J'ai envie de me féliciter moi-même.
Cela fait six mois que Rias est devenu bizarre.
Je trouve que j'ai bien tenu le coup.
Qu'il me parle d'amour dès que nos regards se croisent, je n'arrive vraiment pas à m'y faire. Encore heureux qu'il n'attende pas de réponse, je suppose.
Et Aidan va avoir deux ans.
Ces derniers temps, il est de plus en plus bavard.
« Aidan, allez, c'est l'heure de manger. »
« Tou seu ! Mwa tou seu ! »
La rengaine d'Aidan, ces derniers temps. Comprendre : « tout seul ».
Il veut tout faire tout seul : un âge terriblement compliqué.
Et en plus, depuis peu, on n'arrive plus à le berner.
Ce qu'on appelait, dans ma vie d'avant, la période du « non ».
Au déjeuner, il en renverse plus qu'il n'en met dans la bouche, cela dit.
« Nan ! Ar-ête ! »
Il ne me laisse pas le toucher. J'aimerais bien lui essuyer la bouche, pourtant.
Dans ma vie d'avant aussi, la période du « non » avait été éprouvante.
Avec l'aînée, mon mari ne s'en occupait que quand elle était de bonne humeur, en jouant les papas modèles.
Comme j'étais enceinte de la cadette, il disait « Je l'emmène au parc, laisse-moi faire. Repose-toi tranquillement », mais le sac pour le parc et le thé, c'était moi qui préparais tout.
Et puis.
« Dis, qu'est-ce que tu fais ? »
Moi, rentrant des courses. L'aînée et mon mari, restés à la maison.
L'aînée absorbée par une vidéo à la télé ; derrière elle, mon mari pianotant sur son téléphone.
« Ah, te voilà. Aï a été de bonne humeur. »
Évidemment. Mets-lui une vidéo et elle sera de bonne humeur.
Du baby-sitting en mode ultra-facile.
Alors que je m'imposais une limite d'une heure par jour pour ces vidéos... ce mari...
« Yû. Que penses-tu des risques de montrer des vidéos à une enfant de deux ans, et des effets prévisibles à long terme ? »
« Hein ? »
« Mon atout maître, gaspillé comme ça ! Tu es vraiment... »
Je lui lançai ça et m'enfermai dans la chambre.
Et là, un message de mon mari.
« Pa »
... ???
Il me fallut un moment pour comprendre. C'était « Pardon ».
Même ses excuses, il les avait abrégées avec la saisie prédictive. Ça m'a mise encore plus en colère.
Voilà ce qui s'était passé. J'étais enceinte, il faut dire.
Je m'énervais pour des broutilles.
Avec le recul, je n'avais pas besoin de me fâcher à ce point.
Dans ce monde, il n'existe rien d'aussi pratique que les vidéos, mais heureusement, la maison Pencilnia ne manque pas de bras.
Sauf qu'Aidan n'accepte pas n'importe qui, et c'est là que ça se complique.
« Votre Altesse royale. »
À cette voix qui m'interpellait en entrant dans la salle à manger, je me raidis par réflexe. Beurk.
Dans ce manoir des Pencilnia, il n'y a plus que lui pour m'appeler ainsi.
Retenant un soupir, je me retournai lentement.
Cheveux verts, yeux verts. Et ces yeux-là étaient braqués sur moi comme un regard noir.
Ruban. Je ne connais que son nom. C'est l'adjoint de Rias.
Il est encore jeune, dans la vingtaine. Il a pris ce poste il y a trois ans, m'a-t-on dit.
Je sens bien que sa loyauté envers Rias est hors du commun. En revanche, il est dur avec moi.
Il ne m'a rien fait à proprement parler, mais il m'appelle « Votre Altesse royale » et jamais « Madame » comme tout le monde au manoir. Derrière Rias, il me fixe toujours d'un œil noir, et quand Rias n'est pas là, il lui arrive de ricaner.
Une défiance évidente. Non, de l'hostilité ?
C'est irrespectueux, je trouve, mais bon, m'en offusquer à chaque fois... je laisse courir.
Punir quelqu'un pour sa seule mauvaise attitude, c'est normal dans ce monde... mais avec mon vécu d'avant, ça me répugne un peu.
« Qu'y a-t-il ? »
Déjà, m'interpeller ainsi n'est pas très correct. S'il a quelque chose à dire, il devrait passer par le majordome ou une femme de chambre. Cet homme n'est jamais que l'adjoint de mon mari. Dans le manoir, c'est un étranger. Mais comme Rias passe plus de temps au manoir ces derniers temps, il va et vient lui aussi dans le bureau. Du coup, on se croise souvent.
Et puis, s'il m'arrête pour quelque chose d'important, ça ne mérite pas une réprimande.
« Son Excellence le duc vous fait savoir qu'il ne pourra pas assister au dîner de ce soir. »
« Ah, bon. »
Il ne vient pas aujourd'hui, de tous les jours ?
Et il envoie un subalterne pour le message, en plus.
Non, ça va, hein. Si c'est le travail, je comprends, on n'y peut rien.
C'est juste qu'aujourd'hui, c'est le deuxième anniversaire d'Aidan, et je pensais faire une fête.
Et que ce refus me soit transmis par cet homme-là...
Dehors, il a la réputation d'être un esprit brillant, à ce qu'on dit, alors pourquoi est-il si peu perspicace ?
Il ne remarque même pas l'attitude déplaisante de Ruban.
« Si vous avez quelque chose à transmettre à Son Excellence, je vous écoute. »
Regarde-moi au moins quand tu me parles.
Ruban pose la question en regardant ostensiblement ailleurs.
« Ce ne sera pas nécessaire. Je le lui dirai en personne. »
Nous avions parlé de fêter ça aujourd'hui. Rias me proposera de lui-même de se rattraper.
Alors que je me disais qu'il pouvait disposer, Ruban, les sourcils toujours froncés, fixait Aidan.
Qu'est-ce qu'il a ? Il veut admirer Aidan, le portrait craché de son supérieur vénéré ?
Eh bien, non.
« Madame... pourquoi ne confiez-vous pas votre fils à la nourrice ? »
« Pourquoi... »
« De cette façon, votre fils n'avale pratiquement rien, n'est-ce pas ? »
Bon, la quantité avalée est faible, mais comme je prépare toujours plus que nécessaire, il doit avoir ce qu'il lui faut.
La table est dans un tel état qu'il a dû croire qu'il ne mangeait pas.
« Aidan mange très bien. Il arrive que la nourrice m'aide, mais... »
« Je pense qu'il vaudrait mieux confier votre fils à la nourrice. »
Pardon ?!
« Avant d'être votre enfant, le jeune Aidan est l'héritier de la maison Pencilnia. Le traiter avec une telle négligence... »
« Taisez-vous. »
Négligence ? Je le chéris plus que tout au monde, figurez-vous !
« Vous ne semblez pas connaître votre place. Sire Orencia. »
« À vos ordres. »
« Mettez-le dehors. »
Une dispute ferait du tort à Aidan. Qu'il sorte, et vite.
D'ailleurs, cette pièce est un espace familial, on ne peut plus privé. S'il a quelque chose à dire, qu'il le fasse dans un cadre officiel.
« Madame ! J'en référerai à Son Excellence ! »
Je n'ai même pas envie de répondre.
Je l'ignorai.
Le lendemain matin, en arrivant pour le petit-déjeuner, je trouvai Rias.
Il avait l'air fatigué. Il lisait le journal, les traits ensommeillés.
« Bonjour. »
D'ordinaire, il accourt dès que j'ouvre la porte, mais là, il ne m'avait pas remarquée avant que je lui adresse la parole.
À mon salut, Rias sursauta, posa le journal et se leva.
« Ah... pardonnez-moi, je ne vous ai pas vue arriver. »
« Restez assis. »
J'arrêtai Rias qui venait me tirer ma chaise, mais il la tira tout de même, comme toujours.
« Merci. »
« Je vous en prie. Bonjour. »
« Vous n'auriez pas dormi, par hasard ? »
Je levai les yeux vers lui en m'asseyant ; Rias eut un sourire las.
« Une affaire un peu délicate. Je regrette pour hier, c'était une si belle occasion. »
Il avait vraiment été débordé, apparemment.
« Alors que c'était l'anniversaire d'Aidan... »
« Mieux vaut le fêter tous ensemble. Nous le ferons quand les choses se seront calmées. »
« Cynthia... »
Doucement, il repoussa une mèche de mes cheveux en arrière.
Il me touche comme si de rien n'était.
« Jusqu'à quand serez-vous aussi occupé ? »
« Cela devrait se régler aujourd'hui. »
« Alors reposez-vous bien, et disons après-demain ? »
« Aujourd'hui me convient. »
Rias s'assit en face de moi et nos regards se croisèrent.
Des cernes gâtaient son si beau visage.
« Ce soir, je rentrerai, c'est certain. »
« Il n'en est pas question, il faut dormir. »
« En exp... enfin, les nuits blanches font partie du travail, c'est courant. »
« En expédition ? »
Il est allé à la guerre, après tout, alors c'est sans doute vrai.
Rias toussota.
« Vous ai-je froissée ? Ce n'était pas mon intention de parler de cela. »
« ... ? »
Devant mon air interrogateur, Rias me regarda avec sollicitude.
Ah, il essayait d'éviter le sujet de la guerre.
« Merci de votre délicatesse. Ça va, vraiment. C'est votre métier, non ? Je suis la femme d'un militaire, après tout. »
« Ha... »
À quel mot, je me le demande. Rias rougit.
« Au fait, Ruban est venu me transmettre votre message, hier. »
« Oui. Je manquais de temps, je l'ai envoyé. »
« Vous a-t-il dit quelque chose ? »
Il fulminait qu'il en référerait, pourtant.
« Quelque chose ? ... Il m'a raconté qu'Aidan mangeait avec son entrain habituel. »
Rias sourit et but son thé.
Je vois. Comme c'est une scène ordinaire, il a dû se dire « ah, comme d'habitude » et passer à autre chose.
Quand on parle du loup : Aidan, apparemment réveillé, arriva dans les bras de la nourrice.
Il se débattit pour descendre et accourut aussitôt.
« Mama ! »
« Oui, Aidan, c'est maman. Bonjouuur ! »
Je le soulevai et frottai ma joue contre la sienne. Ah, cette douceur.
« Allez, dis bonjour à papa aussi. »
Mais j'eus beau essayer de le relâcher, Aidan ne réagit pas. Tu m'entends, n'est-ce pas, Aïdou ?
Il leur arrive de jouer ensemble, mais dans l'ensemble, Aidan reste froid avec Rias.
C'est peut-être comme ça, avec les pères.
Je parvins au moins à lui faire dire bonjour et l'installai sur sa chaise, puis on apporta le petit-déjeuner.
« Cynthia. Je n'ai plus le temps, je dois y aller. »
« Oh, vous ne mangez pas ? »
Il n'avait bu que son thé.
« J'ai pu voir votre visage. Et Aidan. »
Ne le rajoute pas après coup. Il t'entend très bien, tu sais.
Je le suivis vers la porte.
« Cynthia. Vous me raccompagnez ? »
Inutile d'avoir l'air si heureux. Aidan va se fâcher, alors je ne dépasse pas cette pièce.
« Ne vous surmenez pas... Ah, j'oubliais. »
Je tendis doucement la main et la posai sur la poitrine de Rias.
J'y fis passer un peu de magie. De quoi dissiper la fatigue, au moins.
« ... ! Cynthia. »
« Alors ? »
Est-ce que ça avait fait effet ? Je levai les yeux, et Rias avait l'air de retenir quelque chose.
Nous restâmes un moment les yeux dans les yeux. Qu'est-ce qu'il a ?
« Haa... »
Un lourd soupir.
« Je n'ai plus envie d'aller travailler. »
Je souris malgré moi et retirai ma main.
« Ne dites pas cela. J'attendrai votre retour. »
Rias pressa la main sur sa poitrine et ferma les yeux très fort.
« Oui. J'y vais. Je vous aime. »
« Ah, euh, merci... ? »
Il sortit en se retournant je ne sais combien de fois ; je m'éventai le visage, tout brûlant, de la main, et retournai auprès d'Aidan, qui boudait.
« Mwa ossi ! Ossi ! »
Traduction : il veut sa magie de lumière, lui aussi.
« Oui, oui. Abracadabra. Hop ! »
Je lui donnai le change et nous attaquâmes le petit-déjeuner.
