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Chapitre 4

Chapitre 4 — Rias

7 octobre 2026 ~12 min · 2 247 mots

Aidan devenait de plus en plus actif : il rampait désormais dans tous les sens à travers la chambre.

Il se déplaçait à plat ventre. Comme les servantes faisaient briller le sol tous les jours, ce n'était pas bien grave.

Il essayait sans doute de se mettre debout, car il s'agrippait à tout et tirait dessus, si bien que je ne vivais plus.

Au bout du compte, ma chambre était devenue une pièce où il n'y avait plus rien, à part le lit.

À l'endroit où se trouvaient autrefois la table et les chaises, on avait étendu un énorme coussin moelleux, et c'est là que je passais mes journées.

Aidan rampait partout.

Peut-être parce que le sol était bien lisse, sa reptation avait évolué jusqu'à atteindre une vitesse que même moi, je n'arrivais plus à suivre.

Était-ce parce que c'était un garçon ? Il remuait bras et jambes à une vitesse folle. J'appelais ça la course du lézard.

Mais, chose incroyable, il s'était mis à revenir vers moi.

Quand il était lassé de jouer avec ses jouets.

Quand un grand bruit le faisait sursauter.

Il se servait de moi comme d'une base de repli : il partait en voyage, puis revenait.

Ses cheveux roux avaient poussé, eux aussi, et ils se balançaient doucement.

Ah, tout en lui était adorable.

« Aïdou. »

Quand je l'appelais, Aidan me jetait un petit coup d'œil. S'il était de bonne humeur, il lui arrivait même de revenir.

« A, beu, beuaaa. »

Aidan se mit à chanter.

En l'écoutant, je me laissai gagner par la somnolence et m'adossai au coussin.

Soudain, j'eus l'impression que quelqu'un m'effleurait la joue, et j'ouvris les yeux.

« Mm... Aidan ? »

Aidan dormait à mes pieds, agrippé à moi.

Oh là là, il avait dessiné une carte des continents en bave sur ma robe.

Une ombre se dressa d'un coup au-dessus de moi, et je levai les yeux, saisie.

Quelqu'un se tenait à côté de moi sans que je m'en sois aperçue.

Trop près pour un chevalier. Un homme adulte.

Par réflexe, je serrai Aidan contre moi et levai les yeux... Ah, c'est lui. Je baissai la garde.

Des cheveux d'un rouge éclatant, à vous réveiller d'un coup, et un visage d'une régularité effrayante.

Mon mari.

Il figurait dans mes souvenirs, mais ce visage, vu en vrai... Non, quelle puissance de destruction.

« ... »

Et en plus, il restait impassible et ne disait rien.

Rias Pencilnia.

Le chef de la maison ducale Pencilnia, qu'on surnommait « l'Épée du royaume ».

Une lignée qui maniait de génération en génération l'élément terre, aux capacités physiques remarquables, et qui servait comme chevaliers.

Rias ne faisait pas exception : grâce à un physique et à des capacités hors du commun, il occupait toujours le poste de commandant des chevaliers. On disait aussi que sa réserve de mana était la plus grande de toute l'histoire de sa famille, et qu'il n'avait jamais connu la défaite.

Il avait été nommé commandant des chevaliers à vingt-cinq ans, pour ses exploits lors de la dernière guerre. Il avait alors aussitôt épousé la première princesse, Cynthia, et à vingt-six ans à peine, il menait de front le titre de duc et la charge de commandant des chevaliers.

Tout le monde savait que ses relations avec la princesse étaient glaciales, mais il ne semblait pas pour autant avoir pris une autre femme.

« Si vous dormez dans un endroit pareil, vous allez prendre froid. »

Il avait enfin ouvert la bouche.

C'étaient pourtant des paroles pleines de sollicitude ; pourquoi sonnaient-elles si froides dans sa bouche ?

Était-ce à cause de ses yeux glacés ? Contrairement aux doux yeux couleur café au lait d'Aidan, les siens étaient d'un brun foncé. Une couleur profonde, où ne semblait loger aucune émotion, et qui paraissait terriblement froide.

« Euh, je... »

Bon retour ? Ça faisait longtemps ? Qu'étais-je censée dire ?

« Altesse royale, comment vous portez-vous ? »

Quelle façon distante de demander. À sa femme, « Altesse royale » ? Et en plus, il se tenait dans la posture d'un vassal.

Une défense de forteresse, une attitude purement administrative.

Était-ce cette attitude qui le rendait si froid ?

Ou bien était-ce de la nervosité que je sentais ?

« Ah... »

Une minute. Comment l'appeler ? « Chéri » ? « Monsieur » ? Non, même dans ma vie antérieure, je n'avais jamais prononcé ce genre de réplique.

Je fouillai mes souvenirs pour retrouver comment je l'appelais jusqu'ici... Toi, sauvage, bête brute... Oui, non, ça ne va pas.

Rias baissa les yeux et fixa longuement Aidan.

« Cet enfant est... »

Oui, cet enfant est le vôtre. Il est mignon, n'est-ce pas ?

« Je l'ai appelé Aidan. »

« Je vois. »

« C'est votre fils. »

« Je le sais. »

À l'entendre parler ainsi, j'eus envie de lui lancer : c'est le fils que vous avez laissé à l'abandon. Mais je ravalai mes mots.

« Brun... »

La couleur des yeux reflète souvent la magie.

Peut-être avait-il cru qu'Aidan manierait lui aussi la terre. Il avait épousé Cynthia dans l'espoir d'avoir un enfant de l'élément lumière, et voilà qu'était né un enfant de la terre. C'est ce que tout le monde croyait, mais Aidan pouvait manier la terre comme la lumière.

Même si on ne le découvrirait qu'une bonne dizaine d'années plus tard.

Si Aidan était né avec des yeux d'or, son père l'aurait-il davantage chéri ?

Non, non, non. Ça n'a rien à voir.

Et puis, la couleur des yeux ? C'est tout ce qu'il trouve à dire ?

Pas de « qu'il est mignon » ou de « qu'il a grandi » ?

« Vous êtes venu voir Aidan ? »

« Sa Majesté m'a demandé quel genre d'enfant c'était. »

« Mon père ? »

C'est vrai, je ne lui avais même pas montré son petit-fils.

Dans mes souvenirs, mon père était un homme d'une douceur et d'une indulgence sans bornes envers Cynthia. Il l'avait toujours couverte d'affection.

Et pourtant, il lui avait soudain ordonné d'épouser Rias, puis avait obstinément refusé de l'écouter. Cynthia avait quitté le château en lui jetant qu'elle rompait tout lien avec lui.

« À partir d'aujourd'hui, vous n'êtes plus mon père, et je ne suis plus votre fille. Vous avez fait de moi un instrument. Vous n'aurez donc aucun regret ! »

... Cette réplique lancée en partant avait été leur dernière conversation de père à fille.

La Cynthia de mes souvenirs n'était faite que de colère et de tristesse, rien d'autre.

Quand même : l'enfant était né depuis neuf mois, et parce qu'il ne savait pas quoi répondre quand on lui demandait à quoi il ressemblait, il venait le voir ?

Je ne savais même pas par où commencer.

« Et donc, que comptez-vous lui rapporter ? »

« Que c'est un enfant en bonne santé. Et que ses yeux sont bruns. »

« ... Et alors ? »

« Comment ça, et alors... »

C'est comme ça, un père noble ?

Est-ce si difficile de se réjouir avec moi, de ressentir de l'amour ?

Rias réfléchit un moment, puis lâcha à mi-voix, les sourcils toujours froncés :

« Inutile de vous inquiéter : on m'a dit que l'accouchement avait été difficile. Même si ses yeux ne sont pas d'or, Sa Majesté ne vous demandera certainement pas de faire un deuxième enfant. »

J'en restai sans voix.

Qui lui a demandé ça ?

L'espace d'un instant, le visage de ma belle-mère dans ma vie antérieure me revint en mémoire.

Quand j'avais mis au monde ma fille aînée, elle m'avait dit : « Ah, une fille pour commencer, alors. »

Le lendemain de l'accouchement.

Elle n'avait sans doute pas de mauvaise intention. Une remarque en passant.

Encore heureux qu'elle n'ait pas ajouté « le prochain, ce sera un garçon » ? Non, non.

Ce souvenir m'était revenu malgré moi, et j'eus l'impression d'avoir lancé à Rias un regard chargé de colère.

Il dut l'interpréter à sa manière, car il détourna les yeux d'un geste habitué.

« Nbu, nha. »

Aidan me donnait des coups de tête en frottant son visage contre moi. Avait-il encore sommeil ?

« ... Prenez-le dans vos bras. »

« Qu... »

Qu'y a-t-il d'étonnant ?

« C'est votre fils. Regardez, il vous ressemble beaucoup. »

Comme je n'avais pas la force de le soulever, j'ouvris les mains pour le lui montrer.

Au bout d'un moment, Rias prit Aidan dans ses bras, avec mille précautions.

« Hh, hua, aaah. »

Aidan plissa aussitôt tout son visage, au bord des larmes.

Rias voulut précipitamment me le rendre, mais je n'allais certainement pas le reprendre.

En tant que père, il fallait absolument qu'il ait un contact avec lui.

Aidan se mit à hurler. Un volume sonore phénoménal.

« La, la nourrice... »

« Inutile. »

« Il pleure. »

« Et alors ? »

Il dut sentir la pression implacable de ma colère.

Il faisait des efforts désespérés pour ne pas lâcher Aidan, qui hurlait en se cambrant de tout son corps.

Il était complètement affolé.

Rien que sa façon de le tenir n'allait pas. Aidan devait être mal installé.

Non, même s'il avait été parfaitement installé, il n'aurait jamais accordé sa confiance à un inconnu qu'il voyait pour la première fois.

« Je vais appeler la nourrice. »

« À cette heure-ci, c'est moi qui m'occupe de lui. Pourquoi faudrait-il l'appeler ? »

« Il pleure. Ça ne vous fait pas pitié ? »

Bien sûr que si, il me fait pitié.

À cause d'une mère aussi maladive que moi, il avait grandi six mois sans connaître sa mère.

Et on l'élevait sans même qu'il connaisse le visage de son père.

Un bébé, ça pleure. À six mois.

Il commençait à bien exprimer ce qu'il voulait, ses réactions étaient excellentes, c'était merveilleux.

Dans ma vie antérieure.

Mon mari, rentré du travail, avait vu notre enfant hurler dans son lit à barreaux et m'avait dit :

« Dis, il pleure. Tu ne le consoles pas ? Le pauvre. »

« Le pauvre » : ces mots m'avaient piquée au vif, mais je devais me sentir un peu coupable de le laisser pleurer, alors j'avais commencé par me justifier.

« Le dîner, l'huile gicle, je ne peux pas lâcher la poêle maintenant. »

« Le dîner, ça peut attendre. Moi, je peux attendre, alors occupe-toi de lui d'abord. »

C'était quoi, ce ton faussement magnanime ? Et cette main posée sur les barreaux du lit, c'était de la décoration ?

« Je n'ai plus qu'à faire sauter ça et c'est fini. Prends-le dans tes bras, toi, Yû. »

Je l'avais porté sans arrêt, jusqu'à il y a deux minutes. Je l'avais porté en déjeunant, en faisant le ménage, en rentrant le linge, en faisant la vaisselle et en préparant le dîner. Je venais tout juste de le poser dans son lit pour la touche finale.

« Il ne sera pas content si c'est moi qui le prends. Avec moi, il ne s'arrêtera pas de pleurer. C'est sa maman qu'il veut. »

Là-dessus, j'avais éteint le feu. Puis j'étais allée tout droit coller mon poing dans la figure de mon mari.

... J'étais en post-partum, que voulez-vous. Je m'énervais pour un rien. Ça arrive, non ?

S'occuper d'un enfant, il n'y a que l'expérience qui compte.

Aidan pleurait de plus belle.

Depuis l'ombre de la porte, la nourrice nous observait. Je la retins d'un regard.

À force de pleurer, Aidan se mit à tousser.

Comme il avait la peau très blanche, son visage était devenu écarlate.

« Il, il faut un guérisseur... »

« Pour quoi faire ? »

« Il a l'air de tellement souffrir. »

« Essayez de le bercer avec tendresse. Et c'est encore mieux si vous lui parlez. »

« Vous... Votre cœur n'en souffre donc pas ? »

Bien sûr que si.

Rien qu'à entendre Aidan pleurer, j'avais l'impression qu'on me lacérait la poitrine.

Mais si vous ne le touchez pas, vous ne pouvez pas le sentir, n'est-ce pas ?

À quel point votre propre enfant est fragile, et précieux.

À voir Rias tenir Aidan dans ses bras, aucun doute qu'ils étaient père et fils. Et pourtant, quelle maladresse.

Ça suffira pour cette fois.

Je tendis les mains. Rias, comme partagé entre le doute et l'espoir, me rendit Aidan.

« Aidan, chut, c'est maman. »

« Ouh, hic, hh, ouuuh. »

Quand je le consolai d'une voix douce, Aidan continua de pleurer en hoquetant, plein de reproches dans la voix.

Mais en lui tapotant doucement le dos, je le sentis peu à peu se calmer.

« Nourrice. »

À mon appel, la nourrice entra en se courbant bien bas, comme si elle n'attendait que ça.

Je lui confiai Aidan et lui demandai de l'emmener en promenade.

Après un long silence, Rias finit par ouvrir la bouche, à grand-peine.

« Avant qu'il ait un an, nous devrons nous rendre au temple. »

C'est vrai.

Dans ce monde, ce sont les temples qui rendent le culte aux dieux.

La coutume veut qu'un enfant reçoive le baptême avant son premier anniversaire.

« La cérémonie du baptême doit avoir lieu. Quelle que soit l'aversion que vous avez pour moi, vous viendrez avec moi. »

La cérémonie du baptême.

J'essayais de remonter le fil de vieux souvenirs, et j'avais peut-être pris un air sombre.

Comment Rias l'interpréta-t-il ? Il n'ajouta rien de plus.

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