C'était dans sa vie précédente, la sixième.
Rishe, déguisée en homme, était devenue chevalier dans un royaume insulaire où l'avaient menée ses voyages.
Un royaume charmant et chargé d'histoire, tout de briques rouges.
Les chevaliers de son ordre l'avaient recueillie et avaient pris soin d'elle quelque temps. Comme ils n'avaient jamais compris que ce voyageur travesti était une femme, ils lui avaient proposé d'entrer dans l'ordre.
L'entraînement l'avait littéralement fait cracher du sang.
Du temps où elle était fille de duc, elle avait certes appris l'escrime pour se défendre. Elle avait donc des bases, mais l'entraînement imposé à un chevalier, à un homme, n'avait rien de commun avec les leçons d'agrément d'une demoiselle.
Elle s'était endurcie le corps sans prendre le temps de dormir, on lui avait martelé l'escrime jour et nuit, et c'était au moment où elle commençait enfin à se sentir accomplie...
Que l'armée de Galkhein, menée par l'empereur Arnold, avait pris d'assaut ce château.
'Comment en suis-je arrivée là...'
Rishe, épuisée, était assise sans bruit sur une chaise.
Sur celle d'en face se tenait Arnold en personne. Jambes croisées, la joue appuyée sur une main, le coude sur l'accoudoir, il affichait une arrogance manifeste.
« Qu'y a-t-il ? Vous semblez de méchante humeur. »
« ... Cela vous étonne ? »
Comme il l'avait remarqué, elle avait répondu d'un ton boudeur.
Elle ne pouvait tout de même pas lui dire : « Vous m'avez tuée dans une autre vie, alors me retrouver face à vous, c'est compliqué. » Depuis sa toute première boucle, Rishe s'était juré de ne révéler ce secret à personne.
« J'avais pourtant fait toutes sortes de projets pour l'après-exil. Et à cause de vous, mes parents sont sortis de la maison, l'affaire est remontée jusqu'aux oreilles de Sa Majesté le roi... »
Au souvenir du tumulte qui avait suivi, elle se prit la tête entre les mains.
Après la demande en mariage d'Arnold et le refus de Rishe, un silence de mort s'était abattu devant la demeure ducale.
Le premier à élever la voix avait été Dietrich.
« Le, le prince héritier de Galkhein demande Rishe en mariage ?! »
Ce cri, presque un hurlement, était parvenu jusqu'aux parents de Rishe, qui écoutaient aux portes à l'intérieur.
Ils s'étaient précipités dehors et l'avaient attrapée. Elle avait eu beau leur expliquer qu'elle n'avait aucune intention de se marier et qu'elle quitterait le pays comme Dietrich l'avait ordonné, ils n'avaient rien voulu entendre. Livides, ils ne savaient que s'affoler.
Sur ces entrefaites, une voiture somptueuse était arrivée à toute allure par la rue d'en face.
Celui qui avait dégringolé de la voiture embourbée dans la gadoue n'était autre que le roi de ce pays.
Couvert de boue, le roi avait empoigné son fils par le col et l'avait forcé à s'incliner avec une telle violence qu'il avait failli lui écraser la tête au sol.
Puis il s'était d'abord adressé à Arnold en criant :
« Votre Altesse Arnold ! Cet imbécile de fils vous a fait un affront impardonnable ! Vous avez fait tout le chemin depuis Galkhein pour honorer de votre présence la soirée où il présentait sa fiancée, et il ne vous a pas même salué, alors qu'il aurait dû vous remercier ! »
« Père, ça fait mal ! Les cailloux, les cailloux me rentrent dans le front ! »
« Et vous, demoiselle Rishe ! Je suis sincèrement désolé pour mon idiot de fils ! Je sais que c'est égoïste de ma part, mais je vous présente mes excuses du fond du cœur, en tant que roi et en tant que père ! Alors je vous en prie, pour le bien de notre royaume, ne pourriez-vous pas envisager favorablement la proposition de Son Altesse le prince héritier ? »
Le roi se frottait presque le front contre le sol, et les parents de Rishe s'étaient empressés de l'imiter.
Face à ces gens prosternés sans égard pour les badauds, Rishe avait senti la tête lui tourner.
Arnold, qui contemplait la scène en s'amusant toujours autant, avait soudain effacé son sourire narquois pour s'avancer devant le roi.
« Je vous en prie, relevez la tête, Votre Majesté. »
Sans expression, le visage d'Arnold paraissait aussitôt glacial. Sa voix grave y était peut-être pour quelque chose, car le roi était resté obstinément incliné.
« Un incident aussi minime ne saurait troubler l'amitié entre nos deux pays. Je souhaiterais seulement, si cela vous est possible, que vous m'accordiez un moment pour m'entretenir avec elle. »
Rishe ne l'avait appris qu'ensuite : tandis qu'il tenait ce discours, c'était son serviteur qui avait menacé le roi.
« Son Altesse a été convoquée par le prince héritier et s'est rendue tout exprès à la soirée, mais ce pays ne lui a pas même témoigné la moindre marque d'accueil. Si Son Altesse rapporte la chose chez nous, comment réagira l'Empire en apprenant qu'on a pris son prince héritier à la légère ? » Voilà, semblait-il, ce qu'il avait glissé au serviteur du roi. »
« Je, je vous en supplie, demoiselle Rishe ! »
Le petit roi bedonnant, au bord des larmes, levait vers elle des yeux ronds, et Rishe n'avait plus su quoi dire.
En vérité, rien ne l'obligeait à céder à leurs prières. Elle n'avait qu'à quitter ce pays auquel rien ne la rattachait, mais comment faire ? Tandis qu'elle hésitait, Arnold lui avait doucement murmuré à l'oreille :
« Si vous refusez, j'emploierai simplement le moyen suivant. »
« ... »
***
Et voilà comment, bien malgré elle, on lui avait ménagé un tête-à-tête avec cet homme, « ne serait-ce que pour parler ».
Tous les invités de la soirée avaient été renvoyés chez eux, et dans le salon de réception du château royal, il ne restait plus que Rishe et Arnold, assis l'un en face de l'autre.
« Qu'est-ce que vous manigancez, au juste ? »
« Manigancer ? »
« Votre demande en mariage. Lancer une chose pareille, d'un coup, en un tel lieu : vous avez forcément une idée derrière la tête, n'est-ce pas ? »
Elle avait affaire à l'homme qui, cinq ans plus tard, déclencherait une guerre d'invasion contre le monde entier. Elle avait posé la question sur ses gardes, mais Arnold étira un coin de ses lèvres en un sourire narquois.
« Aucune idée derrière la tête. Je suis simplement tombé sous votre charme. »
« Sous mon char... »
Cela lui allait si mal qu'elle en resta interdite.
Relever la chose n'en valait même plus la peine, mais c'était de toute évidence un mensonge.
Comment un homme dont on dirait un jour qu'il avait « de la glace dans les veines », qu'il « n'était pas humain », pouvait-il oser débiter une chose pareille ?
« Et vous, pourquoi refusez-vous ? Vos fiançailles sont rompues, votre exil est décidé, vous n'avez plus aucun appui. Vous n'avez d'autre avenir que de mourir dans un fossé : pour vous, c'est une aubaine, non ? »
« Il est vrai que la moi d'autrefois aurait sauté sur votre proposition. »
C'était exact. Si elle n'avait pas vécu six vies, si elle en était encore à sa première, elle se serait accrochée sans hésiter à la main d'Arnold.
Convaincue qu'il n'y avait pas d'autre moyen de survivre.
Mais Rishe savait.
Que la vie qui l'attendait offrait des choix infinis, qu'elle pouvait choisir son avenir à sa guise.
'Même sans l'épouser, je peux vivre ma propre vie. ... Mais'
Le front dans la main, tête baissée, Rishe réfléchit.
Il suffit de peu de chose pour que la vie prenne un tout autre chemin.
Elle ignorait combien d'autres vies elle connaîtrait encore, mais épouser Arnold était sans doute une voie qui ne s'offrirait que dans celle-ci.
L'homme qui avait décoché la première flèche de la guerre. L'empereur cruel et sans foi ni loi. L'envahisseur.
Elle avait entendu quantité de rumeurs et de conjectures sur Arnold Hein, celui qui avait déclaré la guerre au monde, mais ses véritables intentions lui restaient inconnues.
Pourquoi avait-il fait une chose pareille ?
Cette question, elle se la posait depuis sa toute première vie, alors qu'elle ne lui avait jamais adressé la parole.
Quand, marchande, elle avait appris qu'« une guerre avait éclaté dans un pays lointain ». Quand, apothicaire, elle avait entendu dire qu'« il y avait de nombreux morts ».
Et quand, femme de chambre, elle avait consolé sa maîtresse tremblante en lui disant que « tout irait bien », toujours.
Et bien sûr, quand, chevalier, elle l'avait affronté et qu'il lui avait transpercé le cœur de son épée.
'Si je reste près de lui, comprendrai-je pourquoi ?'
Elle avait un peu envie de le savoir.
Et, tout autant, cela lui semblait sans importance.
'Mais au fait...'
Elle se rappelait le « rêve » qu'elle avait autrefois caressé. Un désir, pourrait-on dire aussi.
Rishe expira longuement et releva la tête.
« ... Vous m'avez dit être tombé sous mon charme. »
« En effet. C'est pourquoi je vous ai demandée en mariage. »
Mentir ainsi sans ciller, il fallait oser.
« Dans ce cas, vous plierez-vous à tous mes caprices ? »
« Je jure d'exaucer absolument tout ce qu'il est en mon pouvoir d'exaucer. »
« ... J'ai mes conditions. »
Arnold l'invita à poursuivre par son silence.
« Tout ce qu'il faudra pour la cérémonie de mariage, vous le ferez acheter auprès de la maison de commerce que je désignerai. »
« Entendu. Faites comme bon vous semble. »
« Ensuite, une fois la cérémonie passée, vous organiserez des rencontres avec les hôtes de marque des différents pays. »
« Cela, ce sera même la première tâche que l'on attendra de vous en tant qu'épouse du prince héritier. Quoi d'autre ? »
« Je veux habiter séparément de vos parents. »
Elle l'avait dit le plus sérieusement du monde, mais Arnold rit, amusé.
« Vous n'avez pas l'air de quelqu'un que les querelles avec une belle-mère inquiètent. »
« Détrompez-vous. Ma mère m'a toujours dit que dans un mariage, le plus difficile, ce sont les rapports avec la belle-famille. Peu importe que la maison soit vieille et sale : pourriez-vous m'installer dans une résidence à part ? »
Bien entendu, ce n'était pas par aversion pour la vie commune qu'elle disait cela.
Avant de déclencher la guerre, Arnold commencerait par tuer son père.
Pas un coup d'État de pacotille comme celui de Dietrich : un véritable parricide. Il deviendrait ainsi empereur, prendrait le pouvoir sur ce pays et disposerait de l'armée à sa guise.
'Si je l'éloigne un tant soit peu de ses parents, il aura moins d'occasions de le tuer. Enfin, ça ne servira peut-être pas à grand-chose.'
« Que voulez-vous d'autre ? Pour vous épouser, je ferais n'importe quoi. »
« J'aimerais vous dire : avouez-moi tout de suite ce que vous manigancez... mais non. Une dernière chose, une seule, et elle est importante. »
Consciente de son impolitesse, Rishe pointa résolument le doigt vers Arnold.
« Au château, je vais me prélasser, c'est décidé ! Paresser, flemmarder, et ne rien faire du tout ! »
« ... »
Peut-être cela suffirait-il à ce qu'il retire sa demande, en déclarant qu'il ne voulait pas d'une épouse pareille ?
Mais Arnold finit par éclater franchement de rire, et ne proposa toujours pas de rompre les fiançailles.
