Peu après, la nourrice arriva, le bébé dans les bras. À six mois, il avait bien grandi : il était tout potelé, bien en chair.
Dans les bras de sa nourrice, il regardait partout autour de lui.
« Je salue l'étoile la plus brillante du royaume de Fandrag. »
La nourrice ploya le genou, le bébé toujours contre elle.
« Laisse ces salutations. Je ne suis plus princesse. »
À ces mots, Meia comme la nourrice parurent stupéfaites.
Ah, c'est vrai. Même après mon mariage, j'avais exigé de tout le monde qu'on continue à me traiter en princesse, et j'avais fait aménager cette chambre exactement comme celle du palais royal.
J'en ai le souvenir. Je me rappelle ce que j'ai fait et ce qu'on m'a fait.
Je me rappelle la tristesse profonde, la colère. Mais si on me demande si je les ressens encore, pas du tout.
Peut-être parce que les souvenirs de ma vie antérieure sont plus proches.
« Allons, donne-le-moi. »
À ma demande, la nourrice déposa craintivement le bébé dans mes bras.
Voyant sa nourrice s'éloigner soudain, l'enfant tendit la main vers elle, inquiet.
Il avait les cheveux d'un rouge vif, flamboyant. Et les yeux marron, d'une teinte douce, comme un latte avec beaucoup de lait.
« Ce visage... »
Je l'avais déjà vu quelque part.
Ah, mon mari. C'était le portrait craché de Rias.
Le pouvoir de la lumière me vient forcément de moi, et pourtant il ressemble à ce point à son père.
La nourrice retint son souffle.
Je sais bien ce que tu penses.
C'est écrit sur ton visage : tu as peur que je fasse du mal à cet enfant qui ressemble au mari que je déteste du fond du cœur.
Le bébé tendit les bras vers la nourrice qui le portait jusque-là, au bord des larmes.
« Là, là, tout va bi... ugh. »
Qu'il est lourd.
Pour ces bras affaiblis qui avaient déjà du mal à tenir une cuillère, cet enfant bien dodu pesait vraiment son poids.
J'ai envie de le serrer contre moi, mais... ah, qu'il est lourd.
Tant pis : je l'assis et lui soutins le dos.
Il ne semblait pas encore savoir tenir assis tout seul, mais une fois installé, son visage en pleurs se radoucit jusqu'à n'être plus qu'un peu inquiet.
Et ses joues toutes rebondies.
Il est à croquer.
Je tapotai du bout du doigt ses joues toutes lisses.
Il détournait aussitôt les yeux quand nos regards se croisaient, mais ses longs cils, ses grands yeux ronds, tout en lui m'était adorable.
Soudain, je remarquai une égratignure sur sa joue.
Quand je la suivis du doigt, la nourrice, livide cette fois, tomba à genoux.
« P-pardon. Je ne sais comment m'excuser pour votre précieux fils. Ce matin, quand je lui ai retiré ses moufles pour le bain... »
« Ah, ses ongles. Ne t'en fais pas. »
Qu'un enfant s'égratigne sa peau tendre avec ses ongles, ça arrive tout le temps. Et elle est blême à ce point. Ce ne doit pas être facile d'être nourrice chez des nobles.
Moi, je n'ai jamais mis de moufles à mes filles, pas une seule fois.
« Aheu, heu. »
« Oh, tu sais déjà faire la conversation ? »
Toute contente, je lui parlai, mais personne ne répondit.
Meia et la nourrice observaient la scène en retenant leur souffle. L'enfant, lui, n'avait qu'une envie : quitter cet endroit et retrouver les bras de sa nourrice.
Je rassemblai dans ma paume une sensation dont j'avais le souvenir et touchai doucement la joue de l'enfant.
L'égratignure s'effaça en un instant.
J'avais régénéré ses cellules grâce à la magie de lumière.
« Voilà, ton joli visage est redevenu tout beau. »
Peut-être était-il surpris par ce qu'il avait senti sur sa joue ? Il tourna vers moi ses grands yeux ronds, l'air intrigué.
« Aidan, c'est maman. Pardon de ne pas être venue te voir pendant tout ce temps. »
Quand je lui touchai le bout du nez, Aidan leva vers moi un regard encore plus intrigué.
Passer des larmes à la curiosité ! Quel progrès.
On dit qu'on se sent bien quand on est soigné ; peut-être que ça lui a fait du bien ?
À force de lever la tête, il bavait abondamment.
« Oh là là, tu gâches ton joli minois. »
Je pouffai et l'essuyai ; Aidan tendit alors les bras vers moi.
J'allais tendre la main vers lui quand... tout se mit à tourner.
« Ah... »
« Princesse !! »
On me soutint le dos et on m'allongea doucement sur le côté.
« Ça va, j'ai juste eu un petit vertige. »
« Arrêtons-nous là pour aujourd'hui. Rester assise vous coûte déjà tant d'efforts, et vous voilà à user de vos pouvoirs ! »
Aidan, à plat ventre sur mes genoux, vacillait. La nourrice le prit doucement dans ses bras.
« Pardon, je crois qu'on va devoir en rester là pour aujourd'hui. Je te confie Aidan. »
« Oui... oui ! »
La nourrice quitta la chambre avec Aidan.
À peine l'avais-je regardée partir que je sombrai dans le sommeil, comme si je perdais connaissance.
Aidan était un enfant malchanceux.
Non seulement il avait été privé de l'amour de ses parents dès son plus jeune âge, mais il avait essuyé bien des malheurs, et bien qu'il possédât le pouvoir de la lumière, son cœur s'était refermé, verrouillé dans les ténèbres.
Les Pencilnia sont une lignée à la magie de la terre, aux cheveux roux et aux yeux marron de génération en génération. Par nature, ils excellent au combat ; c'est aussi une lignée de chevaliers.
Cynthia méprisait tout cela, qu'elle trouvait rustre et barbare.
Un mari barbare, un enfant barbare. Elle maltraitait cet enfant qui ressemblait à son mari, qui ne pouvait pas, selon elle, avoir hérité du pouvoir de la lumière.
Un héros au lourd passé. Un jeune homme solitaire qui n'ouvrait son cœur à personne et ne connaissait pas l'amour...
« Non, pas question. »
Je murmurai ces mots dans la chambre vide.
J'ai le corps lourd et il m'obéit mal, mais ce dont j'ai besoin, c'est de repos. Je ne suis pas malade.
La douleur qui me rongeait tout le corps dans ma vie antérieure a disparu.
Parce que moi, je n'ai pas pu.
Pour mes trois filles.
J'aurais voulu faire tant de choses pour elles. J'aurais voulu couvrir mes enfants d'amour, être une maman tout ce qu'il y a de plus ordinaire.
On m'a donné une seconde chance.
Une chance d'aimer un enfant.
« Aidan... mon enfant. »
Je vais l'aimer de tout mon cœur, tu vas voir. Pas question d'en faire un enfant qui ne connaît pas l'amour.
La santé de Cynthia, la mienne, se rétablit lentement, d'une lenteur vraiment exaspérante.
J'avais encore du mal à quitter le lit, mais je pouvais désormais porter Aidan. C'était un sacré progrès.
Comparé à ma vie antérieure, où tout ne faisait qu'empirer, c'était un bonheur de sentir que j'allais mieux. J'avais mauvaise mine et les ongles abîmés, mais ma peau restait une peau d'adolescente. Toute lisse.
« Dis, Aidan. Quand tu feras tes premiers pas, est-ce que maman saura marcher, elle aussi ? »
« Abu, bubuuu. »
Ces temps-ci, Aidan adorait faire des bruits avec ses lèvres.
Indifférent à ce que je disais, il faisait la moue de sa petite bouche et soufflait des « bouu, bouu ».
« Aidanou. Coucou. »
« Bu, buu... »
« Aida... Kyaaah, il est trop mignon. »
Je pris Aidan dans mes bras et enfouis mon visage dans son petit ventre tout doux. Ah, c'est trop bon. Il sent si bon.
« Bu ! Aheu !! »
« Oui, oui, pardon, pardon. »
Il me disait de le lâcher : je m'exécutai aussitôt.
Depuis ce jour-là...
Même si c'était une mère qu'il voyait pour la première fois de sa vie, au bout de six mois, Aidan ne pleura pas le lendemain et vint près de moi.
Il m'avait fallu un bon moment avant qu'il se laisse porter, mais maintenant, il lui arrivait même de réclamer les bras.
Mieux encore, en jouant avec ses jouets sur le lit, il s'était mis à me jeter des petits coups d'œil.
Il tenait désormais très bien assis et tapait de toutes ses forces sur un jouet en bois, absorbé.
Petit coup d'œil vers moi.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Aidanou. C'est maman. »
Je lui fis le plus grand sourire possible, et les coins de la bouche d'Aidan se relevèrent, un peu crispés.
« Aaah ! Aidan ! Tu m'as souri ! Tu as souri à maman. Je suis si contente. »
Profitant de la confusion, je frottai ma joue contre la sienne.
Une joue toute chaude, toute douce. Ah, quel réconfort...
« Abuu ! »
« Oui, oui, je te dérange. »
Aidan me tourna le dos.
Qu'il est froid... mais ce petit dos tout rond... ah, qu'il est mignon.
Je tapotai du doigt ses épaules toutes douces, son dos. Aidan m'ignorait et jouait, absorbé.
Tu es mon quatrième enfant.
Mon adorable petit dernier.
« Pfiou. »
Mon corps commençait à fatiguer, et je me laissai tomber sur le lit. Il était si immense que je pouvais y dormir bras et jambes écartés à côté d'Aidan qui jouait.
J'avais un peu la tête qui tournait, alors je fermai les yeux en tenant le bas du vêtement d'Aidan entre mes doigts.
À vrai dire, je préférerais étendre un futon par terre. J'ai trop peur qu'il tombe.
« Aheu, heuuu ! »
Aidan roula sur lui-même en protestant, comme pour me dire de le lâcher.
Ces temps-ci, il commence à se traîner partout, ça me fait peur.
« Bon. »
Ma décision prise, je fis sonner la clochette.
Depuis peu, on me laissait passer la journée ainsi, seule avec Aidan. Le guérisseur s'était montré un peu réticent, mais il avait donné son accord à condition que la nourrice s'occupe de lui.
Meia aussi était très occupée, elle ne restait pas tout le temps près de moi.
Évidemment, si Meia était là à attendre mes ordres, je ferais un peu plus attention. Je ne serais pas aussi gâteuse.
« Vous m'avez fait appeler ? »
Meia arriva.
« Aidan risque de tomber du lit. »
« Oui. »
La nourrice, entrée à sa suite, prit Aidan dans ses bras.
« Meia. Je descends du lit. »
« Bien, heu... pardon ? »
« Ce serait terrible qu'Aidan tombe du lit. Il suffit d'étaler quelques coussins bas, et je dormirai là. »
« Q-quelle idée !! Vous allez vous rendre malade !! »
« La nuit, je dormirai dans mon lit comme il faut. C'est seulement le jour, quand je suis avec Aidan. Parce que si je suis fatiguée, je ne peux pas le surveiller. »
« Alors ne jouez pas avec lui jusqu'à l'épuisement. Faire coucher une princesse par terre, c'est hors de question. »
« Je ne suis plus princesse. »
Je leur ai d'ailleurs demandé de m'appeler Madame, désormais.
« Vous êtes la duchesse ! »
« Peu importe. »
Je tranchai net.
« Je veux m'occuper d'Aidan. Mais je suis trop faible pour rester assise. Qu'y puis-je ? »
J'eus gain de cause.
Au fond, il n'y a sans doute rien qu'on ne puisse obtenir en l'exigeant. Ça fait peur, le pouvoir.
Et avec tous ces caprices, le seul choix qu'elle n'avait pas pu faire, c'était celui de son époux.
Enfin, c'est comme ça. Elle était princesse d'un royaume, après tout.
