Le ménage du palais annexe avançait bien, et plusieurs pièces étaient désormais habitables.
Les chevaliers s'étant proposés pour apporter les lits, Rishe accepta volontiers. Ils semblaient croire qu'elle irait se reposer quelque part pendant ce temps, mais Rishe passa tout naturellement au ménage de la pièce suivante.
Elle frottait les sols au chiffon, et l'eau de la jarre qu'elle avait remplie au début avait bien baissé. Seau en main, Rishe partit vers le puits dont on venait de lui indiquer l'emplacement. Les chevaliers de son escorte en pâliraient peut-être, mais elle se trouvait à l'intérieur même du château. Pour s'y promener, on n'avait normalement aucun besoin d'escorte.
'Cette escorte n'est sans doute qu'un prétexte. Arnold Hein cherche à me faire surveiller... ?'
Elle réfléchissait en traversant, seau en main, la cour intérieure où les fleurs s'épanouissaient à profusion. Autour des parterres, des papillons aux couleurs vives voletaient assez bas, comme s'ils jouaient.
'Et puis, il n'a pas l'air de vouloir me présenter à l'empereur actuel. Si je ne suis une épouse qu'en titre, et en réalité une otage, il ne juge peut-être pas utile de m'accorder une audience auprès de l'empereur.'
Elle aurait pourtant aimé savoir quel genre d'homme était cet empereur qu'Arnold tuerait un jour.
Et bien sûr, si possible, elle voulait l'en empêcher.
C'était en devenant empereur par le meurtre de son père qu'Arnold avait commencé ses exactions.
'J'ignore quel sort Arnold Hein a connu après ma mort dans mes autres vies. A-t-il régné en vainqueur de ses guerres d'invasion, ou a-t-il été soumis par un autre pays... ? Quoi qu'il en soit...'
Rishe redressa résolument la tête.
'... si ça tourne comme ça, je ne pourrai pas paresser ! Qu'on se serve de moi comme otage ou qu'on me charge, en épouse de façade, de tenir le château pendant son absence, ce sera forcément épuisant ! Donc ! Résolument ! Non à la guerre !'
S'il voulait au moins rompre le mariage et la libérer... Mais jetée dehors en pleine guerre, elle avait le sentiment qu'elle n'échapperait pas à son destin : « mourir bêtement à vingt ans et tout recommencer ».
'... Hein ? Attends un peu, au fond...'
À y bien réfléchir, toutes les morts de Rishe au cours de ses six vies passées ne remontaient-elles pas, au bout du compte, aux guerres déclenchées par Arnold ?
'Morte prise dans les combats, morte en allant soigner une épidémie dans un village qui accueillait des blessés, envahie par l'armée de Galkhein...'
Les autres vies s'étaient terminées à peu près de la même façon. Rishe s'accroupit malgré elle, la tête entre les mains.
'... Je ferais peut-être mieux de demander la rupture dès maintenant...'
Elle se ravisa pourtant aussitôt.
'... Non ! Regretter mes choix, ce n'est pas dans ma nature. Jusqu'ici, j'ai vécu loin d'Arnold Hein, et je n'ai pas pu éviter d'être tuée. Si vivre sans rapport avec lui ne suffit pas, c'est l'occasion cette fois de rester près de lui et de surveiller ce qu'il fait.'
Elle ignorait pourquoi elle revenait sans cesse en arrière, mais ces retours prendraient peut-être fin dans cette vie-ci.
Si c'était sa dernière vie, il fallait en profiter de toutes ses forces, se démener et vivre.
Réfléchir était nécessaire, mais ce n'était pas le moment de se lamenter.
'En tout cas, pour l'instant, c'est le ménage. Quand les lits seront arrivés, j'emprunterai le bain pour me laver de la fatigue du voyage et de la saleté du ménage. Et ensuite, je paresserai tout mon soûl... !'
Fermement décidée, elle se releva et repartit d'un bon pas vers le puits.
C'est alors qu'elle entendit des rires étouffés.
« Regardez-moi ça, l'amatrice qui se donne du mal. »
« Elle a beau s'agiter, c'est nous qu'on choisira comme femmes de chambre de Son Altesse l'épouse du prince héritier. »
Apparemment, plusieurs jeunes filles bavardaient près du puits, juste après l'angle.
« Hé, tu écoutes ? Tu peux te démener tant que tu veux, ça ne sert à rien ! »
« Ah... ! »
Après un faible cri, il y eut le bruit de quelque chose qui tombait. Surprise, Rishe courut vers le puits.
Elle y trouva une jeune fille effondrée par terre, entourée de quatre autres.
« Vous allez bien ?! »
Rishe se précipita vers elle et l'aida à se relever. C'était une jolie jeune fille aux cheveux d'un blond pâle et aux grands yeux. Elle était couverte de boue après sa chute, mais elle portait la livrée des femmes de chambre.
De leur côté, les jeunes filles qui fronçaient les sourcils en voyant Rishe portaient la même livrée : une robe simple, commode pour travailler, avec un tablier blanc.
« Quoi ? Toi aussi, t'es une nouvelle ? »
L'une d'elles avait lâché cela en regardant Rishe.
Ce n'était pas un uniforme de femme de chambre, mais Rishe portait pour l'heure une robe sans ornements. Elle avait noué ses cheveux couleur corail pour qu'ils ne la gênent pas et, surtout, le grand ménage l'avait salie de la tête aux pieds.
'Si je dis la vérité ici, l'affaire risque de prendre des proportions.'
Comme elle hésitait sur ses mots, la femme de chambre n'en fut que plus agacée.
« Pourquoi tu ne dis rien ? On rassemble des nouvelles parce qu'il va falloir des femmes de chambre pour Son Altesse l'épouse du prince héritier, et tu t'es glissée dans le lot, c'est ça ? Avec tes jolies mains, on voit bien que tu n'as jamais lavé un sol ni touché à l'eau de ta vie. »
« Ha ha, mais pas de chance ! Celles qui deviendront femmes de chambre du palais annexe et qui travailleront auprès de messire Arnold, c'est nous, qui servons déjà dans ce château depuis trois ans. »
« Excusez-moi, vous pouvez vous lever ? Vous n'êtes pas blessée... on dirait que non. »
« Hé, écoute quand on te parle ! »
Rishe s'occupait de la jeune fille tombée quand l'une des femmes de chambre lui cria dessus. Cette rousse devait être la meneuse du groupe.
« Tu ne serais pas un peu insolente, depuis tout à l'heure ? Si tu comptes vraiment devenir femme de chambre, tu ferais bien d'apprendre à respecter tes aînées. Remarque, je doute que des filles aussi incapables que vous tiennent longtemps comme femmes de chambre dans ce château, hein ? »
Mais autre chose préoccupait Rishe.
La rousse tenait dans ses bras un grand rideau. Il portait de légères traces de saleté : ce ne pouvait pas être un rideau déjà lavé.
Rishe fixa les mains de la jeune fille, et la rousse, allez savoir pourquoi, eut un mouvement de recul.
« Q-quoi... ? »
« Euh. Pour le rideau, vous feriez mieux de ne pas le laver maintenant. »
« Hein ? »
À ces mots, la femme de chambre la foudroya du regard.
« Tu veux dire qu'il ne séchera pas si je le lave après midi ? Pff, tu n'y connais vraiment rien ! Au printemps, les jours sont longs, et aujourd'hui il fait presque chaud. Alors largement... »
« Tout à l'heure, il va sans doute pleuvoir un peu. »
À ces mots, les jeunes filles échangèrent un regard.
« Qu'est-ce qui te permet d'être aussi sûre ? »
« Ce sont des nuages de ce genre-là, et les papillons et les abeilles volaient bas. Si vous lavez une grosse pièce maintenant, vous aurez plus de travail au bout du compte. »
« Qu... »
En l'entendant, une autre femme de chambre murmura à voix basse :
« ... C'est Diana qui disait : "Si on se charge les premières de laver les grosses pièces comme ça, on sera bien notées et on sera attachées à Son Altesse l'épouse du prince héritier"... »
« T-tu veux dire que c'est ma faute ?! »
La rousse qu'on appelait Diana devint écarlate de colère.
« Il n'y a aucune chance qu'une amatrice pareille ait raison, il va faire beau toute la journée, c'est évident ! Allez, on file au lavoir ! »
Diana s'éloigna, furieuse, et les autres femmes de chambre la suivirent. Rishe soupira et se tourna vers la jeune fille blonde qu'elle avait aidée à se relever.
« Ça va ? Vous avez mal quelque part ? »
« ... Non, nulle part. Merci... beaucoup... »
La jeune fille laissa errer son regard comme si elle cherchait ses mots, puis s'inclina vivement.
« Je m'appelle... Else. Que vous m'ayez aidée... ça m'a fait plaisir. »
En se redressant, la jeune fille n'affichait presque aucune expression.
Mais sa révérence soignée et la peine qu'elle se donnait pour choisir ses mots trahissaient sa sincérité.
Rishe sourit et secoua la tête.
« Ne vous en faites pas. Mais vous voilà toute salie. »
« Ah... »
Else baissa les yeux. Son visage restait inexpressif, mais elle avait l'air terriblement triste.
« Alors qu'on venait de me la fournir... »
« Si vous l'enlevez tout de suite pour la laver, ça ira. Même s'il va pleuvoir, le tissu de cette robe sèche vite. Mettez une bonne dose de savon et, au lieu de frotter à la main, grattez la boue avec une brosse : elle devrait partir. »
« Une brosse ? »
« La boue part mal parce que la terre s'enfonce au cœur des fils. Pour l'en déloger, rien ne vaut une brosse. »
Dans sa vie de femme de chambre, les jeunes fils de la maison, de vrais garnements, se roulaient dans le jardin en jouant, et Rishe avait fait toutes sortes d'essais. Même des chaussettes couvertes de boue, qu'ils avaient cachées plusieurs jours de peur d'être grondés, finissaient par s'en tirer à force de brosse et de patience.
« Vous êtes... »
Else cligna des yeux, puis dévisagea Rishe.
« ... En réalité, vous êtes déjà nommée femme de chambre de Son Altesse l'épouse du prince héritier, n'est-ce pas ? »
Ne sachant que répondre, Rishe détourna doucement les yeux.
