J'avais eu beau m'inquiéter, au bout de quelques jours, Rias se remit à rentrer à la maison.
Finalement, on avait conclu que l'agresseur avait agi seul, paraît-il, mais j'avais du mal à le croire après le mal qu'ils avaient eu à le repousser.
Cela dit, si l'enquête n'avait rien donné, il n'y avait rien à faire.
Une fois l'affaire close, Rias se mit à rentrer tous les soirs, à l'heure du dîner.
À vrai dire, même si nous ne nous étions pas croisés, il n'avait pas complètement déserté la demeure.
Il rentrait discrètement en pleine nuit et donnait ses instructions pour que la maison tourne sans accroc. C'est le majordome qui me l'apprit.
Pour notre premier dîner, j'avais fait installer une petite table dans la grande salle à manger. Rias et moi y étions assis face à face, Aidan entre nous deux.
En principe, la place d'honneur revenait à Rias, pas à Aidan. Quand j'avais fait demander par le majordome si cette disposition lui convenait, il m'avait répondu de faire comme je l'entendais ; je ne m'en étais donc pas privée.
« Mmm, mam ! »
« C'est bon ? »
« Mmmah ! »
Aidan se renversa en arrière en poussant un cri suraigu.
Un verre tinta. Il avait dû glisser de la main de Rias.
Je n'eus pas le loisir de regarder de ce côté et essuyai la nourriture qui débordait de la bouche d'Aidan.
Il martelait la table avec la fourchette serrée dans son poing.
« A, aah ! »
« Oui, oui, celle-là. »
De la purée de pommes de terre en boulette, peut-être. Au moment où je l'approchais pour la piquer sur sa fourchette, Aidan avança brusquement la tête et l'engloutit d'un coup.
« Ah, Aidan, non. Il faut utiliser ta fourchette. »
« Na ! »
« Comment ça, "na" ? Tiens, le pain, tu peux le prendre avec les mains. »
Je voulus lui tendre le pain, mais sa bouche arriva la première et il le happa aussi.
Oh, sa petite bouche qui m'effleure les doigts, c'est trop mignon... Non, ce n'est pas le sujet.
« Aidan, allez, donne-moi ta main. »
« Do, da. »
« Voilà, tiens. »
« Aah, to. »
Je parvins tant bien que mal à lui faire tenir le pain dans la main.
Pendant qu'il le suçotait, je lui portai la soupe à la bouche.
« ... Est-ce ainsi que vous dînez, d'ordinaire ? »
Quand Aidan eut le ventre à peu près plein et cessa de s'agiter pour se calmer peu à peu,
Rias prit la parole d'une voix sourde.
« Hein ? Eh bien, oui. »
« Ce n'est pas plutôt le rôle de la nourrice ? »
Je le regardai enfin, lui que j'avais délaissé faute de temps. Il me sembla un peu pâle.
Tout autour de la place d'Aidan, la table était effroyablement sale. La nappe blanche n'était plus qu'un champ de bataille.
Vu de près, cela devait couper l'appétit.
Comme je suis droitière, je m'étais assise à droite d'Aidan. Nous étions si proches qu'il suffisait de tendre la main pour se toucher.
« C'est la table de la famille. C'est meilleur quand on mange ensemble, n'est-ce pas ? »
J'avais d'autres raisons.
Depuis peu, Aidan avait commencé à me suivre partout.
Qu'il me colle aux basques, c'est le bonheur.
Je l'avais vu faire avec la nourrice, mais qu'il le fasse avec moi aussi ! J'en étais folle de joie.
Et puis, ces derniers temps, c'est vers moi qu'il venait plutôt que vers la nourrice. Il pleurait même quand il ne me voyait plus. Irrésistible.
Du coup, quand c'est moi qui lui donne à manger, il mange bien. En le voyant jeter sa fourchette à la figure de la nourrice, je m'étais dit qu'il y avait un problème.
La nourrice, après tout, n'est qu'une employée : elle ne peut pas gronder Aidan. Tout au plus le reprend-elle quand c'est dangereux. Je ne voulais pas lui confier un Aidan qui prenait de la force et devenait de plus en plus difficile, alors je m'occupais moi-même de ses repas.
À côté de moi, il est plutôt calme. Mais quand je ne suis pas là, il pleure.
Adorable.
Il était relativement sage à présent, mais pour qui le voyait pour la première fois, ce dîner devait ressembler à une scène de désolation.
Si vraiment cela ne lui convenait pas, on pouvait toujours décaler les horaires...
L'idéal, ce serait qu'un jour Rias donne lui-même à manger à Aidan. Se laisser nourrir par quelqu'un, c'est une marque de confiance, me semble-t-il.
Ce n'est pas pour demain...
« Cela vous déplaît-il de manger avec un enfant ? »
C'était un duc, tout de même. Si c'était trop lui demander, on décalerait.
« C'est que... je n'en ai pas l'habitude, cela me surprend. »
Rias avoua franchement son embarras.
« Mais surtout, ce qui me préoccupe, c'est que vous ne mangez pas. »
Hein ? Moi ?
« Mais si, je mange. »
« Vous êtes déjà bien trop légère. Vous devriez manger davantage. »
« C'est vrai qu'à regarder Aidan manger, j'ai l'impression d'avoir le ventre plein. »
« Ce n'est pas une bonne chose. »
« Sans doute. »
L'écoutant d'une oreille distraite, je tentai de glisser des légumes bouillis dans la bouche d'Aidan.
« Aidan, fais "aaah". »
« Na ! »
« C'est une bonne petite carotte, allez, aaaah... mmf ! »
Stupéfaite, je regardai Rias, assis en face de moi.
Rias venait de me mettre une bouchée dans la bouche, l'air de rien. C'était... de la viande.
J'avais envie de lui demander ce qui lui prenait, mais avec la bouche pleine, impossible de parler.
Je lui lançai un regard réprobateur, mais il garda un visage parfaitement sérieux.
« Mais enfin... »
« Vous êtes si occupée à nourrir Aidan que j'ai pensé vous prêter main-forte. »
« Qu... »
« Allez, je vous en prie. »
« Hein, ah... »
Il m'en remit encore une bouchée. Il s'y prend bien pour donner à manger, dis donc. Non, ce n'est pas le sujet.
C'est Aidan que je voudrais qu'il nourrisse, pas moi !
« Qu'en dites-vous, le goût vous convient-il ? D'ailleurs, je ne vous ai jamais demandé ce que vous pensiez de la cuisine de la maison. Le palais nous a transmis quelques recettes, mais nous ne pouvons pas en servir tous les jours. »
« Rias. »
Il s'apprêtait à m'en donner encore et encore ; je parvins à l'arrêter en levant la main.
« La cuisine me convient tout à fait. Et puis... je peux manger toute seule. »
« Ne vous gênez pas. Je vous en prie, occupez-vous d'Aidan. »
Euh, même s'il le dit comme ça...
Mais quelle pression. Cet homme, avec son visage parfait, il vous écrase de pression.
« Euh, Aidan. Tiens, aaah... mmf. »
Non mais c'est quoi, cet empressement ? Dès que j'entrouvre la bouche, il en profite pour y glisser une bouchée.
« Na ! »
Aidan se fâcha tout à coup.
Pourtant, il devrait être de bonne humeur, à manger comme ça.
« A, da... nna ! »
Il agitait sa fourchette. S'il avait su la lâcher comme il voulait, il l'aurait sûrement jetée.
« Aidan ? Qu'est-ce qu'il y a, ce n'était pas bon ? »
Aidan levait vers moi ses grands yeux ronds couleur thé au lait, visiblement de mauvaise humeur.
« Do, o ! »
Il me tendit sa fourchette. Au bout était piqué... du potiron vapeur, peut-être.
Ne me dites pas que...
« Aidan, tu le donnes à maman ? »
Émue, je me tournai vers Rias.
« Rias ! Il vous a vu me donner à manger, alors Aidan veut faire pareil, il vous imite ! »
« C'est donc ce qu'il fait... ? »
« Aidan ! Quel gentil garçon ! »
N'y tenant plus, je serrai Aidan dans mes bras.
« A, mama ! »
En plus, il m'avait appelée maman.
Comme il avait complètement perdu sa concentration, je fis signe du regard à un domestique. La nourrice arriva aussitôt.
« Allons, jeune maître, venez manger votre dessert par là. »
À l'invitation de la nourrice, il dut pressentir quelque chose de bon, comme d'habitude. Aidan tendit les bras vers elle.
Aidan parti, le silence retomba d'un coup.
« Vous aimez vraiment Aidan de tout votre cœur. »
« C'est mon fils. Je le trouve adorable. Plus que tout. »
« Je... vois. »
« Et vous ? »
« Moi... ? »
Je repris mon repas. Si je ne mangeais pas, il allait encore me remplir la bouche.
« Quand vous regardez Aidan, qu'est-ce que vous ressentez ? »
« ... Pas au point de le trouver adorable à en fondre, comme vous... Mais je veux prendre soin de lui. Puisque c'est notre enfant, à vous et à moi. »
Hum. Quelle réponse sans relief.
Ah, zut. Ça se voit sur mon visage.
Changeons de sujet.
« Au fait, Rias. Vous n'arrivez toujours pas à m'appeler par mon prénom ? »
Ses couverts tintèrent de nouveau.
« C'est que... »
« Ne me dites pas, Rias... »
Je portai la main à ma bouche avec exagération.
« ... que vous avez oublié mon prénom ? »
« Jamais de la vie ! Comment pourrais-je... »
Il avait parlé plus fort que je ne l'aurais cru.
Comme j'en restais surprise, Rias, se rendant compte de son éclat, se redressa sur sa chaise.
« C'est que... je n'ose toujours pas... »
« Allez-y. »
Assez de ces manières.
« Une fois qu'on l'a dit, ce n'est rien du tout. Allez. »
« ... Cyn... »
La suite ne venait pas.
Je mis un morceau de viande dans ma bouche. Je le mâchai bien et l'avalai. Je mangeai aussi de la salade, et j'avais presque fini quand...
« ... Cynthia. »
D'une toute petite voix.
« Oui ? »
Puisqu'il avait enfin dit mon prénom, je lui répondis avec mon plus beau sourire.
Sans lui laisser le temps d'y ajouter le moindre titre.
« Vous y êtes enfin arrivé. »
Même pour la forme, c'était le premier pas vers un vrai couple.
« P-pardonnez-moi. Je vais me retirer. »
Le dessert n'était même pas encore servi, mais Rias s'en alla sur ces mots.
La route était encore longue.
Cela dit, Rias se mit à dîner avec nous presque tous les soirs.
Il prononça mon prénom de temps en temps, puis finit par le dire tout naturellement.
Les jours de congé, il partageait aussi le petit-déjeuner et le déjeuner avec nous.
Nous ne passions du temps ensemble qu'aux repas, mais c'était déjà un immense progrès.
À force de le voir souvent, Aidan baissa peu à peu sa garde vis-à-vis de Rias.
Il lui arriva même de réclamer, et d'obtenir, le raisin qui se trouvait dans l'assiette de Rias.
Dans l'ensemble, tout se déroulait comme prévu, et j'en étais satisfaite.
