Aujourd'hui, c'est jeux de boue.
Enfin, ce n'était pas prévu, mais Aidan jouait dans le bac à sable et s'est mis à réclamer encore et encore.
Je lui ai donné de l'eau autant qu'il en voulait, et en un rien de temps, le bac à sable est devenu un bac à boue.
Voilà bientôt une heure qu'il patauge là-dedans.
J'aimerais bien qu'on arrête, mais Aidan est toujours aussi absorbé.
Il y a le jeu qui consiste à démolir sans relâche les gâteaux que façonne la nourrice, et celui qui consiste à transporter la boue d'un bout à l'autre.
Je ne sais pas trop ce qu'il cherche à faire, mais bon, il a l'air de s'amuser, alors tant pis.
La nourrice, qui au début s'effarait de ces jeux de boue, s'y est maintenant tout à fait habituée.
« Ongues... »
On dirait que la boue coincée sous ses ongles le tracasse.
« On arrête et on va se laver ? »
« Pas ! »
D'abord, il dit non.
« Alors on joue encore un peu ? »
« Pas ! »
« Alors on range ? »
« Paaas ! »
Et tout en disant cela, il reprit son jeu.
« C'est bientôt l'heure du déjeuner », dis-je.
La nourrice enchaîna alors, toute souriante, à l'adresse d'Aidan :
« Qu'est-ce qu'il y a au déjeuner, aujourd'hui ? »
« Manger, veux pas. »
Menteur. Un petit gourmand comme toi.
« Oh, ça sent bon. Ça, c'est... de la viande. »
« Viande. Aime pas. »
« Bien sûr que si, tu adores ça. »
C'est un enfant qui va jusqu'à piquer la viande dans l'assiette de ses parents.
La nourrice haussa les sourcils, l'air ennuyé. C'est une personne foncièrement gentille, qui se plie toujours en tout aux caprices d'Aidan.
« Bon, alors je vais demander à la nourrice d'aller dire qu'Aidan ne veut pas de sa viande. »
Je fis signe du regard à la nourrice, qui hocha la tête et se leva.
« Je vais chercher ce qu'il faut, Madame. »
« Merci, je compte sur toi. »
La nourrice étant partie préparer la douche, c'est moi qui m'occupe d'Aidan.
« Aidan. La nourrice est partie. Qu'est-ce qu'on fait ? »
« ... »
« Si tu veux manger ta viande, il faut se dépêcher. »
« Pas ! »
« Mais regarde, tes ongles. Oh là là ! Aidan, tes ongles sont tout noirs ! Ça va être une catastrophe ! »
« Hiii, on, ongues... »
Aidan regarda ses ongles et sursauta.
Trop mignon.
« Les ongles noirs, ça rend malade. Aidan, vite, allons nous laver. »
« Pa, paaas ! »
Bon, c'est le moment.
Fin prête, la nourrice revint chercher Aidan avec une grande serviette.
Elle accourut, l'enveloppa dans la serviette et partit droit vers la douche.
Quelle rapidité remarquable. On aurait dit une petite kidnappeuse.
Mais comme il pense un peu à son repas, il ne se débat pas tant que ça.
Bien.
Je me relevai du bac à sable déserté par Aidan. Ma robe avait pris un peu de boue, il fallait que je me change.
C'est en relevant la tête sur cette pensée que j'aperçus de nouveau quelqu'un de désagréable.
« Votre Altesse la princesse... »
C'était Luban.
Je fis mine de ne pas l'avoir vu et voulus regagner le manoir, mais Luban me rejoignit à grands pas.
« J'ai tout vu, Votre Altesse. »
M'interpeller ainsi, de but en blanc, c'était faire bien peu de cas de l'étiquette.
Un inférieur n'a déjà pas le droit d'adresser la parole le premier à un supérieur, et quand bien même, sauter jusqu'aux salutations...
Que faire ? J'ouvris l'éventail que je tenais à la main. Histoire de ne pas laisser voir mon agacement.
« Couvrir votre fils de boue, et de cette façon... ! »
Hein, attends. Il parle des jeux de boue ? D'où est-ce qu'il nous observait, celui-là ?
Il n'a donc pas vu qu'il s'amusait comme un fou ?
« Sire Luban, je vous prie de vous retenir. »
Sire Orencia, encore chargé de mon escorte aujourd'hui, s'avança vivement.
« Retirez-vous, Sire Orencia. »
« Non. Je suis l'escorte de Madame. »
« C'est un ordre de votre supérieur. Retirez-vous. »
« ... »
Sire Orencia ne bougea pas.
Certes, Luban est l'adjoint de Rias, donc sans doute son supérieur. Mais Luban seconde Rias dans ses affaires, tandis que Sire Orencia appartient à l'ordre de chevalerie. Il n'est pas son supérieur direct.
« Après ce qui s'est passé l'autre jour, je ne peux pas fermer les yeux ! »
« Vous vous méprenez, il me semble. Le jeune maître Aidan ne faisait que jouer. »
« Vous croyez que je vais me laisser berner par de tels propos ? À l'instant encore, la nourrice l'a emmené comme si elle l'enlevait ! »
Ça, c'est parce que si on ne se dépêche pas, Aidan se débat.
« D'ailleurs, laisser un enfant jouer couvert de boue, je n'ai jamais entendu une chose pareille. »
Ah bon ? Comme personne ne disait rien, je pensais que ça ne posait pas de problème.
« Je sais que Votre Altesse la princesse hait monseigneur le duc. Mais s'en prendre pour cela à un enfant innocent... ! »
« J'aime Aidan, et je prends grand soin de lui. »
« Vous alors... ! »
Ce n'est pas moi que cet homme voit. On dirait qu'il ne voit que l'ancienne Cynthia, celle qui couvrait Rias d'injures. Dans l'état d'excitation où il est, inutile d'essayer de discuter.
Bon. Je lui interdis l'accès.
« Ici, c'est chez moi. Veuillez partir. »
« Ceci est la demeure de monseigneur Rias Pencilnia ! »
« Oui, en effet. Et je suis son épouse. Jusqu'à quand comptez-vous m'appeler "Votre Altesse la princesse" ? Vous ne savez pas vous conduire envers l'épouse de votre supérieur et vous êtes incapable de saluer, on dirait. Tant que vous ne l'aurez pas compris, je vous interdis l'accès à ce manoir. Sire Orencia. »
« Madame. »
« S'il refuse d'obéir, faites venir d'autres chevaliers. »
Pour protéger la détentrice de l'attribut de lumière que je suis, des chevaliers sont postés ici en aussi grand nombre qu'au palais royal. Mettre cet homme dehors ne prendrait qu'un instant.
« Votre Altesse ! Monseigneur le duc ne le permettra pas ! »
Quel bruit.
Je l'ignorai et rentrai au manoir.
***
« Je suis... venu présenter mes excuses. »
J'avais pourtant dit qu'il n'avait plus le droit d'entrer. Ce soir-là, Luban se présenta au manoir, amené par Rias.
Avec une tête pareille, qui ne montre pas le moindre remords...
« Pour toutes mes paroles insolentes... je vous présente mes plus humbles excuses. »
S'incliner en me fusillant du regard, quand même.
« Cynthia. Luban est un adjoint très compétent, mais il ne savait rien de ce qui se passe à la maison... Il s'est fait une fausse idée, je crois. »
Dans quel camp est-il, au juste ? Rias dit cela en regardant Luban.
Sans doute Luban était-il allé se plaindre d'Aidan couvert de boue. Là-dessus, le rapport de l'ordre de chevalerie était arrivé. Apprenant qu'il s'était montré insolent envers moi, Rias l'avait ramené pour qu'il présente ses excuses.
« Je vois. »
Je ne peux pas lui dire « c'est bon ». Il n'a absolument pas l'air convaincu.
Et il ne semble pas non plus disposé à changer d'attitude envers moi.
« Du moment que vous ne mettez plus les pieds au manoir, cela me suffit. »
Il risquerait d'avoir une mauvaise influence sur Aidan.
« ... ! Je sers monseigneur le duc depuis bien avant l'arrivée de Votre Altesse ! »
« Et alors ? »
« Vous n'avez pas à me... »
« Luban ? »
Rias coupa la parole à Luban. D'une voix où perçait, pour la première fois, le doute, l'incrédulité.
« Qu'essaies-tu de dire ? Ne me dis pas que tu prétends que Cynthia n'a pas autorité pour décider de ton sort ? »
« Monseigneur... ! »
« Cynthia est la maîtresse de ce manoir. Toi... cette attitude, qu'est-ce que cela signifie ? »
Rias vint se placer à côté de moi et me prit par les épaules.
« Ne me dis pas que tu te comportais déjà ainsi jusqu'à présent. »
Luban resta interdit.
« Monseigneur ! Quand on pense à la façon dont Son Altesse la princesse s'est conduite jusqu'ici, comment pouvez-vous lui confier votre fils, lui confier ce manoir ! »
C'était presque un cri.
« Je... je ne peux pas l'accepter ! Une telle injustice... Il y a trois ans aussi, c'est bien à cause de qui que... »
« Luban. »
Au son de la voix grave de Rias, le sol tangua.
Je crus d'abord à un séisme, mais c'était la terre qui tremblait sous la colère de Rias. Heureusement, il me tenait, et je ne tombai pas.
Du corps de Rias, une mana de colère suintait en craquant.
« Ferme la bouche immédiatement. Plus un mot. »
« Monseigneur, je... ! »
En un éclair, Rias dégaina et pointa la lame sur la gorge de Luban.
« Tais-toi. »
« ... Rias. »
Range-moi cet engin dangereux. Et retire cette mana qui me picote toute la peau.
Il me tournait un dos lourd et oppressant, et ne répondait pas.
« Rias ? »
Je l'appelai encore une fois et touchai doucement son dos. Rias se retourna, comme surpris.
Quand nos regards se croisèrent, il expira comme s'il reprenait ses esprits, et rengaina son épée.
« Je vous demande pardon. Allons-y. »
Il me prit la main et m'entraîna hors de la pièce.
« Euh... »
Et Luban, qu'est-ce qu'on en fait ? Je me posais la question quand Rias lança brièvement aux chevaliers qui se tenaient à proximité, de nouveau d'une voix glaciale :
« S'il n'arrive pas à sortir sur ses deux jambes, aidez-le. »
