Dans ma vie antérieure.
Ma fille avait un an et demi.
Ma fatigue atteignait des sommets.
Mon aînée refusait de monter dans la poussette, si bien que je la portais en permanence. À force de porter une enfant de plus en plus lourde, mon dos, qui n'avait jamais été bien solide, avait fini par lâcher.
J'avais si mal que j'arrivais à peine à marcher.
La maison devenait de plus en plus un champ de bataille.
'Il faut que je range. Mais avec Ai dans les bras, je ne peux rien faire.'
Un dimanche midi.
Pensant qu'il fallait bien préparer le déjeuner, je me relevai péniblement.
« Aïe, aïe, aïe... »
Alors que je sortais une casserole en me frottant les reins, mon mari me demanda d'un air inquiet :
« Ça va ? Tu veux qu'on se fasse livrer ? »
Si seulement c'était possible. De toute façon, Ai ne pouvait pas manger un repas livré, il faudrait cuisiner pour elle quand même, alors ça revenait au même.
Yû était une catastrophe en cuisine : pour les adultes, passe encore, mais les repas d'un tout-petit, c'était hors de sa portée.
« Je vais juste faire cuire des sômen en vitesse. »
« Ah bon... ? Bon, je vais bosser, alors. Si tu as besoin que je t'aide, dis-le-moi. »
Bang !
Ma main avait posé la casserole sur la gazinière un peu trop fort.
'Qu'est-ce qu'il vient de dire ?'
Dans un salon où traînaient les jouets d'Ai, où s'entassait une montagne de linge et où le courrier s'effondrait en avalanche.
Il est possible que j'aie lancé un regard teinté d'envie de meurtre à ce mari qui ouvrait son ordinateur de travail avec l'air de se soucier de moi.
Eh oui. « Aider » : pour une femme qui souhaite élever ses enfants à deux, c'est un mot interdit, ni plus ni moins.
J'avais encore rêvé de ma vie antérieure.
Mon mari était tellement à côté de la plaque à la naissance de notre aînée... Est-ce parce qu'il me fait penser à Rias que j'en rêve autant ?
Cela dit, ce mari-là était devenu, à la naissance du troisième, un père idéal, irréprochable, que l'on pouvait montrer partout sans rougir. Enfin, j'exagère peut-être ?
Depuis que j'étais tombée malade, je n'avais fait que lui être reconnaissante, alors je l'idéalise sans doute un peu.
Que de souvenirs.
Et me voilà en train de vivre une deuxième vie.
Aidan avait un an et demi.
Aujourd'hui, nous avions prévu une petite sortie.
Maintenant qu'il avait un an et demi, il devait s'ennuyer à ne connaître que le jardin du manoir.
Cela dit, par peur d'une attaque, nous nous contentions du lac et de la colline voisins du manoir. Nous étions dans la capitale, et même tout près du château royal, et pourtant ces terres appartenaient, paraît-il, à la maison ducale des Pencilnia.
Si seulement on me l'avait dit plus tôt. J'en aurais fait le parcours de promenade de mon petit diable d'Aidan et de moi, maintenant que j'avais complètement retrouvé la santé.
Traîner derrière nous toute une file de chevaliers aurait été un peu ridicule, alors je ne pris que Sire Orencia. Car Rias, lui, nous accompagnait.
Pendant près de six mois, j'avais patiemment comblé le fossé familial au fil des conversations à table. Enfin, je ne sais pas si j'y suis parvenue, mais figurez-vous que cette promenade était une idée de Rias.
Rien que ça, c'était un immense progrès.
« Ah, non, je n'arrive plus à suivre... Sire Orencia ! »
« À vos ordres ! »
Ne même plus pouvoir suivre Aidan quand il court. Quelle honte.
Mais c'est vers le lac qu'Aidan s'était élancé, les yeux brillants. Bien trop dangereux : je demandai à Sire Orencia d'aller le récupérer.
La nourrice et Meia nous suivaient de loin avec les bagages. Aujourd'hui, nous faisions comme si nous étions en famille, rien que nous trois.
Près du lac, à l'ombre juste comme il faut, Meia étala un grand tissu en guise de nappe. Comme j'avais un peu marché, je m'y assis, et elle me servit aussitôt un thé chaud.
Un pique-nique sans rien porter. Quel luxe.
Une brise agréable soufflait.
« Rias, ne voulez-vous pas vous asseoir ? »
J'interpellai Rias, qui regardait autour de lui comme s'il ne trouvait pas sa place.
« Vous permettez ? »
« Bien sûr. J'ai fait apporter un tissu assez grand pour nous trois. »
« Je vous remercie. »
Rias s'assit dans un coin.
N'avait-il jamais fait de pique-nique ? Il avait l'air mal à l'aise.
« Quand Aidan reviendra, nous sortirons le dessert. »
« Vous... vous en avez l'habitude ? »
« Des pique-niques ? C'est mon premier. »
Dans cette vie-ci, du moins. Je n'en avais aucun souvenir.
Dans ma vie antérieure, j'en avais fait d'innombrables. C'était un loisir qui ne coûtait rien.
« Je vois. Moi aussi. »
« Cela m'étonne. Je croyais que le pique-nique était un divertissement des plus courants chez les nobles. »
« D'ordinaire, peut-être. »
Sa famille n'était peut-être pas très unie.
Aujourd'hui, le père de Rias était mort, et sa mère vivait seule, discrètement, sur leurs terres, si je ne me trompais pas.
Aidan arriva, porté par Sire Orencia.
« Pas ! Veux pas ! »
Il était furieux.
« Aidan, l'eau est encore froide, tu sais. On regarde seulement, d'accord ? »
« Na ! »
Et voilà, le « Na ! ».
Ces temps-ci, c'était « Na ! » pour tout.
Pour se changer, pour se préparer, pour manger. Cela dit...
« Regarde, il y a quelque chose de bon. »
Il me suffit de lui montrer un peu de fruits pour qu'il grimpe en vitesse sur la nappe.
Il était encore à l'âge où on le menait par le bout du nez.
« Ao, aaao ! »
« Tiens, voilà. »
Je lui donnai une myrtille, qu'il mangea d'un air satisfait.
« Si, si ! »
Et voilà qu'Aidan réclamait des fruits à Rias !
J'étais émue. Comme Rias se tournait vers moi, je hochai la tête avec insistance pour l'encourager : 'oui, oui, vas-y, vite !'
Rias piqua un morceau de poire sur sa fourchette et l'approcha de la bouche d'Aidan, mais... Aidan détourna la tête d'un air boudeur.
« Rias, ce sont les baies qu'il veut. »
Je le lui avais soufflé à l'oreille, mais Aidan ne put attendre. Il en attrapa une lui-même et la mangea.
« C'est bon, hein ? »
« Bon, bon ! »
Aidan avait l'air heureux, alors tant pis.
Après en avoir mangé quelques-unes, Aidan repartit à l'aventure.
Et nous, nous le regardions s'éloigner... Non, non, non.
« Rias. »
« Oui ? »
Hé hé, qu'est-ce qu'il a à rester planté là, celui-là ?
Je lui adressai mon sourire le plus aimable possible.
« Allez donc jouer avec Aidan, je vous prie. »
« Jouer... »
« Oui, il faut bien jouer avec lui. Si cela vous paraît trop difficile, j'irai moi-même. »
« Non ! J'y vais. Vous, reposez-vous. »
Rias partit rejoindre Aidan.
Si seulement ce pique-nique pouvait les rapprocher un peu...
Quelques minutes plus tard.
Les hurlements d'Aidan, en larmes, retentirent alentour.
Derrière les buissons, hors de notre vue.
Meia et moi échangeâmes un regard et nous y rendîmes pour voir ce qui se passait.
Quelques pas suffirent pour les apercevoir.
Aidan, ses petites fesses rebondies en arrière, légèrement penché en avant, hurlait.
« Na ! Bobo ! Ouaaaaah ! »
Quel adorable petit derrière... Non, non, ce n'est pas le moment.
« Que s'est-il passé ? »
À ma question, Rias prit un air désemparé.
« Je l'ignore... »
« Il ne s'est pas blessé, n'est-ce pas ? »
« Non. C'est ma faute... »
« Pardon ? »
« Je ne comprends absolument rien à ce que dit Aidan... »
Il poussa un soupir.
« C'est trop ardu. »
« Pff... »
Enfin, de là à le prendre si au sérieux.
Retenant mon rire, je soulevai Aidan dans mes bras.
« Aidan, qu'est-ce qu'il y a ? »
« Ouiiin... »
En me voyant, il se mit à trembler des lèvres, fit la moue et éclata en sanglots.
Il pleurait en tendant les bras.
« Là, là, tout va bien. Chut, chut, tu as sommeil, peut-être ? »
Le tenant contre moi et lui tapotant le dos pour le consoler, je retournai à notre place.
Bercé sur la nappe, il s'assoupit et finit par s'endormir.
« Vous avez l'habitude. »
Rias se pencha sur le visage endormi d'Aidan.
« Vous, la nourrice, tout le monde comprend ce que dit Aidan... Pourquoi suis-je le seul à ne pas y arriver ? »
Rias poussa un lourd soupir.
« J'avais pourtant confiance en mes talents pour les langues. »
« Allons... hi hi. »
Hein ? Je croyais à une plaisanterie et j'avais ri pour lui faire plaisir. Mais il avait l'air on ne peut plus sérieux.
Il le pensait vraiment.
« Nous ne passons pas autant de temps avec lui. Ne vous laissez pas abattre pour si peu. »
Et puis moi, si l'on ne compte que les tout-petits, j'en étais à mon quatrième enfant. Même si je n'avais pas pu être là pour mes filles quand elles avaient grandi.
On pouvait dire que nos expériences n'étaient comparables ni en qualité ni en quantité.
« Peu importe de ne pas comprendre ce qu'il dit. Inutile d'essayer de faire quoi que ce soit. Il suffit d'être à ses côtés. »
Quand je pensais qu'il y a un an il ne faisait même pas cela, c'était un immense progrès.
J'en étais plutôt satisfaite.
Passer un moment aussi paisible. Quelle douceur...
Aidan était si chaud que son sommeil semblait me gagner.
Alors que je réprimais un bâillement, Rias me dit d'un ton hésitant :
« Si vous le souhaitez, reposez-vous un peu. »
« Hein ? »
'Ici ? C'est permis ?'
'Mais ce serait... oh là là, ce serait divinement agréable !'
Moi qui me retenais, persuadée que les bonnes manières de la noblesse l'interdisaient.
« Vous le permettez ? »
« Oui. »
Il avait répondu sans hésiter, alors je ne me fis pas prier... Et au moment où j'allais m'allonger.
Rias m'attira contre lui d'un geste ferme.
'Ouah, ce torse, tout chaud... Et ces bras, si épais.'
Je me retrouvai adossée à lui, Aidan toujours dans les bras, mais c'était aussi confortable qu'un fauteuil.
Je décidai d'accepter son offre.
'Rias, à partir d'aujourd'hui, vous passez de « père stagiaire » à « presque père, avec option dossier de luxe ».'
À moitié endormie, je songeai à ces bêtises qui n'avaient ni queue ni tête, puis je fermai les yeux avec un soupir.
La brise était agréable. Mes bras et mon dossier étaient tout chauds.
« Ah, que je suis heureuse... »
Être en bonne santé, tenir mon enfant dans mes bras, et pouvoir l'aimer autant que je le veux.
Il n'y a pas de plus grand bonheur.
