Sur le chemin du retour.
Après m'avoir portée jusqu'à la voiture, Rias était aussitôt monté sur son propre cheval.
Il adore les chevaux, ou quoi ?
Aidan, sans doute fatigué, dormait dans les bras de la nourrice.
Je me ressaisis.
Bon. C'est maintenant que tout se joue.
J'étais si tendue que j'avais les muscles crispés.
Le retour prenait une heure, lui aussi.
J'avais retenu la route à l'aller, je savais à peu près où nous en étions.
Nous avions déjà passé la moitié.
Le temple se trouvant à la sortie de la ville, la voiture faisait le tour en longeant les remparts.
Je ne savais pas si Rias nous suivait encore, mais dans le roman aussi, il s'éloignait en cours de route : il n'était peut-être déjà plus là.
En revanche, j'avais posté des chevaliers autant que j'avais pu.
Dix en tout encerclaient la voiture.
En vérité, j'aurais voulu en emmener une cinquantaine, mais pour déplacer plus de dix chevaliers, il fallait apparemment remplir tout un tas de déclarations compliquées. Bon, c'est vrai, c'est une force armée.
Aidan dormait toujours.
Si seulement nous pouvions rentrer ainsi, sans incident…
Soudain, la voiture s'arrêta dans un choc violent.
Ça y est !?
Un cor d'alarme retentit. C'était celui que j'avais confié aux chevaliers pour qu'ils sonnent en cas d'attaque. Un chevalier qui suivait un peu à l'écart lança son cheval au galop pour aller chercher des renforts au manoir.
Je ne pensais pas que cela suffirait, mais bon.
« Sire Orencia, Aidan. »
« À vos ordres. »
Sire Orencia prit Aidan des bras de la nourrice, qui tremblait. Puis il jeta un œil par la fenêtre.
« Alors ? »
« Les ennemis sont… à peu près aussi nombreux que nous, peut-être un peu plus. Des brigands, je pense, mais plutôt aguerris. »
Si la situation tournait mal, il faudrait qu'il parte au galop sans attendre.
« Je n'y connais rien aux combats, je vous laisse juger. Ce qui doit passer en priorité, vous le savez : je vous l'ai dit. »
Sire Orencia fit une mine sombre.
La même que lorsque je lui en avais parlé.
« Je protégerai aussi Madame. »
Quand il m'avait dit cela, j'avais insisté :
« D'autres chevaliers me protégeront. Cette fois, c'est vous que j'ai choisi comme chevalier d'Aidan. Vous comprenez ce que cela veut dire, n'est-ce pas ? »
Il avait acquiescé fermement, alors il devait avoir bien compris ce que je voulais dire.
« Cela prend plus de temps que prévu. »
À ces mots de sire Orencia, je déglutis.
« Et mon mari, au fait ? »
« … Il ne semble pas être là. »
Ah. D'accord.
« Nourrice. Attachez solidement Aidan à sire Orencia. »
« O-oui. »
La nourrice ficela Aidan avec la cordelette qu'elle avait préparée.
Il lui fallait au moins une main libre pour tirer l'épée. Je lui avais même fait répéter l'exercice plusieurs fois, avec un poids.
« Dire que les craintes de Madame se réalisent… »
« Ha ha. Comme vous dites. C'est bien dommage. Comme prévu, je compte sur vous. »
« À vos ordres. Il arrivera sain et sauf, je vous le garantis. Et vous aussi, Madame. »
J'acquiesçai lentement.
Sire Orencia guetta le bon moment et sortit de la voiture. Par la fenêtre, je le vis monter sur le cheval qui l'attendait.
J'avais aussi réuni des chevaliers d'escorte aguerris : les assaillants ne faisaient pas la loi. Il devrait pouvoir s'enfuir, d'une façon ou d'une autre.
Boum. Je sentis un choc.
Aussitôt, une odeur de brûlé.
Le feu.
« Nourrice ! On sort ! »
« M-mais dehors, c'est dangereux… »
« Ça vaut mieux que de mourir brûlées vives. »
Une fois dehors, je m'éloignai le plus possible de la voiture en flammes, en me tenant baissée.
Les chevaliers, voyant que j'étais sortie, nous entourèrent pour nous protéger, mais… quelle odeur atroce.
Le fracas du métal, les cris de rage, des choses qui s'écroulent, la poussière.
« Madame, par ici… ! »
Je suivis le chevalier là où il me guidait, les jambes s'emmêlant.
Devant moi, des chevaliers se tenaient en rang.
Leurs uniformes blancs étaient tachés de sang par endroits.
Pas le temps de réfléchir.
Je levai la main et les soignai l'un après l'autre. Je ne sers à rien au combat, alors je dois au moins faire ça.
« Madame, non, vous ne devez pas, pas pour nous… »
« Comme ça, vous pouvez encore vous battre, non ? Je compte sur vous. Je vous en prie. »
Ce sont pourtant les chevaliers des Pencilnia. Ils devraient être redoutables. Et ils peinaient plus que prévu.
À force d'utiliser mon pouvoir de guérison, la tête me tournait.
Aïe, ça sent mauvais.
« Madame ! Ah, tenez bon ! »
Je perdais connaissance.
J'entendis le bruit de nombreux sabots.
Les renforts étaient-ils arrivés ?
Plus vite que je ne l'aurais cru…
Je m'évanouis, apparemment.
Quand je repris mes esprits, quelqu'un me transportait, à cheval.
« Ha… ! »
Je voulus me redresser d'un bond, mais une main me retint fermement par la taille.
« C'est dangereux. Patientez, je vous prie. »
Oh là là, ça secoue. Je faillis me mordre la langue et serrai les dents.
Comme on me tenait solidement, je gardais à peu près l'équilibre, mais ça secouait, ça secouait.
Je m'agrippai désespérément.
Par chance, cela ne dura pas très longtemps, et le cheval s'arrêta.
Je n'avais plus de forces et restais cramponnée ; la personne mit pied à terre avec adresse, sans me lâcher.
C'était Rias.
Il se mit en marche en me portant dans ses bras.
Le manoir. Soulagée de retrouver un paysage familier, je me détendis d'un coup.
« Je… je me suis évanouie. Ah ! C'est vrai, et Aidan ? »
« Il va bien. Un chevalier l'a ramené au galop ; quand j'ai appris ce qui s'était passé, je suis venu vous chercher. »
Ouf…
Donc le chevalier avait retrouvé Rias, déjà rentré avant nous.
Il était rentré tranquillement, en abandonnant sa femme et son enfant, cet homme.
« C'est cruel. »
Mon regard croisa celui de Rias.
« Nous laisser derrière vous. »
À cause de ça, on en a vu de toutes les couleurs. Et ça se fait appeler l'Épée du royaume. Ça ne sert à rien si on ne protège pas sa femme et son enfant.
Rias se figea et s'arrêta net.
Même son expression s'était figée.
Hein, quoi ? Je me plains un peu, ce n'est pas une raison pour se pétrifier comme ça.
« Rias… ? »
Et s'il me lâchait par terre, de colère ?
Quand je l'appelai timidement, Rias resserra ses bras autour de moi. Puis il se remit en marche.
Il m'emmena tout droit dans une pièce et me déposa sur un canapé.
Si on m'avait demandé de marcher, mes jambes ne m'auraient sans doute pas portée : tant mieux.
Après m'avoir déposée, Rias resta agenouillé devant moi.
« Quoi que vous me disiez, je le mérite. Je vous en supplie, accordez-moi votre pardon. »
« Hein ? »
« Une telle faute… Tout est de ma faute. »
Il s'excusait. Son visage faisait peur, mais si ses traits étaient si raides, c'était peut-être parce qu'il avait des remords.
C'est vrai. Il a sa bonne part de responsabilité, à mon avis.
Mais honnêtement, à ce moment-là, j'avais d'autres soucis.
Le cheval m'avait donné le mal des transports, peut-être : tout tournait dans ma tête. J'avais plein d'inquiétudes, mais j'avais la tête lourde, la nausée, j'étais à bout.
« Mmh… »
Prise de nausée, je portai la main à ma bouche.
« Madame !! »
Meia accourut, me regarda et poussa un petit cri.
C'est si terrible que ça ?
« C'est… c'est trop, Monsieur… »
Elle soutint mon épaule qui menaçait de s'effondrer. Son corps tout rond me rassura un peu.
« Madame tenait à peine debout… ! Et vous, vous… Oh, oh… »
Meia pleurait tellement que je dus forcer ma voix.
« Meia, ne pleure pas. »
« Je vais me retirer. »
Hein, il s'en va déjà ?
Pendant que je restais stupéfaite, Rias se releva d'un mouvement fluide et me salua d'une révérence impeccable.
« Vous ne voulez sans doute plus voir mon visage. »
Sur ces mots, il sortit pour de bon.
Hein, c'était quoi, ça ?
Une pique ? Il était sérieux ?
« Ah, je n'en peux plus. »
Trop épuisant.
Je m'allongeai sur le canapé, tout simplement.
