

C'était l'après-midi d'une journée si claire qu'elle en paraissait presque irréelle.

Le ciel était sans nuages, d'une limpidité belle à fendre le cœur.

Fin du chapitre 3
Fiche de l'œuvre

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