Le baptême d'Aidan eut lieu quand il avait onze mois.
Juste avant son premier anniversaire.
Le roman n'expliquait pas pourquoi on avait attendu si longtemps.
Pourtant, la coutume veut qu'on baptise un enfant vers son centième jour.
Attendait-on que Cynthia se rétablisse, ou bien Cynthia rechignait-elle à y aller, tout simplement ?
Quoi qu'il en soit, dès qu'Aidan eut reçu le baptême au temple, Cynthia rentra la première.
Rias, resté sur place, voulut ramener Aidan au manoir.
Comme Aidan ne cessait de pleurer, Rias ne monta pas non plus dans la voiture.
Il partit à cheval, comme pour l'éviter, et fit route à part à partir d'un certain point.
C'est alors que la voiture fut attaquée par des gens qui convoitaient le pouvoir de lumière. En voyant les yeux bruns d'Aidan, les brigands, furieux d'être déçus, tuèrent la nourrice par dépit.
Aidan n'avait même pas un an, et pourtant ce souvenir resta gravé en lui avec netteté.
Au moment où on allait le jeter au loin, des chevaliers accoururent enfin et le mirent à l'abri, mais la blessure de son cœur dut être profonde.
« Mon plus vieux souvenir, c'est le cadavre couvert de sang, étendu devant moi, de celle que je croyais être ma mère. »
Voilà comment s'ouvre le roman.
Non mais, c'est sombre.
Pourquoi elle m'avait prêté une histoire aussi sombre, cette gamine ?
Bref.
L'attribut de lumière est vraiment rare, et il confère un pouvoir de guérison sans commune mesure avec celui des guérisseurs. Il n'en existe qu'un ou deux par génération.
C'est justement pour cela que la résidence ducale des Pencilnia est gardée par deux ou trois rangées de chevaliers.
Honte à moi, mais depuis sa naissance, Cynthia n'est jamais allée nulle part ailleurs qu'au temple, pas même en ville.
Dès l'enfance, on lui avait appris que le monde extérieur grouillait de gens qui en voulaient à sa vie, et comme elle ne manquait de rien, elle n'avait jamais ressenti le besoin de sortir.
« Le baptême... »
En entendant ce mot que j'avais murmuré, Meia me prit doucement la main pour me réconforter.
« Le jeune maître n'a encore que neuf mois. Il reste trois mois. »
Qu'est-ce qu'elle croyait que je redoutais ?
Elle savait pourtant que j'adorais Aidan.
Craignait-elle que mes forces ne tiennent pas ?
Ou alors... Le baptême fait office de présentation au monde. Tout le monde apprendrait qu'Aidan avait l'attribut de terre et non celui de lumière, c'était peut-être ça.
Ou bien encore, s'inquiétait-elle de me voir sortir avec Rias ?
« Et toi, Meia, qu'est-ce qui t'inquiète ? »
« Moi, je ne m'inquiète que de la santé de Madame, rien d'autre. »
Elle l'avait dit si catégoriquement que je ne pus retenir un petit rire.
« Tout va bien, merci. »
« Vraiment ? Pourtant, chaque fois que Madame a vu Monsieur... »
C'est vrai. Après avoir vu Rias, Cynthia se déchaînait. Chaque fois qu'il venait dans sa chambre, tout ce qui s'y trouvait finissait cassé ou déchiré.
Je n'ai pas cette énergie, et voir son visage ne me donne pas spécialement envie de le rejeter.
De la colère, oui, j'en ai ressenti.
Avec un mari aussi nul, c'est normal, non ?
Mais... on ne change pas de mari. Et puis il est beau.
Je ne savais pas qu'un homme aussi beau pouvait exister en ce monde...
Non, non, non. Qu'est-ce que je raconte ?
Je secouai vigoureusement la tête, et Meia se pencha de nouveau vers moi, l'air inquiet.
Pourquoi Cynthia avait-elle rejeté Rias à ce point ?
Voulait-elle simplement quelqu'un sur qui déverser sa colère ?
La mère de Cynthia était morte à la naissance de son petit frère. Cynthia avait cinq ans.
Meia est donc un peu comme une mère de substitution.
« Tout va bien, Meia. Il faut que je reprenne assez de forces pour aller au baptême. »
« Oui, Madame. »
Si seulement je pouvais utiliser le pouvoir de lumière sur moi-même.
Quand on se soigne avec le pouvoir de lumière, on perd autant de forces que la quantité de pouvoir employée. Ce n'est pas impossible, mais c'est terriblement inefficace. Au bout du compte, on récupère autant que sans.
Personne ne fait ça, normalement.
« Et si j'essayais ce remède douteux ? »
On me servait à chaque repas un remède réputé fortifiant.
Il avait la couleur d'une boue couverte de mousse. Ça n'avait rien d'une boisson pour êtres humains, et la seule fois où j'y avais goûté du bout de la langue, j'avais failli en mourir tant c'était infect : depuis, je n'y avais plus touché.
On ne mettrait tout de même pas de poison dans le verre d'une duchesse aussi étroitement protégée.
« Ce serait une excellente idée. C'est un remède mystérieux que même Sa Majesté a du mal à se procurer. »
Plus j'en entends parler, plus c'est louche.
« Pour commencer, il faut que je puisse rester assise toute une journée. La cérémonie du baptême est longue. »
« Oui, Madame. »
Pour élaborer un plan, encore faut-il être en bonne santé.
Ce jour-là commença mon mois intensif de remise en forme.
Finalement, à attendre l'autorisation du médecin, Aidan atteignit ses onze mois.
J'aurais voulu avancer la date autant que possible pour changer le calendrier. Tant pis.
Grâce au remède douteux, je me rétablis assez pour me promener dans le jardin dans la journée.
Le soir, j'étais encore épuisée et j'avais parfois de la fièvre, mais c'était déjà un immense progrès.
Je n'avais mal nulle part.
La santé, c'est merveilleux. Vive la jeunesse.
« Aidan, viens par ici ! »
Quand je l'appelai dans le jardin, Aidan, qui tripotait la terre, se retourna.
Figurez-vous qu'Aidan savait déjà marcher. Ou plutôt, pour être exacte, trottiner.
Courir avant un an ? m'étais-je étonnée, mais il paraît que, chez les Pencilnia, les muscles se développent tôt depuis des générations.
C'est vrai qu'Aidan était toujours aussi potelé, mais j'avais l'impression que des muscles commençaient à se former là-dessous.
Ça me rendait un peu triste. Il grandit si vite.
Une fois lancé, plus personne ne pouvait arrêter Aidan. Il était bien plus rapide que je ne l'aurais cru et courait partout au gré de sa curiosité.
« Mm ! ... Mm. »
Aidan me tendit son poing fermé. Je le recueillis dans ma paume : une fleur, un caillou et... un insecte.
« Hiii... Me-merci. »
À ces mots, Aidan s'inclina profondément.
Chaque fois qu'on lui dit merci, en toute circonstance, il s'incline. Trop mignon.
C'est moi qui lui ai appris ça. Par habitude, pendant qu'on jouait à se passer des objets.
Meia en était devenue toute pâle. Une duchesse et son fils qui s'inclinent, quelle idée !
C'est pourtant adorable.
Je caressai le visage satisfait d'Aidan.
« Aidanou, demain, on sort avec maman. »
« Bou, bou. »
« Tu veux dire "vroum vroum" ? Oui, en voiture. Ça fait cata-clop, cata-clop, plutôt. »
« Non ! »
« Comment ça, non ? On y va, mon cœur. »
Je roulai la fleur qu'il m'avait donnée pour en faire une bague.
« Non ! »
« On y va ensemble, d'accord ? Tiens, une bague. »
Je la passai à son petit doigt potelé.
La petite fleur blanche à son doigt l'absorba tout entier. J'en profitai pour jeter discrètement l'insecte.
« Papa vient aussi, tu sais. »
Je lui caressai la tête, et ses cheveux doux de bébé glissèrent sous ma main.
Le calme habituel... Au loin, j'aperçus une voiture et des gens que je ne connaissais pas.
Le cortège de Rias était rentré au manoir ce jour-là, en prévision du lendemain.
Il revenait pour la première fois depuis trois mois.
Même quand il rentrait, nos chambres étaient éloignées et nous ne nous croisions presque jamais.
Surtout, il ne venait même pas voir Aidan.
Une séparation de corps en bonne et due forme.
C'est un dossier de divorce, ça.
Je poussai un grand soupir.
« Haaa. »
Aidan m'imita en soufflant.
« Non, non, il ne faut pas. Le bonheur va s'envoler. Inspire, inspire ! »
« Sssss... »
Il était si mignon à inspirer pour m'imiter que je le serrai fort contre moi au beau milieu.
Le lendemain.
Cynthia, Aidan et la nourrice prirent place dans la voiture.
Meia restait au manoir ce jour-là, car j'avais fait asseoir un chevalier à côté de la nourrice. C'était une voiture à quatre places.
Et puis, en cas de coup dur, Meia ne pourrait sûrement pas bouger. Elle se plaignait du dos ces derniers temps. Cela dit, je ne suis pas certaine de pouvoir courir, moi non plus.
En réalité, c'est Rias qui aurait dû occuper cette place. Mais quand Cynthia sortit, il était déjà en selle.
Rapide. Il est si pressé d'y aller ? Un gamin qui trépigne avant la sortie scolaire ?
« Hah. »
Un rire sec m'échappa. Nos regards se croisèrent un instant, mais il détourna aussitôt les yeux.
Rias. Un homme qui n'a rien de bien, à part son visage.
Après l'avoir copieusement insulté en pensée, je me repris, et nous montâmes dans la voiture.
Pour ce jour-là, j'avais longuement réfléchi à la composition de l'escorte.
« Je compte sur vous aujourd'hui, Sire Orencia. »
« À vos ordres. Dussé-je y laisser la vie. »
Il avait répondu la main sur le cœur. Je trouvai cela exagéré, avant de me dire que ce ne l'était peut-être pas tant que ça.
J'avais demandé à Sire Orencia, en cas de danger, de prendre Aidan dans ses bras et de s'enfuir, quoi qu'il arrive et avant toute chose.
Je ne l'avais pas choisi pour son habileté à l'épée. Je l'avais repéré pour ses jambes, à le voir traverser le terrain d'entraînement au pas de course, chargé de poids. Enfin, bon, il doit bien manier l'épée, lui aussi.
Il fait partie de l'ordre de chevalerie des Pencilnia, réputé si difficile à intégrer.
Et puis, Aidan s'était relativement attaché à lui.
Pour cela, depuis environ un mois, je lui avais demandé d'assurer en priorité la garde à proximité. Il lui arrivait même de jouer avec Aidan, à ma demande.
« Ma, ma. »
« Oui, viens là. C'est dangereux, alors on reste assis, d'accord ? »
Je le berçais sur mes genoux quand la voiture se mit en route.
Ça secouait pas mal. Au moindre relâchement, j'allais me mordre la langue.
« Il reste combien de temps, à votre avis ? »
« Madame... Cela ne fait que cinq minutes. Il faut près d'une heure pour atteindre le temple. »
Une heure. Mon postérieur allait en sortir dans un état épouvantable.
Une heure plus tard.
À notre arrivée au temple, une rangée de prêtres nous accueillit.
Rias et moi marchions devant, suivis de la nourrice qui portait Aidan.
Avec Rias, il pleure, et moi, je n'ai pas la force de le porter en marchant.
Pour un événement aussi mémorable, l'équivalent d'une présentation au sanctuaire... Pardon, Aidan.
Une fois entrés dans le temple de marbre, je découvris un édifice semblable à une église. Des vitraux, une statue de déesse.
Le grand prêtre nous attendait à la chaire.
« Membres de la famille ducale des Pencilnia. En ce jour faste, c'est une joie pour moi d'avoir l'honneur de célébrer la naissance de votre fils. »
La voix posée du grand prêtre résonna.
On pouvait rester assis pendant toute la cérémonie. Elle fut longue, mais je tins bon, tant bien que mal.
Dans les bras de la nourrice, Aidan fut lui aussi très sage.
D'ordinaire, on enchaîne avec un repas, une grande fête ou une réception de présentation, mais c'était évidemment impossible, si bien que nous rentrâmes directement.
Sur le chemin entre la sortie du temple et la voiture, je croisai le regard de nobles venus au temple.
J'en reconnus quelques-uns. Avant mon mariage, je fréquentais tout de même un peu les mondanités.
« ... Roux. »
« Et les yeux... ? Ah, je les ai vus, bruns. »
« Ce n'était donc pas la lumière... »
Ces paroles m'effleurèrent les oreilles.
J'en fus surprise.
Qu'il suscite un tel intérêt, parce que c'était mon enfant...
Bah, qu'ils disent ce qu'ils veulent.
« C'est la nourrice qui le porte. »
« Forcément, vu ce que la princesse pensait du duc, hein. »
« Et si en plus il ressemble au duc... elle ne doit pas avoir l'esprit tranquille. »
Je m'arrêtai net et me tournai vers les voix.
C'était un groupe, impossible de savoir qui avait parlé.
Ça se parle aussi fort que ça, exprès pour être entendu ?
« Qu'y a-t-il ? »
Comme je m'étais arrêtée, Rias, qui avait fait quelques pas de plus, se retourna.
« Vous n'avez pas entendu ? »
« ... Je pense que vous feriez mieux d'ignorer les mauvaises langues. »
Il le disait comme si c'était chose courante.
Mais ce genre de ragots finit un jour par arriver aux oreilles des enfants.
Qu'on lui dise que ses parents s'entendent mal, ou qu'il n'était pas désiré, et il en sera profondément blessé, non ?
« Moi, je l'ai trouvé déplaisant. Pas vous ? »
« Souhaitez-vous que j'aille punir ceux qui ont parlé ? »
Il le dit sur le ton de quelqu'un qui obéirait sur un simple ordre. On aurait vraiment dit un simple vassal.
Quand je les regardais, tous les nobles détournaient les yeux.
Mais dès que je détournais les miens, je sentais qu'ils me dévisageaient sans vergogne.
J'avais bien des choses à dire, mais nous disputer ici n'aurait fait que leur offrir un bon sujet de ragots.
La fatigue aidant, j'eus un vertige. Ma tête était lourde, et quand je la pris dans ma main, Rias s'approcha d'un pas.
« Vous êtes bien pâle. Dois-je appeler un chevalier ? »
« Pourquoi un chevalier ? »
« Pour vous porter. »
Le visage un peu crispé de Rias. Les regards inquisiteurs des nobles alentour.
« Ne pourriez-vous pas me soutenir vous-même ? »
« Pardon... ? »
Fait rare, Rias parut décontenancé.
« Je peux... toucher votre corps ? »
« Faut-il une permission pour toucher le corps de sa propre épouse ? »
En le disant, je me rappelai toutes les paroles que j'avais lancées à Rias.
« Ne me touche pas, c'est répugnant. Pose un seul doigt sur moi, et je me tranche la langue ! »
C'était ce genre de chose que je disais.
« Ah, oui. Pardon. C'est moi qui l'ai dit. »
D'ailleurs, chez les nobles, c'est le mari qui escorte sa femme quand ils marchent. Qu'elle ne pose même pas la main sur le bras de son mari, c'était inconcevable. Il n'y avait pas de bonne entente qui tienne.
Une partie de la faute m'en revenait aussi.
« Je retire ce que j'ai dit autrefois. Excusez-moi, mais pourriez-vous me prêter votre bras ? J'ai déjà du mal à marcher. »
Rias se figea un instant.
Se disait-il qu'il était un peu tard ?
Je l'avais rejeté si longtemps.
Comme Rias s'approchait enfin, je tendis la main... mais il ne la prit pas.
À la place, il me souleva doucement dans ses bras.
« Kyaa !? »
La surprise m'arracha un cri bizarre.
Il m'avait... prise dans ses bras. Comme une princesse, tout simplement.
« Euh, c'est que... »
« Vous m'avez dit que je pouvais vous toucher. »
« Ah, non, enfin, ça... »
« Vous semblez sur le point de vous évanouir. Je vous porte jusqu'à la voiture. »
Ainsi tenue dans ses bras, son visage était tout près. Sa voix grave résonnait à travers mon corps.
Et il me portait si facilement.
Gênée, je me couvris le visage.
« Je dois être lourde. Il suffisait de me soutenir... »
« Non. Vous êtes légère comme une plume. »
Il marchait d'un bon pas, c'est vrai.
Mais une plume, quand même.
« Est-ce insupportable au point de vous cacher le visage ? Ce sera bientôt fini. »
Insupportable... ? C'était gênant, mais pas au point d'être insupportable.
Je levai discrètement les yeux vers lui... Il est beau.
Aidan deviendra-t-il un homme comme lui en grandissant ?
Et avec ce visage, il m'appellera « Mère »...
Ça me plaît.
J'ai déjà trop hâte.
Tout en pensant à cela, ma tension retomba, et quand je me laissai aller contre sa large poitrine, je trouvai la position plus confortable que prévu.
